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Stéphan Martel, Site historique Marguerite-Bourgeoys

La constitution d'une exposition muséale nécessite temps, rigueur et créativité. L'historien Stéphan Martel, également archiviste et responsable de la recherche au Site historique Marguerite-Bourgeoys, à Montréal, nous accompagne au cœur de la préparation de l'exposition temporaire Religieuses, enseignantes et… scientifiques présentée jusqu'en avril 2023.

L’un de mes rôles en tant qu’historien au Site historique Marguerite-Bourgeoys est d’effectuer des recherches préparatoires aux expositions. En 2019, j’ai reçu le mandat de documenter l’exposition temporaire Religieuses, enseignantes et… scientifiques. Issue d’un partenariat avec le Musée des Ursulines de Trois-Rivières, cette exposition explore un pan méconnu de l’histoire de l’enseignement des sciences au Canada par les communautés religieuses féminines.

Les sciences au 19e et 20e siècle… une affaire de gars?

Pourquoi enseigner les sciences aux jeunes femmes dès le 19e siècle alors que le rôle social attendu se résumait essentiellement à tenir le foyer et à élever des enfants? Aussi, comment des communautés religieuses pouvaient prétendre enseigner des disciplines comme l’astronomie, la physique, la chimie, la minéralogie, la zoologie et la botanique, alors que l’Église catholique démontrait à cette époque une grande méfiance à l’égard des sciences? 

Herbier
Page de classification des plantes, extraite de l’herbier du couvent Villa Maria, 1892.
Source : Archives Congrégation de Notre-Dame - Montréal, 326.000.257.

Ma recherche s’amorçait sur ce qui m’apparaissait comme des contradictions fondamentales et qui, en fait, auront servi de fil d’Ariane à mon parcours en archives.  

Bien sûr, un historien ne part jamais de rien pour mener ses investigations, car il doit se documenter sur ce qui a déjà été dit, ou sur ce qui a été insuffisamment exploré. J’ai bénéficié d’excellents travaux universitaires, notamment ceux de l’historienne Mélanie Lafrance1 qui s’est récemment intéressée à l’enseignement des sciences par les Ursulines de Québec. Mais je devais de mon côté déployer ces avancées en les appliquant à d’autres communautés; tout particulièrement les Ursulines de Trois-Rivières et les Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame, tout en élargissant la période d’étude jusqu’aux années 1960. Autrement dit, le sujet était presque neuf, surtout en dehors de la sphère universitaire! 

L’historien qui amorce sa recherche en archives navigue souvent à l’aveugle, comptant sur l’expertise des archivistes, et se fiant à son flair afin de dénicher les bons documents et aussi combler les manques. Annales de collèges, factures, livres de comptes, correspondance, mémoires, compte-rendu, cahiers de souvenirs, manuels et travaux scolaires, notes de cours… heureusement, les matériaux intéressants foisonnaient dans les archives des communautés religieuses. J’ai grappillé ici et là une masse importante d’informations, pour ensuite les analyser, les plier à la méthode rigoureuse de l’analyse critique, créer des liens et donner sens à ces témoignages. De la mise en récit qui résulte de la recherche, a émergé une histoire aussi surprenante que fascinante à mettre en exposition.

L’historien qui amorce sa recherche en archives navigue souvent à l’aveugle, comptant sur l’expertise des archivistes, et se fiant à son flair afin de dénicher les bons documents et aussi combler les manques.

Des résultats de recherches souvent étonnants

Mes recherches m’ont permis de dénouer ma problématique de départ. Les communautés religieuses féminines ont enseigné les sciences aux jeunes filles pour trois raisons principales. D’abord, par nécessité, elles souhaitaient demeurer compétitives dans ce premier tiers du 19e siècle où l’éducation scolaire était en pleine transformation. L’étude des sciences était aussi pour les religieuses une façon de révéler l’œuvre du Créateur, à travers l’observation et la compréhension de la nature et de ses phénomènes (théologie de la nature). Enfin, cet enseignement visait à développer la culture générale des jeunes filles et leur sens pratique. 

Villa-Maria
Musée scolaire du Couvent Villa Maria, avant 1900.
Source : Archives Congrégation de Notre-Dame - Montréal, 200.110.001.

Plusieurs éléments qui m’ont frappé au cours de mes recherches ont trouvé place dans l’exposition. Par exemple, l’implantation précoce de l’enseignement des sciences dans le cursus scolaire canadien qui remonte officiellement, chez les Ursulines et les Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame, à la décennie 1830. On la doit à l’initiative de religieuses d’origine anglosaxonne pour qui l’apprentissage des sciences était nécessaire au développement intellectuel des jeunes filles, à l’égal des autres disciplines. De plus, ces communautés misaient sur une formation de qualité, sans compromis. Elles investissaient d’importantes ressources humaines et financières pour mettre sur pied des laboratoires, acheter des instruments dernier cri, garnir leurs bibliothèques d’ouvrages scientifiques, constituer des musées scolaires. Aussi, les communautés féminines, plus que leurs confrères masculins, ont activement œuvré au 20e siècle dans la fondation et le développement des Cercles des Jeunes Naturalistes. Elles ont ainsi initié des hordes de jeunes filles à la beauté de la nature et à l’importance de la préserver; comme quoi les préoccupations environnementales ne datent pas d’aujourd’hui. 

Des témoignages d’élèves

Enfin, il m’importait d’extirper des archives des témoignages d’élèves qui me permettraient de mesurer leur intérêt pour les sciences. L’historien que je suis s’est ému du témoignage d’une élève s’émerveillant en 1887 devant le ciel nocturne qu’elle scrute à la lunette astronomique :

Eleves
Excursion en plein air d’étudiantes de botanique, [195-?]
Source : Archives Congrégation de Notre-Dame - Montréal, 845.001.33

« Que de jolies choses, de pensées grandes et sublimes, la plume d’un Châteaubriand aurait écrites, devant le beau spectacle d’une soirée d’automne dont nous avons pu jouir ce soir! Nous avons analysé une à une les brillantes constellations de notre hémisphère, et… j’ai choisi mon étoile2

Je me suis pris à rêvasser en suivant une classe lors d’une expédition d’herborisation. J’ai souri lorsque des jeunes filles, émerveillées, ont entendu pour la première fois leur propre voix enregistrée sur un phonographe :

« Oh! certainement, c’était la première fois qu’il m’était donné de m’entendre moi-même. Il fallait entendre les joyeux ris, et les cris d’admiration de notre jeune auditoire. Quelle surprise, en effet : entendre répéter ce que l’on vient de dire, non pas par un être vivant, mais par une simple machine d’invention humaine3 ».

Les expériences en laboratoire en fascinent plus d’unes : « J’aime tant les gaies après-midis passés au musée à faire des expériences de physique!4 », consignait dans son journal Cécile Parent, élève des Ursulines de Trois-Rivières. Comme aujourd’hui, les sciences en ont rebuté certaines et émerveillé plusieurs. Quelques couventines se passionnèrent tant pour les sciences qu’elles réussiront à embrasser une carrière scientifique, mais avec quels sacrifices! Je pense ici à Adrienne Provost, Irma Levasseur, Marthe Pelland, Marcelle Gauvreau…

En conclusion

Bref, la recherche en archives permet de débusquer des informations inédites et d’élaborer des savoirs nouveaux que nous pouvons transmettre à nos publics variés par le truchement d’expositions aussi stimulantes qu’originales. 

Religieuses, enseignantes et… scientifiques démontre que les communautés religieuses féminines enseignantes ont contribué au développement et à l’éducation scientifique auprès des jeunes filles; en ce sens, elles furent, selon les valeurs de leur époque et en repoussant toujours les limites de leur société, de véritables bâtisseuses de culture scientifique au Québec et au Canada francophone.


Bibliographie
  • DUMONT, Micheline et Nadia FAHMY-EID (éd.), Les couventines. L’éducation des filles au Québec dans les congrégations religieuses enseignantes, 1840-1960, Montréal, Boréal, 1986, 318 p.
  • GOSZTONYI AINLEY, Marianne (éd.), Despite the Odds. Essays on Canadian Women and Science, Montréal, Vehicule Press, 1990, 452 p.
  • LAFRANCE, Mélanie, « Appréhender le monde selon la théologie naturelle : l’enseignement des sciences au pensionnat des Ursulines de Québec (1830–1910) », Revue d’histoire de l’éducation, Automne 2020, p.27-47.
  • LAFRANCE, Mélanie, De l’invisible atome à l’immensité du cosmos. Les sciences chez les Ursulines de Québec (1830-1910), Maîtrise ès Arts (histoire), Université Laval, 2017, 121 p.
  • LAPERLE, Dominique, « Une parole de Dieu fraîchement exprimée » : Fondements, usages et représentations du musée scolaire dans les pensionnats de filles des Sœurs des Saints Noms de Jésus et de Marie (1843-1981) », Revue d’histoire de l’éducation, 19, 1, printemps 2007, p.53-79.
  • 1Mélanie Lafrance, De l’invisible atome à l’immensité du cosmos. Les sciences chez les Ursulines de Québec (1830-1910), Maîtrise ès Arts (histoire), Université Laval, 2017, 121 p. Voir aussi « Appréhender le monde selon la théologie naturelle : l’enseignement des sciences au pensionnat des Ursulines de Québec (1830–1910) », Revue d’histoire de l’éducation, Automne 2020, p.27-47.
  • 2Mary Davis, Souvenir de ma dernière année. Pensionnat Saint-Roch, Québec, 1887-1888, Archives Congrégation de Notre-Dame - Montréal, 312.850.87.
  • 3Angélina Morel, Souvenir de ma dernière année au Pensionnat de St. Roch, Québec, 1891-1892, Archives Congrégation de Notre-Dame - Montréal, 315.850.88.
  • 4Cécile Parent, Cahier-souvenir, 1909-1910, Archives | Pôle culturel du Monastère des Ursulines, IV-A-01-041.

  • Stéphan Martel
    Site historique Marguerite-Bourgeoys

    Diplômé de l’Université de Montréal en histoire, Stéphan Martel cumule une quinzaine d’années d’expérience de recherches en archives, est conférencier et auteur de nombreux articles à caractère historique. Depuis 2007, il occupe le poste d’historien et archiviste au Site historique Marguerite-Bourgeoys. En 2018, il devient Responsable de la recherche et Directeur adjoint à la même institution. M. Martel évolue dans un réseau qui se dévoue à la diffusion des connaissances historiques et la protection du patrimoine religieux.

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Dans ce dossier, pendant l’année du 100e de l’Acfas (mai 2022 à juin 2023), le Magazine présentera la recherche sous une perspective évolutive.

On voit ici le laboratoire d’anatomie-pathologie et de bactériologie de la Faculté de médecine de l’Université Laval, amorçant ses activités en 1914. Source : Archives de la Faculté.

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