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13 septembre 2021
Olivier Lemieux
Université du Québec à Rimouski

En relisant mon texte publié le 5 mai 2020, un sentiment assez étrange m’a gagné. J’oscillais entre pessimisme et optimisme à l’égard du milieu et du système scolaire québécois. J’avais effectivement l’impression, d’une part, que la situation décrite – sans être identique – était en plusieurs points analogue à celle présente en mai 2021, alors que j’avais d’autre part tout à fait conscience – comme chercheur et observateur privilégié de ce milieu – de l’importance du chemin parcouru depuis un an. C’est donc en circulant autour de cette dialectique entre présent et passé, muable et immuable, optimisme et pessimisme que je reviendrai sur mes observations.

Les pas de géants…

Après avoir poursuivi depuis la Révolution tranquille un idéal de démocratisation de l’éducation au Québec par l’entremise d’une accessibilité géographique et financière aux établissements scolaires et d’enseignement supérieur, je rappelais dans mon premier texte que cette mission s’est vue modifiée dans le contexte de la réforme scolaire initiée au cours des années 1990. Estimant que l’accessibilité pour tous était en quelque sorte atteinte, l’école québécoise devait dorénavant viser la réussite pour tous. Ainsi, j’observais que la crise provoquée par la Covid-19 jetait une ombre sur cette accessibilité, impossible – ou presque – en temps de confinement, sinon pour les établissements déjà engagés dans l’enseignement à distance.

Un an plus tard, il m’apparaît indéniable que nous avons fait des pas de géants au chapitre de l’accessibilité à l’éducation en temps de crise. J’ai conduit une enquête au cours de l’été 2020 avec les professeur-e-s Jean Bernatchez et Anne-Michèle Delobbe de l’UQAR au sujet de la gestion de crise sanitaire en milieu scolaire. Cette enquête nous a permis de relever un très grand nombre de pratiques déployées sur le terrain par différents acteurs scolaires afin d’assurer la poursuite des activités éducatives. 

Estimant que l’accessibilité pour tous était en quelque sorte atteinte, l’école québécoise devait dorénavant viser la réussite pour tous. [...] la crise provoquée par la Covid-19 jetait une ombre sur cette accessibilité, impossible – ou presque – en temps de confinement, sinon pour les établissements déjà engagés dans l’enseignement à distance.

À distance, par exemple, nous avons vu se déployer de remarquables efforts de la part du ministère et des centres de services scolaires afin de développer les compétences numériques du personnel scolaire et des élèves, mais également pour munir tout un chacun du matériel informatique nécessaire pour l’enseignement à distance, diminuant du même coup la fracture numérique, une importante source d’inégalité sociale et scolaire. 

Pour l’enseignement en présentiel, on a déployé de nombreuses mesures sanitaires, mais également repensé complètement l’organisation scolaire en restructurant par exemple les horaires et l’aménagement des espaces intérieurs et extérieurs. 

Bref, cette dernière année a visiblement permis l’acquisition de ce type d’apprentissages organisationnels sur lesquels le milieu scolaire pourra dorénavant compter en temps de crise, mais également au cours de l’après-crise. 

Les pas de souris…

À l’inverse de son impact sur le milieu de la santé, j’observais il y a un an que la déclaration de l’état d’urgence sanitaire au Québec avait refroidi le milieu scolaire québécois qui était alors en ébullition en raison notamment des négociations des conventions collectives et des nombreux changements législatifs et réglementaires mis en place par le gouvernement caquiste (Loi n°21 sur la laïcité de l’État, Loi n°5 sur les maternelles 4 ans, Loi n°40 sur la gouvernance scolaire, etc.). Ainsi, la crise avait eu pour effet de mettre – pour un temps – le couvercle sur la marmite. Force est toutefois de constater que celui-ci n’aura pas tenu longtemps sous la pression. Ainsi, si l’on pouvait assez légitimement s’attendre à ce que les acteurs scolaires laissent de côté leurs différends et qu’ils se mobilisent autour de la sortie de crise en adhérant globalement aux mesures annoncées par les autorités publiques, assez rapidement, la contestation a pris le pas sur la collaboration. À ce titre, nous pouvons entre autres penser aux protestations liées à la création de camps pédagogiques à la fin du printemps 2020 ou à toute la saga entourant la ventilation des classes.

Il faut par ailleurs souligner que cette résistance du milieu semble traduire une insatisfaction à l’égard du ministre. L’enquête que j’ai conduit à l’été 2020 avec les professeur-e-s Bernatchez et Delobbe nous a effectivement amenés à observer une insatisfaction importante de la part des directions d’établissement – des acteurs pivots en matière de gestion de crise en milieu scolaire – à l’égard du rôle joué par le ministre quant au leadership et aux communications. Selon elles, le ministre aurait présenté des directives peu claires, peu concrètes, peu réalistes et donc peu réalisables; il aurait insuffisamment consulté les acteurs du milieu; et il aurait changé trop fréquemment et trop rapidement ses directives en avisant les administrateurs scolaires souvent en même temps que le reste de la population. 

Cependant, nous observons depuis les dernières décennies la croissance d’une démocratie scolaire participative au Québec qui vise à substituer la culture de protestation par une culture de collaboration. Cette démocratie s’exerce principalement autour de la création de plusieurs lieux de consultation et de participation qui amènent les parents, les élèves, les membres du personnel et les représentants de la communauté à prendre part au processus décisionnel. Or, mes recherches et mes observations de la dernière année m’amènent à conclure que si cette culture de collaboration était visible à l’échelle locale durant la crise, les acteurs locaux estiment avoir été souvent écartés de la prise de décision à l’échelle nationale, créant ainsi chez eux une certaine amertume, une incompréhension du pourquoi des décisions, ainsi qu’une résistance à leur égard.

[...] nous observons depuis les dernières décennies la croissance d’une démocratie scolaire participative au Québec qui vise à substituer la culture de protestation par une culture de collaboration. [...] si cette culture de collaboration était visible à l’échelle locale durant la crise, les acteurs locaux estiment avoir été souvent écartés de la prise de décision à l’échelle nationale, créant ainsi chez eux une certaine amertume, une incompréhension du pourquoi des décisions, ainsi qu’une résistance à leur égard.

Porter un regard sur la marche entreprise depuis un an en matière de gestion de crise sanitaire en milieu scolaire québécois en fait ressortir les forces et les faiblesses. Parmi les forces, il faut compter le dévouement des membres du personnel scolaire qui perçoivent leur emploi davantage comme une vocation que comme une profession, ainsi que leur grande capacité d’adaptation. Parmi les faiblesses, il importe de souligner le manque d’expertise du milieu en matière de gestion des risques et de gestion de crise, entre autres sur le plan des communications et de la collaboration entre les instances centrales, intermédiaires et locales. Il est d’ailleurs assez remarquable de constater que – jusqu’à présent – les universités québécoises n’incluaient peu ou pas de cette dimension dans leurs programmes de formation destinés aux administrateurs scolaires. 

L’expérience de la Covid-19 nous aura donc appris l’importance d’outiller ces acteurs pivots en matière de gestion des risques et de gestion de crise, mais elle a aussi offert l’occasion de mener des recherches susceptibles d’appuyer cette formation sur les meilleures données possible. 

Enfin, alors que la crise sanitaire aura permis de tirer des apprentissages significatifs, beaucoup de chantiers sont encore à mener au cours des prochains mois, des prochaines années. En effet, si nous semblons être parvenus à résoudre en grande partie les défis inhérents à l’accessibilité à l’éducation en contexte de crise sanitaire, plusieurs indices nous laissent penser que nous nous sommes éloignés – au cours de cette période – de l’idéal poursuivi depuis les années 1990 visant la réussite pour tous. Or, cette mission doit continuer d’orienter l’ensemble de nos décisions.

Auteur(e)

  • Olivier Lemieux
    Université du Québec à Rimouski

    Olivier Lemieux est professeur adjoint à l’Unité départementale des sciences de l’éducation de l’Université du Québec à Rimouski (campus de Lévis), où il participe à la formation des maîtres et des administrateurs scolaires. Il est également membre du réseau PÉRISCOPE (Plateforme Échange, Recherche et Intervention sur la SCOlarité : PErsévérance et réussite) et membre du Groupe de recherche interrégional sur l’organisation du travail des directions d’établissement d’enseignement du Québec.

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