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4 juin 2020
Sébastien Mussi
Professeur de philosophie au collège

J’ai essayé d’être positif. D’y voir une opportunité. De me dire qu’il y a eu des bons coups. Ça va bien aller. 

Sébastien Mussi

L’expérience de l’enseignement en ligne s’est révélée aliénante. Aliénation : ce qui rend étranger à soi, tout en renforçant ce qui la produit. Sentiment d’être le prof absent de mes étudiants. De renforcer la main mise d’une institution de plus en plus obsédée par le rendement. 

L’état d’urgence justifiait la situation. Mais pour l’automne, où sont les scénario alternatifs des collèges, nonobstant la demande du gouvernement (25 mai) ou le commentaire de Bernard Tremblay, président de la Fédération des cégeps, « l’expérience à distance, ça n’a pas été wow » (JDQ, 12 mai)? La question de la présence en chair et en os semble n’être pensée que dans le cas des stages ou des laboratoires. Un état d’urgence constitue une exception, et c’est à ce titre que les mesures qu’il rend possible sont acceptables. Que penser alors de la prolongation de ces mesures? Après l’automne 2020, l’hiver 2021? L’enseignement en ligne « est là pour rester », affirme l’experte Diane Leduc, membre du Groupe de recherche interuniversitaire sur l’évaluation et la mesure en éducation à l’aide des technologies de l’information et de la communication (Affaires universitaires, 25 mai).

Naomi Klein montre comment le capitalisme utilise les crises pour s’imposer et comment pour cela il met en circulation des idées, des solutions toute prêtes. Elle montre dans The Guardian (13 mai) comment les entreprises « big tech » sont prêtes à profiter de la pandémie. L’idée de l’enseignement en ligne est tellement présente dans la sphère collégiale comme solution aux problèmes perçus des cégeps, c’est-à-dire de rendement, qu’il n’est pas étonnant que ce soit la seule solution sérieusement envisagée par les collèges pour l’automne 2020. 

L’aliénation, c’est aussi celle des étudiants. Marcuse demande « comment des gens qui ont subi une domination efficace et réussie peuvent-il créer par eux-mêmes les conditions de la liberté? ». Et c’est aussi celle des institutions. On réclame tellement le « maillage » des écoles au marché qu’on est en train de mettre en place les conditions pour qu’il devienne la norme : car l’enseignement en ligne implique matériel, logiciels, plateformes, structure… J’en dépends pour ma prestation de cours, mon institution pour remplir sa mission. Il est difficile de croire que les dépenses actuelles ne mèneront pas à une banalisation de l’enseignement en ligne et des servitudes qu’il exige. 

On compte sur ma créativité. Tout à coup, l’importance du prof est devenue manifeste. Pourtant, quand il faudrait inclure le prof dans la prise de décision, on n’est plus là. Ecoute-t-on ceux et celles qui mettent en garde contre le réflexe « en ligne »? Ma créativité, alors, à quoi, qui, va-t-elle servir?

On compte sur ma créativité. Tout à coup, l’importance du prof est devenue manifeste. Pourtant, quand il faudrait inclure le prof dans la prise de décision, on n’est plus là. Ecoute-t-on ceux et celles qui mettent en garde contre le réflexe « en ligne »? Ma créativité, alors, à quoi, qui, va-t-elle servir?

L’effort est porté sur les problèmes technologiques. On nous offre une foultitude de formations pour nous « mettre à niveau » des dernières applications en vogue. Notre métier vient de passer dans les mains des divers prestataires de services, branchés « big tech » bord en bord. « Pour accélérer la mise en place de l’école à l’ère du numérique, il faut accroître le nombre d’enseignants qui y adhèrent » (Manifeste pour l’éducation au Québec, dans la lignée du think tank du PLQ, 2015). 

Mais les problèmes sont humains. L’enseignement en ligne exige de nos étudiants une grande capacité à organiser leur temps et leurs efforts, qu’ils ne possèdent pas en arrivant au collège et que bien des adultes ne développent jamais. Problèmes humains encore : McLuhan disait que la manière dont l’information circule définit les relations des humains entre eux et au monde. Où va-t-on alors, avec l’enseignement en ligne? Peut-on prendre un moment pour y penser et écouter aussi autre chose que le mantra du rendement? 

Que devient la parole dont est porteur le prof, qui justement cherche à dire autre chose que le travail et la rentabilité? Une ligne de code qui permet d’opérer le système, de mettre en relation des clients avec la sphère informationnelle. Mais la parole a à s’incarner dans une présence, elle qui permet la reconnaissance de notre humanité commune. C’est d’autant plus vrai d’une discipline comme la philosophie, qui allie l’abstrait du concept au concret le plus affrontant, celui de notre condition – souffrante, mortelle, limitée, désirante, capable de joie comme de désespoir. 

J’ai essayé : imaginer l’enseignement de la philo pour les mois à venir. Il est pour moi bien trop tôt pour espérer comprendre la présente crise. Ce que je vois se mettre en place me laisse avec l’impression poisseuse de devoir expliquer l’évidence : que la présence humaine n’est pas facultative, qu’il ne suffit pas de la regretter tout en mettant en place les conditions de sa négation. 

J’ai essayé : imaginer l’enseignement de la philo pour les mois à venir. Il est pour moi bien trop tôt pour espérer comprendre la présente crise. Ce que je vois se mettre en place me laisse avec l’impression poisseuse de devoir expliquer l’évidence : que la présence humaine n’est pas facultative, qu’il ne suffit pas de la regretter tout en mettant en place les conditions de sa négation. 

Auteur(e)

  • Sébastien Mussi
    Professeur de philosophie au collège

    Sébastien Mussi est professeur de philosophie au collège et a été chargé de cours en sciences politiques à l’université. Co-fondateur de la Nouvelle alliance pour la philosophie au collège (Napac), il est un observateur attentif du système collégial depuis plus de quinze ans. Il a publié Dans la classe. Essai sur l’enseignement à l’heure de la réforme (2012)<; Le nous absent. Différence et identité québécoise (2018) ; et a dirigé avec Annie Thériault, Amélie Hébert, Eric Martin et Hugues Bonenfant le collectif La liquidation programmée de la culture. Quel cégep pour nos enfants? (2016), chez Liber. Il a participé à la production de plusieurs documents d’analyse, dont un mémoire dans le cadre du projet d’un Conseil des collèges du Québec (2016) et une analyse du document du Conseil supérieur de l’éducation, Les collèges après 50 ans : regard historique et perspectives (2019), tous disponibles en ligne (www.lanapac.org). Plus récemment, il a publié dans L’action nationale (avril-mai 2020) « L’enseignement en ligne au cégep : solution à quel problème? »

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