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16 décembre 2020
Ricarson Dorce et Johanne Lebel
Université Laval, Acfas

Chaque année, nous réalisons à l’automne un dossier thématique autour des enjeux de la relève. Par relève, on entend les chercheuses et chercheurs qui débutent en recherche - maitrise, doctorat, post-doc, les premières années de professorat et autres. L'engagement social, pour sa part, est ici défini assez largement, soit toutes les formes d’engagement réalisées hors de la sphère académique : activités avec les communautés, relations avec les médias, conseils auprès des instances politiques, publications de contenus de vulgarisation, etc.
 

Mots des corédacteurs

Ricarson Dorcé

Ma compréhension de l’engagement social du jeune chercheur

L’activité de la recherche n’est pas déconnectée de la réalité sociale. Elle enrichit la connaissance que l’on a du fait social. L’engagement du jeune chercheur émerge d'abord de l’activité de recherche qu’il développe. Cela mène à l’appréhension des enjeux éthiques, sociaux, voire politiques qui en découlent. Pour paraphraser Pierre Bourdieu, le jeune chercheur ne doit pas avoir peur, de mettre au jour les mécanismes les plus dissimulés du fonctionnement social1. Ceci dit, pas d’engagement du jeune chercheur en dehors d’une posture critique. La critique est pour moi fondamentale dans la dynamique de recherche de la vérité. Elle permet de se distancer des évidences.

Pour paraphraser Pierre Bourdieu, le jeune chercheur ne doit pas avoir peur de mettre au jour les mécanismes les plus dissimulés du fonctionnement social.

L’engagement du jeune chercheur peut également se mesurer à l’usage qu’il fait de sa présence dans le dialogue social. Le jeune chercheur doit oser exposer son savoir dans l’espace public. Il doit poser sa pierre à la construction de la démocratie. Il doit être au service du bien commun. Il doit assurer le lien entre science et société. Il ne doit pas avoir peur de protester, de s’indigner. Pour citer encore une fois Pierre Bourdieu, « il peut même remplir une fonction positive en contribuant à un travail collectif d’intervention politique »2. Toutefois, il ne doit pas confondre le champ académique et le champ politique. Chaque champ a ses propres logiques.

Tout compte fait, l’activité de la recherche suppose un engagement à la fois individuel et social. Tenant compte du parcours social du jeune chercheur, même l’acte de travailler sur un sujet de recherche spécifique n’est pas innocent. Cela reflète ses préoccupations, en tant que membre d’une collectivité. Lorsqu’il prend la parole, il doit être bien conscient des risques qu’il encourt. Sa parole doit traduire les aspirations de la communauté dans laquelle il évolue. Il doit incessamment se remettre en question, interroger ses points de vue, ses choix théoriques et méthodologiques.

 

Johanne Lebel

Que pouvons-nous pour le collectif duquel nous dépendons et qui nous rend possible?

Nous avons tous à penser notre relation au social. C'est une responsabilité de l'humain adulte, variant selon nos rôles sociaux, notre métier, nos pouvoirs, notre santé. Comment se qualifie alors aujourd'hui la responsabilité de ceux et celles qui développent des connaissances issues de la pratique scientifique? Ou comme l'exprime Étienne Klein dans Galilée et les Indiens3 : Que voulons-nous faire socialement des savoirs et des "pouvoirs-faire" que la science nous offre?

La question de l'engagement social des chercheuses et chercheurs est inséparable de cette question de responsabilité. Cela ressort clairement lors de l'entretien avec Hérold Toussaint, où il développe cette relation entre l'universitaire et sa société : « L’universitaire-citoyen s’intéresse avant tout au statut et au devenir de la vérité dans sa société. Il a le souci de transmettre, par ses paroles et par ses actions, la mission de l’université aux nouvelles générations ».

Cette jonction responsabilité-engagement est aussi au coeur de l'entretien avec Muriel Mac-Seing et Louise Potvin, chercheuses en santé public. Toutes deux s'entendent pour dire que « quand on fait de la santé publique, ce n'est pas anodin, on le fait parce qu'il y a certaines valeurs et des principes qui nous sont chers ».

Pour explorer différents territoires d'engagement, nous avons invité huit chercheuses et chercheurs de la relève à nous présenter leurs « pratiques sociales» et à nous faire part de leurs réflexions. En voici quelques extraits :

« Ma formation scientifique a été un atout précieux pour mon engagement : j’ai constaté à quel point la curiosité, la rigueur, la concision, l’esprit critique, la résolution de problèmes et l’humilité dont on doit faire preuve en recherche étaient tout aussi indispensables pour mener à bien des luttes sociales et environnementales », Antoine Zboralski, Doctorat et militantisme : deux engagements inséparables.

« ... une personne bien informée hérite d'une responsabilité face à ses actions, et la majorité des scientifiques toutes disciplines confondues connaissent bien l'enjeu des changements climatiques. Malgré cela, ils ne connaissent pas les détails de l'impact de leurs habitudes de voyage, et c'est pourquoi j'ai d'abord décidé d'attaquer la question par la sensibilisation », Mathilde Jutras, Sensibilisation sensible : les voyages en avion des scientifique.

« J’ai toujours considéré mon parcours universitaire et mon engagement social comme étant inextricablement liés. Je m’inscris en effet pleinement dans la tradition aristotélicienne qui conçoit tout être humain comme un animal politique (zoon politikon) qui ne peut accomplir sa nature qu’en prenant part aux affaires de la Cité », Simon Chaumu, Agir dans un monde qui se défait : quelques réflexions pour notre communauté scientifique.

J’avoue bien humblement qu’au tout début il fut difficile de comprendre l’importance de mon rôle d'administratrice bénévole. Le niveau de pauvreté, des maladies infectieuses, de famine n’avait rien à voir avec ce que j’avais côtoyé dans mon pays natal. Et les ressources de base étaient déjà mises à la disposition de la population. À quoi pourrais-je bien contribuer? », Andréia Matta Dias, Des favelas brésiliennes aux communautés québécoises.

« Ce privilège de faire de la recherche s’accompagne d’une responsabilité de transmettre ces connaissances par-delà les barrières des expertises. Incorporer des activités de vulgarisation et de transmission des savoirs est essentiel afin de contribuer à l’éducation et aux partages des ressources cognitives de la société », Laforest-Lapointe, Du grand plaisir de s’engager.

« Enfin, il faut être conscient que toute personne qui prend part aux débats publics finira aussi par recevoir des commentaires désobligeants, parfois des insultes. Il arrive même qu’ils parviennent de collègues estimés. Il faut se doter d’une certaine carapace pour passer au travers. Mais on est tous humains : il arrive qu’on fasse des erreurs, et il faut rester attentif aux critiques qu’on reçoit », Félix Mathieu, S’engager dans la recherche : quelques réflexions d’un jeune politologue.

« En réalité, je crois que tout projet de recherche devrait être fondé sur sa validité sociale et son apport potentiel pour les individus ou les milieux auxquels ils s’intéressent et dans lesquels sont récoltées les données. C’est en redonnant là où l’on a pris que le cercle vertueux de la science devient la roue qui fait avancer nos sociétés », Zakaria Mestari, Toute recherche est « sociale ».

« Ces forums permettent notamment aux étudiants organisateurs d’avoir une meilleure idée de la place et de l’influence que pourrait avoir leur pièce sur le « monde » – c’est surprenant de voir jusqu’où peut se rendre un mémoire de maîtrise ou un travail de doctorat! », Tina Gruosso, Pas si altruiste que ça…

  • 1. Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, Seuil, Paris, 1997
  • 2. Pierre Bourdieu, Pour un savoir engagé, Contre-feux, 2, Paris, Liber-Raisons d’agir, 2001, 33-40
  • 3. Étienne Klein, Galilée et les Indiens, Flammarion, 2008, p.13.

Auteur(e)s

  • Ricarson Dorce
    Université Laval

    Détenteur d’une licence en psychologie, d’un diplôme de premier cycle en droit et communication sociale, d’une maîtrise en histoire, mémoire et patrimoine ainsi que d’une formation de deuxième cycle en sciences du développement, Ricarson Dorcé est doctorant en ethnologie et patrimoine à l'Université Laval. Ses recherches actuelles portent sur la participation communautaire, le tourisme communautaire et le patrimoine culturel immatériel. Ses travaux sont publiés dans des revues et éditions en Haïti, au Québec et ailleurs. Il est membre de : Centre de recherche Cultures – Arts – Sociétés (CELAT, Québec), Institut du Patrimoine Culturel de l’Université Laval (IPAC, Québec), Association canadienne d’ethnologie et de folklore, Laboratoire d’Enquête Ethnologique et Multimédia (LEEM de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine ethnologique) et comité éditorial du Magazine de l'Acfas.

  • Johanne Lebel
    Acfas

    Johanne Lebel est au service de l'Acfas depuis 2003. Elle est rédactrice en chef du Magazine de l'Acfas et responsable des publications, dont la collection des Cahiers scientifiques. Elle a aussi la responsabilité du Forum international Sciences Société, des prix Acfas et du concours La preuve par l'image. Avant d'exercer ce métier de « communication des connaissances » à l'association, elle le pratiquait dans le champ muséal. Elle y a réalisé des expositions d’histoire, d’art et de science. D’esprit transdisciplinaire, elle est curieuse de tous les savoirs et elle s’intéresse tout particulièrement aux approches systémiques.

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