Aller au contenu principal
Il y a présentement 0 item dans votre panier d'achat.
22 mai 2021
Audrey Groleau et Chantal Pouliot
Université du Québec à Trois-Rivières, Université Laval

Diverses questions technoscientifiques d’actualité nécessitent de comprendre comment les citoyen-ne-s, mais aussi les décideurs, envisagent leurs rôles relativement à la gestion de ces questions problématiques. Souvent, les personnes qui s’expriment à ces sujets se prononcent aussi sur les capacités et les incapacités des uns et des autres, en plus des interactions entre ces groupes d'acteur-trice-s sociaux concernés. L’analyse des propos par l’intermédiaire du modèle permet de situer et de comprendre le rapport aux expert-e-s, en plus des réactions, ou des initiatives et démarches menées.

R
Portrait d'Horacio Arruda. Crédits :  Rémy Pelletier créations - Facebook/Instagram

Au cours de la dernière décennie, nous avons développé un modèle des rapports que des personnes entretiennent aux expert-e-s scientifiques dans le contexte de questions technoscientifiques d’actualité. La pertinence de ce modèle réside dans la possibilité de mieux comprendre les façons dont les personnes se positionnent vis-à-vis des expert-e-s scientifiques et vis-à-vis des points de vue exprimés dans les journaux généralistes – lors de conférences de presse, par exemple. Autrement dit, il s’agit d’interpréter les propos de personnes, leur position à l’égard de la gestion d’enjeux d’actualité et de leurs propres actions sociopolitiques.

Ce modèle est constitué de trois axes :

  • Attribution des rôles de formuler ce qui fait problème, d’agir et de décider
  • Interaction entre les divers groupes d’acteur-trice-s sociaux
  • Représentations que les personnes se font de l’expert-e scientifique

 

AXE 1 : Attribution des rôles de formuler ce qui fait problème, d’agir et de décider

Axe1

Les propos d’une personne qui s’en remet entièrement aux expert-e-s pour la formulation de ce qui fait problème, pour l’action et pour la prise de décisions dans le contexte de questions technoscientifiques d’actualité se situeront au pôle « dépendance » de cet axe. Cette délégation des rôles aux expert-e-s sera souvent justifiée par les capacités que la personne attribue aux scientifiques ou par les incapacités (de compréhension, d’intérêt, de connaissance) qu’elle attribue aux citoyen-ne-s.

  • Exemple : Les expert-e-s ont toutes les qualités requises pour prendre les décisions. Pourquoi laisser ces décisions entre les mains des citoyen-ne-s, qui n’ont ni les connaissances, ni les compétences pour exercer le rôle de décideurs?

Les propos d’une personne qui se rapprochent du pôle empowerment se caractérisent pour leur part par l’idée selon laquelle les citoyen-ne-s devraient formuler ce qui fait problème, agir et prendre les décisions en ce qui concerne les questions technoscientifiques d’actualité, généralement après en avoir discuté avec divers groupes d’acteur-trice-s sociaux, notamment les expert-e-s. Souvent, les personnes dont les propos se situent à ce pôle insisteront sur les capacités des citoyen-ne-s.

Exemple : Les citoyen-ne-s sont ceux et celles qui vivront avec les conséquences de cette décision. Avec l’aide des gouvernements, des usager-ère-s et des usagères, des scientifiques, des entreprises privées, etc., ils sont tout à fait en mesure de comprendre les concepts et les enjeux. Ils doivent avoir le dernier mot.

 

AXE 2 : Interaction entre les groupes d’acteur-trice-s sociaux

Le deuxième axe s’articule autour de l’organisation du travail entre les différents groupes d’acteur-trice-s sociaux dans le contexte de questions technoscientifiques d’actualité et s’étend de la coexistence des différents groupes à la coopération entre eux.

Axe 2

À l’une des extrémités de cet axe se trouve l’idée de coexistence entre les groupes, notamment avec les expert-e-s, qui est associée à une division stricte du travail. Ainsi, les personnes dont les propos se situent à cette extrémité seront d’avis que chaque groupe de personnes concernées devrait exercer des rôles précis, et que les tâches réalisées par chaque groupe seraient en quelque sorte mutuellement exclusives.

  • Exemple : Pour effectuer une gestion efficace d’une situation, le gouvernement doit prendre les bonnes décisions; les entreprises doivent produire des technologies et le matériel nécessaires; les scientifiques doivent informer les citoyen-ne-s, qui, en ce qui les concerne, doivent suivre les recommandations.

À l’autre extrémité de cet axe s’inscrit l’idée de coopération entre les groupes, notamment avec les expert-e-s, selon laquelle les divers groupes d’acteur-trice-s sociaux concernés par les questions technoscientifiques d’actualité devraient travailler conjointement pour mieux les comprendre, y trouver des solutions et prendre des décisions.

Exemple : Pour gérer efficacement une situation, il faut que tous les groupes d’acteur-trice-s travaillent de concert pour en arriver aux meilleures solutions. Pour ce faire, ils doivent se rencontrer régulièrement, se partager les informations qu’ils ont recueillies, discuter, voire débattre, concevoir des protocoles, etc.

 

AXE 3  : Représentations de l’expert-e scientifique

Le troisième axe s’articule autour des représentations que les personnes se font de l’expert-e scientifique. Il s’étend du refus de l’expert-e à l’identification à lui ou à elle dans le contexte de questions technoscientifiques d’actualité.

Axe 3

Le refus de l’expert-e peut prendre différentes formes. Michael (1996), dans sa recherche portant sur les manières dont des citoyen-ne-s expliquent leur ignorance relative au radon et à ses effets, a notamment montré que certaines personnes remettent en question la pertinence et l’autorité des sciences et de l’expertise scientifique. Pour elles, s’intéresser au radon, par exemple, est une manière de contourner des enjeux plus importants. Collins (2014) évoque quant à lui l’expertise par défaut, c’est-à-dire l’idée selon laquelle si tous les points de vue se valent, chaque personne peut se considérer comme experte, rendant par la même occasion l’idée d’expertise scientifique obsolète.

  • Exemple : On nous demande d’écouter les expert-e-s, de se fier à eux, mais leurs points de vue ne sont pas plus pertinents que les miens. En fait, les miens sont souvent plus pertinents que les leurs, parce que je ne suis pas à la solde des entreprises privées, contrairement à plusieurs d’entre eux!

Enfin, des personnes s’identifient aux groupes d’expert-e-s lorsque des questions technoscientifiques d’actualité scientifiques sont abordées.

  • Exemple : Cette question technoscientifique d’actualité fait partie de mon champ d’expertise. J’ai effectué de longues études dans ce domaine et j’y travaille depuis longtemps. Mes points de vue sur le sujet sont solides et je peux faire une contribution pertinente en ce qui concerne les discussions d’actualité liées à ce domaine.

 

Illustrer les rapports aux expert-e-s

Notre modèle des rapports aux expert-e-s scientifiques a la particularité d’être flexible : on peut l’employer pour avoir une vision détaillée et nuancée du rapport entretenu par une personne. On peut ainsi situer, par l’entremise d’un diagramme en toile d’araignée, le rapport de cette personne aux expert-e-s selon les trois axes.

figure 1

La figure 1 représente le rapport aux expert-e-s scientifiques de deux personnes. Les propos de la première personne se situent aux extrémités de chaque axe : elle s'identifie entièrement aux expert-e-s, considère que les divers groupes doivent travailler conjointement et éviter de se séparer le travail, et est émancipée face aux expert-e-s (elle se situe au pôle empowerment). La deuxième personne, quant à elle, s’identifie aussi aux expert-e-s, se situe à mi-chemin entre la division stricte du travail et l’entière coopération entre les groupes, et plus près de la dépendance que de l’empowerment en ce qui concerne l’attribution du rôle de formuler ce qui fait problème, d’agir et de décider.

On peut par ailleurs isoler l’un des trois axes pour mener une analyse sur seulement l’un des aspects du rapport aux expert-e-s d’une personne, par exemple si on a relativement peu d’information à son sujet ou si cet axe nous intéresse particulièrement. Divers discours pourraient être analysés de la même manière, que ce soit en salle de classe, dans la recherche en éducation ou en science studies, ou encore, dans la vie quotidienne, pour affiner sa vision du déploiement des questions technoscientifiques d’actualité.

Certaines de ces questions nécessitent de comprendre comment les citoyen-ne-s, mais aussi les décideurs, envisagent leurs rôles relativement à la gestion de telles questions problématiques. Souvent, les personnes qui s’expriment à ces sujets se prononcent aussi sur les capacités et les incapacités des uns et des autres, en plus des interactions entre ces groupes de personnes concernées.

L’analyse des propos par l’intermédiaire du modèle permet de situer et de comprendre le rapport aux expert-e-s, en plus des réactions, et des initiatives et démarches menées. Elle permet d’anticiper ou de réagir, de peaufiner une action, d’entendre, aussi, les propositions et initiatives présentées par les personnes concernées.

Références :

  • Collins, H. (2014). Are we all scientific experts now? Polity.
  • Michael, M. (1996). Ignoring science: discourses of ignorance in the public understanding of science. Dans A. Irwin et B. Wynne (dir.). Misunderstanding science? The public reconstruction of science and technology, 107–125. Cambridge University Press.

 

 

Auteur(e)s

  • Audrey Groleau
    Université du Québec à Trois-Rivières

    Audrey Groleau est professeure de didactique des sciences et de la technologie à l’Université du Québec à Trois-Rivières depuis 2014. Elle contribue à la formation d’enseignants et d’enseignantes du primaire, du secondaire et en adaptation scolaire, d’une part, et à la formation de chercheurs et de chercheuses en éducation, d’autre part. Ses recherches portent sur les rapports à l’expertise scientifique de futures et futurs enseignants, ingénieurs et scientifiques dans le contexte de controverses sociotechniques actuelles. Elle est vice-présidente et secrétaire de l'Association de la francophonie à propos des femmes en sciences, technologies, ingénierie et mathématiques (AFFESTIM) et l’une des éditrices de la Revue canadienne de l'enseignement des sciences, des mathématiques et de la technologie / Canadian Journal of Science, Mathematics and Technology Education. Elle a remporté le Prix de la relève en enseignement de l’UQTR en 2021.

  • Chantal Pouliot
    Université Laval

    Professeure titulaire au Département d’études sur l’enseignement et l’apprentissage de la Faculté des sciences de l’éducation Université Laval, Chantal Pouliot est détentrice d’un baccalauréat en biologie, d’une maîtrise en littérature, d’un certificat en enseignement et d’un doctorat en didactique des sciences. Chercheuse au Centre de recherche et d’intervention sur la réussite scolaire (CRIRES), elle a enseigné la biologie au collégial pendant six ans (2000-2006). Ses travaux de recherche portent sur l’enseignement des questions socialement vives, environnementales et sanitaires; et aussi sur les capacités citoyennes et les enjeux de la participation des chercheurs et chercheuses aux conversations sociopolitiques. Elle a écrit dans des revues liées à l’enseignement des sciences (Science Education, International Journal of Environmental and Science Education, Research in Science Education, etc.) ainsi que dans EMBO reports et BioScience. Auteure de nombreux chapitres dans des ouvrages de référence, elle a signé plusieurs textes dans les médias généralistes, tantôt sur la liberté universitaire, tantôt sur les mobilisations citoyennes. Mme Pouliot est éditrice émérite francophone de la Revue canadienne de l’enseignement des sciences, des mathématiques et de la technologie et lead editor de la revue internationale Cultural Studies of Science Education.

Commentaires