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15 septembre 2021
Alexandre Gajevic Sayegh
Université Laval

La transition énergétique est en cours. Les énergies renouvelables offrent un kW/h moins cher que les énergies fossiles presque partout au monde. Les marchés financiers anticipent le surplus d’offre et la chute de la demande pour les énergies fossiles. Les engagements envers la cible zéro-net émissions en 2050 se multiplient, malgré le retard accumulé dans les réductions mondiales d’émissions de gazes à effet de serre (GES).

Cependant, la communauté planétaire n’est pas encore sur la voie d’une décarbonisation profonde. La transition énergétique s’avère donc être une occasion à saisir : réduire les émissions de GES au Québec et au Canada tout en créant des emplois et en propulsant l’économie de la province et du pays. Il nous est donc possible de sortir gagnants de la transition tout en prenant soin de nos travailleurs et travailleuses. Examinons cette proposition à travers quatre questions. 

1)    Qu’est-ce que la transition énergétique?

Les transitions énergétiques sont définies par un changement dans la composition de l’offre primaire d’énergie1 . Elles sont aussi caractérisées par la transformation des infrastructures, des marchés et des institutions et de l’énergie2 . Le passage de l’utilisation de biomasse vers le charbon au 19e siècle et la croissance massive de l’offre de pétrole au 20e siècle en sont deux exemples. Par contre, la présente transition énergétique présente un élément nouveau : une contrainte temporelle stricte, soit la nécessité de répondre aux impératifs climatiques. Par conséquent, la transition énergétique doit être désormais entendue comme la décarbonisation des secteurs énergétiques, tels que les transports, l’électricité et la production énergétique, d’ici 2050. 

[...] la transition énergétique doit être désormais entendue comme la décarbonisation des secteurs énergétiques, tels que les transports, l’électricité et la production énergétique, d’ici 2050. 

Par exemple, peut-on dire que le gaz naturel est une énergie de transition? En un mot : non. Le fait que le gaz naturel soit moins polluant que le charbon et qu’il permettrait « d’attendre » le développement d’énergies alternatives ne nous autorise pas à le qualifier d’énergie de transition. D’une part, les importantes émissions de GES émises par le gaz naturel nous empêcheront d’atteindre la cible zéro-net en 2050. Le zéro-net signifie qu’après 2050, la Terre doit absorber plus de CO2 qu’elle n’en émet; la concentration de CO2 dans l’atmosphère doit diminuer. La décarbonisation doit donc être si profonde qu’il n’y aura pratiquement aucune place pour des énergies fossiles comme le charbon, le pétrole ou le gaz naturel. Les produits fossiles seront peut-être encore utilisés en pétrochimie, mais certainement pas en production d’électricité et en transports. D’autre part, les alternatives sont déjà largement disponibles et abordables. Il existe des indications claires que les secteurs énergétiques sont en transition vers la décarbonisation3

2)    Quels sont les signaux de la transition en cours?

Premièrement, la dernière décennie, sans surprise, a cumulé les records quant aux énergies renouvelables. Les investissements annuels en la matière surpassent de beaucoup ceux des nouveaux projets d’énergie fossiles. En 2018, les énergies renouvelables comptaient déjà pour 58,2% des investissements dans de nouveaux projets d’énergie contre 22,6% pour les combustibles fossiles. En Europe en 2020, pour la première fois, les énergies renouvelables (38%) ont généré plus d’électricité que les énergies fossiles (37%), grâce aux installations d’énergies solaires et éoliennes.

Deuxièmement, ces sources d’énergie sont désormais compétitives. Le prix des énergies renouvelables ne cesse de baisser. Elles sont en train de battre les énergies fossiles simplement sur la base du prix. Depuis 2018, dans 75% des cas aux États-Unis, faire rouler les centrales au charbon existantes coûte plus cher que de remplacer ces centrales par des fermes solaires ou éoliennes à moins de 35 miles de distance. Des sources dans Wall Street nous disent que les énergies renouvelables seraient la première source d’énergie aux États-Unis dès 2028. Et c’est sans compter que selon Bloomberg NEF les sources renouvelables sont déjà moins chères que le gaz dans la plupart des pays4 . Ce n’était pas vrai il y a 20 ans, mais c’est vrai aujourd’hui.

Troisièmement, le mouvement pour le désinvestissement dans les industries fossiles a pris de l’ampleur. Des banques et des investisseurs remettent en question la rentabilité à long terme des projets pétroliers et gaziers. La désirabilité de ces actifs est de plus en plus incertaine. Autre exemple, le nombre d’investisseurs institutionnels engagés à réduire la portion « énergie fossile » de leurs portfolios est passé de 180 en 2014, représentant $52 milliards, à 1333 en 2021, représentant $14,58 trillions. Une étude dans 33 pays a indiqué que le désinvestissement réduit en effet le capital disponible pour les compagnies pétrolières et gazières, une conséquence d’autant plus visible dans les pays qui ne subventionnent pas ces compagnies. 

L’Association Internationale de l’énergie (AIE) a été très claire sur le sujet : aucun nouveau terminal de gaz, pétrole ou charbon ne devrait être construit à partir de 2021, si on veut respecter l’objectif de l’Accord de Paris visant à limiter le réchauffement planétaire entre 1,5˚C et 2˚C. Cela veut dire que si en tant que dirigeant politique et économique on est minimalement sincère avec nos engagements climatiques, on devrait s’attendre à une baisse de la demande pour le charbon, pétrole et gaz. On devrait alors préparer notre économie à cette éventualité plutôt que de miser sur le développement pétrolier et gazier. 

3)    Comment sortir gagnant-e-s de cette transition?

La transition sera créatrice d’opportunités socioéconomiques. Pour le Canada, il s’agit de s’assurer de sortir gagnant-e-s de la présente transition dans les nouvelles technologies. Pour le monde, le caractère décentralisé de la présente transition devra aider à la sécurité énergétique des pays en développement. 

Comment les pays tireront profit de la transition dépend de trois éléments: leur exposition aux changements dans les marchés de l’énergie, car certaines économies dépendent beaucoup des énergies dans leur budget de fonctionnement; leur résilience économique, car des sociétés plus riches disposent de plus de capitaux pour diversifier leur économie; et leur positionnement dans la course aux énergies renouvelables, car le leadership technologique et l’innovation dicteront le rythme de la transition.

Comment les pays tireront profit de la transition dépend de trois éléments: leur exposition aux changements dans les marchés de l’énergie [...]; leur résilience économique  [...]; et leur positionnement dans la course aux énergies renouvelables  [...].

Et l’on peut distinguer trois manières d’avoir un avantage stratégique dans la transition5 .

  1. Exporter de l’électricité ou des combustibles verts. Le Québec le fait déjà en exportant au Massachusetts, New York, et au Maine. La gestion des surplus qui diminueront dans les prochaines années sera cruciale. 
  2. Contrôler des ressources naturelles nécessaires pour les énergies propres, comme le lithium et le cobalt. Le Québec s’est doté d’un plan pour la valorisation des minéraux stratégiques en 2020. Cette valorisation devra continuer d’avoir une certaine autonomie dans sa chaine d’approvisionnement pour prendre un virage durable. 
  3. Prendre les devants dans les technologies, comme les piles pour le transport électrique – automobiles, trains, camions, bornes de recharge. 

Il est possible de créer des emplois dans la construction d’une économie décarbonisée et cela doit être une priorité pour la province et le pays. 

Relativement à ce dernier point, nous avons vu en 2021 que Québec et Ottawa ont investi 100 millions de dollars dans le développement de l’usine d’assemblage de piles du constructeur Lion Électrique. Ce producteur est parmi les plus grands vendeurs de véhicules lourds électriques en Amérique du Nord. De pareilles initiatives exemplifient comment une province ou pays peut prendre les devants dans une filière technologique. 

4)    Comment réaliser une transition juste?

La transition énergétique est et sera difficile, car les coûts à court terme sont concentrés dans des régions dépendantes des énergies fossiles pour leur électricité, ou dont l’économie dépend de la production d’énergies fossiles, comme le Texas et l’Alberta. L’action climatique y est perçue comme une attaque à leur gagne-pain et à leur manière de vivre. Une relance verte et juste est-elle possible dans de tels contextes?6  

La transition énergétique est et sera difficile, car les coûts à court terme sont concentrés dans des régions dépendantes des énergies fossiles pour leur électricité, ou dont l’économie dépend de la production d’énergies fossiles, comme le Texas et l’Alberta. L’action climatique y est perçue comme une attaque à leur gagne-pain et à leur manière de vivre.

À mes yeux, deux approches complémentaires doivent alors être explorées davantage pour une relance verte. 

  • Mettre en lumière la création d’emploi et les investissements propres à la transition;
  • Montrer que les communautés dépendantes des revenus fossiles seront soutenues durant la transition avec des formations et du soutien.     

En conclusion

On commence enfin à parler de transition juste au Canada, et les syndicats du secteur pétrolier emboitent le pas doucement vers la transition. Un grand syndicat qui représente des travailleurs du secteur pétrolier et gazier, Unifor, a énoncé qu’ils n’ont pas d’objections à ce que le Canada ait des cibles climatiques plus exigeantes, dans la mesure où le gouvernement dispose d’un plan pour une transition juste qui ne laissera pas les travailleur-euse-s derrière. 

Ottawa est d’ailleurs en train d’élaborer un plan pour les travailleur-euse-s du pétrole et du gaz. De telles mesures seront connues bientôt. Elles pourraient contenir des propositions comme un soutien à la formation des travailleur-euse-s, des compensations salariales au besoin, un programme pour les retraites anticipées, un soutien au déménagement et un soutien aux communautés avec des incitatifs pour que des compagnies d’énergie verte viennent s’y installer.

Une transition verte et juste est donc non seulement possible au Québec et au Canada, mais elle serait grandement profitable pour notre économie, et donc vitale pour notre société et notre environnement. Par-dessus tout, la meilleure politique dans un moment de transition demeure le plein emploi, lequel aujourd’hui devrait être alimenté par la création d’emplois durables. 

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Quelques références :
  • Aklin, M., & Urperlainen, J. (2018). Renewables: The Politics of a Global Energy Transition. Cambridge: MIT Press.
  • BNEF. (2020). Scale-up of Solar and Wind Puts Existing Coal, Gas at Risk. https://about.bnef.com/blog/scale-up-of-solar-and-wind-puts-existing-coal-gas-at-risk/
  • Clean Energy Canada. (2019). The Fast Lane: Tracking the Energy Revolution 2019. https://cleanenergycanada.org/report/the-fast-lane-tracking-the-energy-revolution-2019/
  • Gajevic Sayegh, A., (2020).  “Environmental Justice”, Essential Concepts of Global Environmental Governance –  Second Edition (Morin, J.F. and Orsini A. eds.), Routledge.
  • IRENA. (2020). Renewable Power Generation Costs in 2019. 
  • Smil, V. (2016). Energy Transitions: Global and National Perspectives. Santa Barbara, California: Praeger.
  • Valentine, V., Brown, M. A., & Sovacool, B. K. (2019). Empowering the Great Energy Transition: Policy for a Low Carbon Future. New York: Columbia University Press.

 

  • 1Smil, 2016, p. ix
  • 2Aklin et Urperlainen, 2018, p. 22
  • 3Valentine, Brown et Sovacool, 2019
  • 4BNEF 2020
  • 5IRENA, 2020
  • 6Gajevic Sayegh, 2020

Auteur(e)

  • Alexandre Gajevic Sayegh
    Université Laval

    Alexandre Gajevic Sayegh est professeur adjoint au Département de science politique de l’Université Laval. Il travaille sur les politiques climatiques et la transition juste au Canada. Ses recherches actuelles, financées par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH), portent sur la politique des changements climatiques, la transition énergétique, la tarification du carbone et l’économie verte. Il sera le Directeur du projet qu'il met présentement sur pied: l'Observatoire de la Relance et de l'Économie Verte (OREV). Il collabore régulièrement avec les médias au Québec et ailleurs pour commenter l'actualité environnementale. 

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