Aller au contenu principal
25 octobre 2019
Alexandra Schilte
Université du Québec à Montréal

Les autres lauréat-e-s 2019 du Concours de vulgarisation de la recherche :
- Elise Bouchard pour "Voyage autour de la Terre : à la découverte des forêts!"
- Mylène Legault et Jean-Nicolas Bourdon pour "L'autisme : un losange dans un monde de carrés"
- Rémi Tavon pour "L’intelligence artificielle au service de l’accessibilité universelle"

Avez-vous déjà pensé "tout plaquer" pour partir à l’aventure?

Ou peut-être même pour commencer une nouvelle vie? Parce que votre vie sédentaire est pleine de stress, de contraintes, d’obligations. Et parce que vous pensez qu’il est possible de se construire une autre vie, plus libre, plus épanouissante, qui laisserait place à davantage de rêve. Alors peut-être y songez-vous : rompre avec votre vie actuelle pour adopter une vie nomade délestée de ces routines monotones ou oppressantes. Voilà ce que font de plus en plus de gens.

Ce nouveau nomadisme volontaire, commandé par l’agrément et certainement encouragé par le vaste accès aux technologies numériques, semble perçu comme une forme de relâchement des tensions, un moyen de vivre enfin, même s’il arrive avec quelques pertes (confort matériel et sécurité financière). Et actuellement, il semble avoir la cote. Du moins d’un point de vue symbolique. En effet, il se marie souvent à des représentations de liberté, d’ouverture, de créativité et aussi d’une certaine insouciance qui rendrait la vie plus légère. Comme l’a écrit récemment la philosophe Françoise Bonardel, c’est comme si la sédentarité était devenue un truc d’arriéré. Montrer son hypermobilité serait devenu l’un des signes de notre époque.

Ces individus qui changent de vie pour devenir nomades apparaissent de plus en plus nombreux; les médias et le Web fourmillent de ces histoires qui racontent comment cette femme, cet homme ou cette famille est partie à l’aventure sans billet de retour. J’ai donc voulu en savoir plus sur ce phénomène peu étudié en m’intéressant à ces personnes qui deviennent nomades et qui décident de raconter cette expérience sur un blogue. Plus précisément, ma thèse s’est donné l’objectif de connaître le sens et les représentations de ce mode de vie en faisant l’analyse des productions écrites et audiovisuelles de vingt-deux blogueur-euse-s néonomades. J’ai alors étudié les discours et les images produites par ces néonomades; une production qui a donné lieu à un examen de près de mille pages Web (textes, photos, vidéos). Leur production raconte bien sûr le voyage (un peu à la manière d’un guide avec les « bons plans », par exemple), mais aussi et surtout leur vie de nomade (motivations, expériences vécues, défis rencontrés, etc.). Parmi plusieurs observations, en voici trois très marquées dans les productions néonomades.

Entre relâchement et tension

Ce néonomadisme s’exprime dans une logique paradoxale : il est à la fois relâchement et tension. En adoptant le mode de vie néonomade, l’individu expose un désir de rompre avec certaines pesanteurs de la vie (stress, obligations, ennui, routine), mais se trouve à reproduire malgré tout des comportements tendus ou contraignants (s’assurer de revenus sur la route, savoir s’orienter et se réintégrer dans les espaces parcourus, demeurer connecté à des réseaux professionnels ou d’affaires, etc.). Selon ses différentes productions, le-la néonomade paraît ainsi peu libre, ou peu délesté-e des tensions, dans la mesure où il-elle poursuit toujours des objectifs de performance, cette fois liés à ce nouveau mode de vie. Des exemples : parcourir du territoire à l’infini, produire des masses de contenu pour assurer sa visibilité et sa crédibilité de voyageur-euse, faire croître le nombre d’abonnés ou de fidèles qui suivent ses aventures sur le Web. En somme, dans bien des cas, le néonomadisme mène à une nouvelle routine, rarement à une absence de routine. Et cette routine, si elle peut se vivre dans des décors magnifiques et toujours changeants, ne compte pas nécessairement moins de pression, de stress ou de fatigue.

Se transformer par le néonomadisme

Le néonomadisme s’affiche comme une expérience de narration et de construction de soi. Nous entendons ici un néonomadisme qui met l’accent sur la réflexivité de l’individu, mais aussi sur son « extimité », c’est-à-dire sur la volonté d’exposer aux autres des parties de soi. Les néonomades attendent beaucoup de leur nouvelle vie; l’expérience est exprimée comme un outil de transformation de soi. Dans ce processus, il y a devoir à se raconter, à démontrer que l’expérience n’est pas vaine, qu’elle est « rentable pour le soi ». Ainsi, ce néonomadisme s’associe à la représentation d’un soi nouveau, généralement plus « confortable » que le soi d’avant, même s’il vient avec des obstacles. Il n’y a, en effet, aucun-e néonomade pour dire que l’expérience est toujours aisée.

Du romantisme au développement personnel en passant par le marketing

Voilà quelques influences, très diversifiées, qui caractérisent les productions néonomades. Prenons un exemple pour illustrer ces influences. Les néonomades posent souvent le regard victorieux, porté vers l’horizon (figure 1), comme le Voyageur contemplant une mer de nuages (figure 2), œuvre influente du romantisme allemand. N’est-ce pas frappant de constater le rapprochement entre ce tableau du 19e siècle (1818) et les néonomades d’aujourd’hui? Parmi les grands symboles romantiques de ce tableau se trouvent l’ascension ou la réussite de quelque chose qui donne l’idée d’un soi métamorphosé, et l’horizon vu comme un espoir de salut. Dans cette pose des néonomades, il y a certainement un horizon d’attentes et de désirs par rapport à cette nouvelle vie, mais aussi l’expression d’une fierté pour avoir accompli ce changement de vie

Figure 1. Néonomade  © Nomad Junkies
Figure 1. Néonomade - © Nomad Junkies

 

Figure 2. Voyageur contemplant une mer de nuages – Caspar David Friedrich
Figure 2. Voyageur contemplant une mer de nuages, peinture de Caspar David Friedrich (1774-1840). Source : Wikimedia commons.

Avec pour preuve cet accomplissement, les néonomades usent à fond la formule populaire des discours de développement personnel : « quand on veut, on peut ». Ils-elles répètent qu’il est possible de se créer une vie de choix, de liberté, d’épanouissement, à la seule condition de le vouloir. Les discours néonomades font alors fi des nombreux facteurs qui conditionnent les expériences humaines (culture et régime politique, position sociale, niveau de revenu et d’éducation, état de santé, etc.) et veulent paraître comme des discours de tous les possibles. Et cela peut aller jusqu’à une commercialisation de cette vie nomade, en apparence réussie, en offrant guides ou formations en ligne pour apprendre ce mode de vie (s’organiser sur la route, trouver des sources de revenus, etc.).

En conclusion

Les productions néonomades expriment plus qu’un nouveau mode de vie; elles révèlent aussi des courants, ou même des injonctions, qui traversent toute notre époque. La poursuite constante de la performance en est un exemple. Ou encore, la construction et la mise en scène de soi pour démontrer la réussite de sa vie. Le sujet est donc riche, car il dépasse les questions et les enjeux du voyage et de l’aventure. Ce néonomadisme n’est alors pas qu’une renonciation « à l’installation ». Il ne peut se résumer uniquement dans un parcours géographique, car il est aussi, et de manière saillante, un parcours de vie où les individus se donnent des missions de réalisations personnelles qui leur offriront l’impression de gouter enfin au sentiment d’accomplissement.

Auteur(e)

  • Laure de Montety
    Université du Québec à Rimouski

    Laure de Montety est détentrice d’une maîtrise en océanographie biologique de l’UQAR-ISMER. Depuis 2006 elle travaille en tant que para-taxonomiste avec le Dr Philippe Archambault, d’abord à l’Institut Maurice Lamontagne (MPO) puis au laboratoire d’écologie benthique à l’UQAR. Ces trois dernières années, elle a participé au projet BREA en tant que responsable de l’identification des organismes benthiques. Les photos de cet article ont été produites par l’auteure dans le cadre du projet BREA.

Commentaires