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10 décembre 2020
Félix Mathieu
Université Pompeu Fabra (Barcelone, Catalogne)

« Quelles devraient être les finalités de mes recherches? Devrais-je prendre part aux débats de société? Comme scientifique du social, est-ce que je devrais éviter toute prise de position? » Voilà un ensemble questionnements qui m’accompagnent depuis plusieurs années déjà. Parmi une foule d’autres interrogations importantes et légitimes, toute personne qui entreprend des études supérieures se les posera un jour ou l’autre. L’essentiel, c’est d’être confortable avec les réponses qu’on leur donne. En fait, c’est peut-être surtout d’accepter qu’on puisse changer d’avis et réévaluer périodiquement le sens de notre engagement dans l’univers de la recherche.

Félix Mathieu
Félix Mathieu, doctorant en science politique, Université Laval. Source : Félix Mathieu.

Quelques exemples de mon propre engagement

Du moment où j’ai obtenu une première bourse des organismes subventionnaires, je me suis senti devoir redonner au public ce qu’il me permet d’acquérir au travers mes recherches. Il existe plusieurs manières de le faire. Pour ma part, j’ai souhaité être un chercheur investi dans les débats de la Cité. Par la participation à des émissions à la télévision et à la radio, mais aussi par l’écriture d’articles pour les grands quotidiens, j’ai entrepris de vulgariser le savoir, de manière à le rendre plus accessible à la population. En consacrant une énergie considérable à publier non seulement mes travaux au sein de revues scientifiques, mais aussi par l’intermédiaire d’une monographie, par exemple, j’ai aussi voulu clarifier les termes sur lesquels reposent les débats sociaux actuels et mettre à l’épreuve des faits les multiples affirmations des dirigeants et des analystes politiques. J’ai également besogné pour rendre accessible en libre-accès, deux ouvrages que j’ai codirigés : Ré-imaginer le Canada : vers un État multinational? et Cinquante déclinaisons de fédéralisme : théorie, enjeux et études de cas.

L’un de mes premiers engagements significatifs à l’endroit de la société, en tant que chercheur, est relatif à ma participation au dossier thématique de La Presse+, « dialogue intergénérationnel entre Gérard Bouchard et Félix Mathieu », lequel se déroulait pendant la campagne électorale québécoise de 2018. J’avais rencontré le socilogue et ex-coprésident de la « Commission Bouchard-Taylor » l’année précédente, où il avait accepté de commenter mon travail lors du lancement du livre Les défis du pluralisme à l’ère des sociétés complexes1. Chaque semaine, nous dialoguions sur une thématique donnée et réagissions aux événements marquants de la campagne.

En écho à ce dossier, j’ai depuis reçu, et accepté, une foule de demandes d’entrevues de la part des principaux médias québécois et canadiens. J’ai ensuite eu le privilège de continuer à signer des textes dans les pages de La Presse+. Avec Isabelle Laforest-Lapointe et Catherine Girard, j’ai même pu codiriger un dossier thématique pour ce même quotidien, en partenariat avec le Magazine de l’Acfas, en lien avec les défis qui guettent la société québécoise dans sa lutte contre la COVID-19. Dans la foulée, j’ai aussi eu l’occasion de rencontrer les autorités publiques et certains députés afin de faire valoir ma conception de l’interculturalisme.

Quelques défis et difficultés

Mon parcours m’a amené à parfois prendre position, comme chercheur engagé dans la Cité, et d’autres fois, à fournir des analyses non-partisanes, comme expert. Ces chapeaux peuvent être difficiles à concilier. Le conseil le plus précieux que j’aurais à fournir est celui-ci : il importe de distinguer clairement les deux types d’engagements, et ne pas les mélanger systématiquement dans nos interventions. Le normatif trouvera écho lorsqu’il est placé au bon endroit et au bon moment. Mais la pente glissante vers la chronique incessante peut nuire à la crédibilité scientifique eu égard aux pairs. Ici comme ailleurs, rechercher un équilibre est sain et avisé.

J’aimerais insister sur deux autres défis.

D’abord, recevoir une attention médiatique vient nécessairement flatter notre égo. Il n’y a rien de mal là-dedans. Mais cela ne doit pas nous faire perdre de vue nos véritables champs d’expertise. Il faut savoir refuser une demande d’entrevue lorsqu’on n’est pas la bonne personne, faire preuve d’humilité et proposer plutôt un collègue. Notre crédibilité et pertinence sont continuellement en jeu.

...recevoir une attention médiatique vient nécessairement flatter notre égo. Il n’y a rien de mal là-dedans. Mais cela ne doit pas nous faire perdre de vue nos véritables champs d’expertise. Il faut savoir refuser une demande d’entrevue lorsqu’on n’est pas la bonne personne, faire preuve d’humilité et proposer plutôt un collègue. Notre crédibilité et pertinence sont continuellement en jeu.

Enfin, il faut être conscient que toute personne qui prend part aux débats publics finira aussi par recevoir des commentaires désobligeants, parfois des insultes. Il arrive même qu’ils parviennent de collègues estimés. Il faut se doter d’une certaine carapace pour passer au travers. Mais on est tous humains : il arrive qu’on fasse des erreurs, et il faut rester attentif aux critiques qu’on reçoit. Néanmoins, et j’insiste sur ce dernier point : prendre un peu de recul et se retirer un moment des projecteurs est tout à fait légitime.

Bref, pour reprendre l’élégante formule de Gabrielle Roy, il ne faut pas que notre engagement, en tant que chercheur, soit source de plus de détresse que d’enchantement!

  • 1. Les défis du pluralisme à l’ère des sociétés complexes, Presses de l’Université du Québec, 2017, 306 pages

Auteur(e)

  • Félix Mathieu
    Université Pompeu Fabra (Barcelone, Catalogne)

    Félix Mathieu a complété un baccalauréat et une maîtrise en science politique à l’Université Laval, puis un doctorat, dans la même discipline, à l’Université du Québec à Montréal. Globalement, il s’intéresse aux modalités de la gestion publique de la diversité tant ethnoculturelle (issue de l’immigration) que nationale. Fédéralisme, nationalisme, multiculturalisme et interculturalisme sont au cœur de ses projets de recherche.

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