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Marc Lamontagne, Cégep Édouard-Montpetit

Enseigner la philosophie est pour moi un double défi : faire naître chez les étudiants l’intérêt et la motivation pour l'étude de la philosophie en soi, et leur permettre de comprendre par eux-mêmes les œuvres philosophiques.

Je suis professeur de philosophie au Cégep Édouard Montpetit depuis 2012. Je terminais cette année-là un second stage postdoctoral au Centre de recherche en droit public de la Faculté de droit de l’Université de Montréal, où j’enseignais aussi en tant que chargé de cours. Je me destinais depuis toujours à la carrière universitaire qui tardait à venir, lorsque j’ai été propulsé presque sans filet devant 120 collégiens en attente de leur premier cours de philosophie. J’ai choisi de « transmettre » Platon, le Cratyle et le Ménon, les oeuvres que je connaissais le mieux de par mes études doctorales en Allemagne.

Et là, ce fut le choc!

Je croyais pourtant maîtriser ces dialogues dans leurs moindres détails, jusqu’à ce que je me rende compte que j’étais incapable – ou presque – de transmettre ces connaissances à mes étudiants, qui, rappelons-le, n’avaient jamais assisté à un cours de philosophie de leur vie!

Ils me dévisageaient, hochant de la tête, la bouche ouverte… sans rien dire.

J’ai vite compris que je devais réfléchir à ma pratique d’enseignement, c’est-à-dire à la manière de transmettre, non seulement mes connaissances, mais surtout le désir de connaître, c’est-à-dire l’intérêt et la motivation de chercher par soi-même à comprendre des œuvres philosophiques par la lecture.

Le devoir de réfléchir à cette manière est ce qui demeure encore et toujours pour moi au cœur de la transmission, un geste qui est une responsabilité et non pas un désir, un geste qui sous-tend l’exigence même de mon métier : préparer les générations futures à prendre les rênes de l’avenir de l’humanité! Ce n’est pas une mince affaire! Cela suppose non seulement pour l’étudiant d'acquérir une certaine quantité de connaissances, mais de manière plus ambitieuse encore, de se mettre à la recherche d’un meilleur avenir, d’un plus beau, j’espère.

Depuis, je consacre mes recherches à deux problématiques transversales : l’enseignement de la philosophie et l’étude anthropologique de l’enseigné. Ces recherches se poursuivent pour l’instant dans le cadre d’une étude historico-évolutive des conceptions de l’âme de l’Antiquité jusqu’à aujourd’hui. Le point de jonction de ces deux problématiques, est ce que j’appelle « la philosophie de l’enseignement », un champ de recherche plutôt vierge dans la francophonie jusqu’à ce jour.

Enseigner la philosophie est pour moi un double défi : faire naître chez les étudiants l’intérêt et la motivation pour l'étude de la philosophie en soi, et leur permettre de comprendre par eux-mêmes les œuvres philosophiques.

L’intérêt pour la philosophie est souvent nul chez l’étudiant, qui la considère comme un passage obligé vers le diplôme; la plupart appréhendent par ailleurs ce cours avec un mélange de peur et de curiosité. Il faut donc tout d’abord être bienveillant envers le savoir philosophique lui-même – pour qu’il continue à être transmis – et son accessibilité pour les néophytes – pour qu’il continue à se transmettre… Or, le passage de l’appréhension à la passion pour la philosophie ne peut pas advenir sans que cette dernière ne soit rattachée d’une manière ou d’une autre aux sentiments et aux expériences de celui qui tente de la comprendre. C’est ici où la relation pédagogique entre les étudiants et le professeur est la plus centrale, me semble-t-il, et la plus délicate : faire le pont entre la pensée d’un auteur et l’expérience vécue de l’étudiant en incarnant soi-même cette même pensée pour la faire parler au présent.

C’est ici où la relation pédagogique entre les étudiants et le professeur est la plus centrale, me semble-t-il, et la plus délicate : faire le pont entre la pensée d’un auteur et l’expérience vécue de l’étudiant en incarnant soi-même cette même pensée pour la faire parler au présent.

L’autre défi se relève ensuite, presque de lui-même, en traduisant le langage ancien des textes dans le vocabulaire d’aujourd’hui pour y faire résonner les harmonies et les dissonances. C’est ici que la transmission de connaissances a lieu; elle me semble de beaucoup facilitée, lorsqu’on intègre le jeu à l’apprentissage, lorsqu’on le rend ludique. C’est ce que je mets à l’essai dans mes cours avec beaucoup de succès.

En ce qui concerne la relation pédagogique, nous ne sommes pas dans une transmission à proprement parler, mais davantage dans un témoignage. C’est ici qu’intervient l’influence positive ou plutôt la suggestion vivante qui agit sur les étudiants comme une invitation à devenir eux-mêmes des chercheurs de vérité, lorsque leur professeur en témoigne lui-même de sa propre vie.

En général, mon but n’est pas de préparer les étudiants à la formation universitaire en philosophie, mon but est de transmettre l’amour de la philosophie, laquelle n’est pas seulement une discipline, mais bien avant tout une attitude devant la vie qui se déploie dans cette jeunesse, une attitude de recherche créative pour l’avenir de l’humanité.

Le désir de transmettre est donc à mes yeux plutôt une responsabilité de transmettre, une responsabilité de transmettre jusque dans le désir la possibilité pour tous les étudiants de devenir des chercheurs…dans la vie.

Le désir de transmettre est donc à mes yeux plutôt une responsabilité de transmettre, une responsabilité de transmettre jusque dans le désir la possibilité pour tous les étudiants de devenir des chercheurs…dans la vie.


  • Marc Lamontagne
    Cégep Édouard-Montpetit

    Marc Lamontagne est professeur de philosophie au Cégep Édouard-Montpetit et poursuit des recherches en santé du cerveau et en enseignement depuis 2012. Spécialiste en herméneutique et en philosophie allemande, il collabore à un dialogue interdisciplinaire de la philosophie et à l'interprétation du travail de plusieurs artistes contemporains. Son oeuvre principale est Das Werden im Wissen [Le Devenir dans Le Savoir], parue aux Éditions Königshausen & Neumann 2012.

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La culture scientifique est ici traitée, entre autres, à travers deux grandes séries d'articles. La série la plus récente, publiée en 2022, donne la parole à 12 chercheuses et chercheurs. Elles et ils ont été invité.e.s à faire part de leurs pratiques de transmission et/ou de vulgarisation. L'autre série, publiée en 2017, donne un aperçu des questions de culture scientifique telles qu’elles se posent dans une dizaine de pays. On y traite, entre autres, des pratiques et d’expériences faisant « vivre » cette culture.

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