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11 septembre 2021
Marco Romagnoli
Université Laval

La boulimie de voyages

Le tourisme pré-pandémie pourrait être décrit comme une « boulimie de voyages sous l’emprise d’une voracité d’apparence » (Romagnoli et Charron, 2020). En effet, bien avant la crise, la situation du tourisme de masse, notamment dans les villes d’art comme Amsterdam ou Venise, était hors contrôle. L’activité touristique était tellement déréglée que les habitants de certains quartiers prisés – par exemple celui de la Boqueria à Barcelone ou du district Gion à Kyoto connu pour la présence des geishas – éprouvaient le sentiment d’être dans une sorte de « safari humain » (Paquot, 2016 : 87). Un excès dans la « consommation touristique » était reconnu à la fois par les gestionnaires en tourisme et subi par les communautés hôtes. 

[...] bien avant la crise [sanitaire], la situation du tourisme de masse, notamment dans les villes d’art comme Amsterdam ou Venise, était hors contrôle. L’activité touristique était tellement déréglée que les habitants de certains quartiers prisés – par exemple celui de la Boqueria à Barcelone ou du district Gion à Kyoto connu pour la présence des geishas – éprouvaient le sentiment d’être dans une sorte de « safari humain ».

Ce court article vise à re-problématiser l’activité touristique ainsi qu’à fournir des pistes pour le tourisme de demain, et ce, afin de le réinventer. Il s’agit d’une analyse issue de mes dernières réflexions à ce sujet (Romagnoli, 2020 ; Romagnoli et Charron, 2020 ; Romagnoli, 2021). Si le contenu du voyage restera le même une fois l’émergence sanitaire achevée, c’est la manière de « faire tourisme » qui est à l’honneur. Et dans la mesure où nous devenons toutes et tous des touristes lorsqu’on voyage, personne n’est exemptée de cette réflexion : nous sommes appelés à se questionner sur l’essence d’être touristes. 

Une culture du tourisme dans les écoles

Le touriste de masse consomme littéralement la destination (déstino-phagie) et la communauté hôte (communo-phagie), car les activités standardisées que le visiteur massifié pratiquait produisaient des effets néfastes sur la destination et sur ses habitants, mais aussi parce que le touriste ignorait l’impact que cette industrie implique. 

Ce que je propose ici, et pour l’instant conceptuellement, est une approche pédagogique, à travers l’enseignement de la « culture du tourisme », dans les écoles primaires et secondaires, par exemple. À l’instar d’autres matières déjà enseignées il serait envisageable, à mon avis, d’introduire des matières nécessaires à l’époque actuelle, telles que l’éducation émotionnelle et l’éducation alimentaire, par exemple. La culture du tourisme est de celles-là, et elle permettrait de « former » les visiteurs de demain et pourrait aussi prévenir les pratiques touristiques potentiellement nuisibles. Je trouve ici fort pertinente la citation d’Érasme de Rotterdam qui écrivait en la matière un praestat cautela quam medela, soit le « mieux vaut prévenir que guérir ».

Je préfère l’expression « culture du tourisme » à celle de « éducation au tourisme », car l’éducation correspond plutôt à une action coercitive exercée par un individu sur un autre individu : c’est une érudition unilatérale. La formation culturelle (à noter que le mot « culture » vient du latin colĕre signifiant « cultiver ») implique une relation libre entre les personnes; elle est fondée sur le besoin d’acquérir de nouvelles connaissances (par le visiteur potentiel, dans notre cas), d’une part, et de communiquer les connaissances déjà acquises (par l’enseignant-e, par un-e chercheur-euse et/ou par un-e professionnel-le en tourisme), d’autre part. L’ensemble des connaissances qu’un-e élève aura acquises par l’étude et l’expérience du tourisme créerait une forma mentis apte à faire en sorte qu’un respect mutuel (de la part du touriste et de l’hôte) soit mise en marche, car il serait ardu de modifier les comportements du touriste en l’absence d’un cadre pédagogique pour cette activité et d’une solidarité et compréhension d’esprit mutuels.

Cette approche formative introduirait les personnes à la pratique d’un « bon tourisme », c’est-à-dire une activité produisant un impact positif à la fois sur la destination (déstino-philie) et sur la communauté hôte (communo-philie), par exemple par la pratique de voyages plus lents et d’une durée majeure, mais aussi par des achats qui profitent au mieux à l’économie locale de la destination (par exemple, l’achat d’aliments aux marchés locaux plutôt que dans des chaînes de supermarchés).

Cette approche formative introduirait les personnes à la pratique d’un « bon tourisme », c’est-à-dire une activité produisant un impact positif à la fois sur la destination (déstino-philie) et sur la communauté hôte (communo-philie), par exemple par la pratique de voyages plus lents et d’une durée majeure, mais aussi par des achats qui profitent au mieux à l’économie locale de la destination (par exemple, l’achat d’aliments aux marchés locaux plutôt que dans des chaînes de supermarchés).

Enfin, une prise de conscience de l’impact de l’activité touristique par le touriste lui-même l’empêcherait de poser des gestes qui nuisent, souvent involontairement, à la destination choisie. Une fois cette culture implantée, peut-être, le ou la touriste potentiel-le repensera ou ira modifier ses comportements touristiques dans la mesure où ils étaient néfastes et une nouvelle génération de touristes naîtra. S’agit-il dans mes propos de semer une petite « utopie minimaliste » aujourd’hui afin de voir germer une approche qui sensibilise et responsabilise à la pratique du tourisme de demain ? Je pense que oui. 

Trois typologies de tourisme « pré-fixées »

L’argument touristique prioritaire de l’après-COVID-19 sera d’aborder les « symptômes » principaux de « l’infection touristophobique » (Romagnoli, 2020 : 233) sur « l’organisme d’une destination », à savoir : (1) l’émargination de la population résidente, (2) une expérience touristique dégradée, (3) des infrastructures surchargées, (4) des dommages environnementaux et (5) la menace à l’intégrité de la culture et du patrimoine. Les symptômes de la massification des lieux touristiques nous ramènent à la nécessité de sensibiliser les voyageurs aux réalités du tourisme qui ne leur sont peut-être pas familières. Thierry Paquot, philosophe et professeur émérite à l’Institut d’urbanisme de Paris, résume remarquablement la responsabilité des individus à cet égard :

  • Car il ne s’agit aucunement de diaboliser le « touriste », plutôt de plaindre celles et ceux qui acceptent la consommation standardisée d’un temps et d’un lieu sans véritablement y inscrire leur singularité. (…) La condition touristique, pour les touristes massifiés, est énergivore en déplacements, chronophage et normalisatrice, sans rapporter au pays visité la manne qu’il espérait (2016 : 89)

En bref, le ou la touriste, ou le tourisme en soi, ne sont pas à démoniser ; c’est plutôt la peur d’une perte identitaire provoquée, en partie, par le-la visiteur-euse et d’une négation de sa propre liberté face à la touristification des espaces publics (McKercher et al., 2015 ; McKercher, Wang et Park, 2015).                     

En ce qui est d’autres pistes pour solutionner le tourisme de masse pré-pandémie, dans mon article de presse intitulé « Quatre pistes pour réinventer le tourisme post-pandémie », paru récemment sur La Conversation Canada (Romagnoli, 2021), trois typologies de tourisme, que j’appelle ici « préfixées », ont été proposées sous forme de questions ouvertes : 

  1. le tourisme ré-génératif : devrions-nous arrêter de voyager ou, à tout le moins, voyager de façon à favoriser la régénération progressive des lieux urbains, ruraux et naturels?; 
  2. le tourisme en-durable : pouvons-nous adoucir la machine touristique de ses excès et de sa densité?;
  3. et le tourisme ana-logique : comment remettre la valeur de la découverte d’un lieu et de ses habitants au cœur du voyage?.                

Ces pratiques touristiques pré-fixées pourraient composer le contenu de l’enseignement du tourisme, par exemple par la vision de vidéos où des activités considérées comme des bonnes pratiques en tourisme sont proposées et d’autres qui, au contraire, représentent un type de tourisme dont les effets sont négatifs. La visite d’endroits qui font l’objet du tourisme serait également à envisager : il s’agirait d’une sorte d’étude ethnographique appliquée au tourisme pour devenir des visiteur-euse-s responsables dès le jeune âge. 

Le vaccin du tourisme

L’appel à la recherche pour bâtir un cadre de réflexion sur une « culture du tourisme » est ouvert. Ce « cultivar pédagogique » a le potentiel de convertir les notions de voyage de la simple prescription érudite (il s’agirait là d’éduquer au tourisme) en un élément constitutif de la personnalité morale et de la conscience de voyage et du monde du touriste (voilà la formation culturelle).

Ce qui a été proposé de façon conceptuelle ici est une approche pédagogique du tourisme à travers son enseignement dans les écoles (du primaire au secondaire) afin de former les voyageurs et voyageuses de demain et de les conscientiser à des pratiques touristiques plus douces, plus lentes, responsables, « éveillées » et « préfixées » (les tourismes ré-génératif, en-durable et ana-logique).

Nous l’avons bien compris : il n’est pas seulement question de se prémunir contre les virus, mais aussi de guérir de nos pratiques collectives délétères. Et cette culture du tourisme semble nécessaire afin de « vacciner » cette activité de ses excès pathologiques, voire de proposer des solutions concrètes et efficaces permettant d’implanter des nouveaux comportements touristiques pour laisser temporairement nos domiciles et déconfiner nos esprits de voyage. 

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Bibliographie
  • McKercher, Bob, Wang, Dan, et Park, Eerang (2015). Social impacts as a function of place change, Annals of Tourism Research, Vol. 50, p. 52-66. 
  • McKercher, Bob, Shoval, Noam, Park, Eerang, et Kahani, Alon (2015). The [limited] impact of weather on tourist behavior in an urban destination, Journal of Travel Research, Vol. 54, No. 4, p. 442-455. 
  • Paquot, Thierry (2016). Tourisme urbain : à quand la décroissance ?, Esprit, 2016/7-8, juillet-août, p. 86-89. 
  • Romagnoli, Marco (2020). Dying of Success: Ethnographic Insights of Touristophobia in Barcelona, Acta Geographica Lovaniensia, KU Leuven : Belgique, p. 229-238. 
  • Romagnoli, Marco et Charron, Catherine (2020). « Diète touristique » : pour un déconfinement solidaire et des pratiques touristiques durables, en Méditerranée comme au Québec, Téoros [Online], Le tourisme avant et après la COVID-19 | 2020, repéré à : http://journals.openedition.org/teoros/6942
  • Romagnoli, Marco (2021). Quatre pistes pour réinventer le tourisme post-pandémie, paru dans La Conversation Canada le 21 juin 2021, repéré à : https://theconversation.com/quatre-pistes-pour-reinventer-le-tourisme-post-pandemie-161543.

 

Auteur(e)

  • Marco Romagnoli
    Université Laval

    Marco Romagnoli est doctorant en ethnologie et patrimoine à l’Université Laval de Québec et boursier Vanier du Canada. Ses intérêts de recherche portent sur le tourisme de masse et culturel, le patrimoine culturel immatériel, le patrimoine alimentaire UNESCO, et la diète méditerranéenne. 

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