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14 décembre 2014
Sophie Brajon
Université Laval

On ne parle plus seulement de bien-être en termes d’absence d’émotions négatives, mais aussi en termes de capacité à ressentir des émotions positives.

 

[Ce texte est parmi les cinq lauréats du Concours de vulgarisation de la recherche de l'Acfas, parrainé par le Secrétariat à la politique linguistique du Québec].

Vous rentrez tard du travail, vous êtes fatigué et déprimé. Pour vous égayer, vous allez donc terminer cette bouteille de votre vin favori. Mais le monde est contre vous : votre verre est à moitié vide! Avec un meilleur état émotionnel, vous auriez été heureux que votre verre soit à moitié plein. La quantité est la même, mais dans un cas vous êtes pessimiste, et dans l’autre vous êtes optimiste! Et si les porcs étaient eux aussi capables d’états émotionnels de ce genre?

Les émotions, aussi une affaire de porc

Une équipe anglaise a récemment prouvé que des porcs élevés dans de bonnes conditions, c’est-à-dire dans un grand enclos avec de la paille et des jouets, sont plus optimistes et ont un meilleur état émotionnel que des porcs élevés dans des conditions pauvres, à même le bitume, coincés sur leurs voisins et sans autre distraction que des morceaux de bois. Mais comment se mesure cet optimisme?

«Lorsque le cochon est heureux, il se comporte comme un chien : il remue la queue, joue avec les congénères, fait des sauts, des dérapages et des pivots».

Les humains communiquent verbalement leur état émotionnel : « je me sens déprimé », « je suis heureux ». Pour les animaux, on s’attarde aux expressions faciales et au langage du corps. Lorsque le cochon est heureux, il se comporte comme un chien : il remue la queue, joue avec les congénères, fait des sauts, des dérapages et des pivots. En revanche, s’il a peur, il grouine, s’enfuit la queue entre les pattes, les oreilles baissées sur les yeux et se terre dans un coin contre ses amis quadrupèdes. Que d’émotions!

Cependant, ces observations ne sont pas suffisantes lorsqu’on veut mesurer les émotions. Par exemple, si le porcelet n’approche pas l’éleveur, il en a peur ou il n’est tout simplement pas intéressé? Le porcelet immobile dans son coin est-il tétanisé par la peur, malade ou encore au repos?

Heureusement, un outil fiable d’évaluation du bien-être est désormais accessible : l’étude du biais cognitif. Ce terme « biais cognitif » fait référence à une déviation (par exemple, pessimiste ou optimiste) dans l’interprétation d’une situation. On en revient donc à notre histoire de verre à moitié plein ou à moitié vide.

La mémoire, un prérequis pour ressentir des émotions

Ressentir des émotions requiert des aptitudes cognitives telles que la capacité à percevoir les informations, les mémoriser et les interpréter, pour leur permettre de prédire les évènements futurs.

Des aptitudes cognitives, croyez-le ou non, ce n’est pas ce qu’il manque aux porcs. Les porcs ont en fait une mémoire d’éléphant! Ils reconnaissent très bien les différents éleveurs et se souviennent de leur expérience passée avec eux. Si un des éleveurs a été brusque, les cochons éviteront de l’approcher et refuseront tout contact. Une de nos dernières études démontre d’ailleurs que même 5 semaines après les mauvais traitements, les porcelets hésitent toujours de se laisser toucher par tout être humain. C’est pour dire s’ils ont assez de mémoire pour être avoir de la prudence! À l’inverse, s’ils ont construit une bonne image de l’humain, ils approcheront beaucoup plus rapidement d’un inconnu. En bref, les porcs ont de bonnes capacités cognitives.

«Ressentir des émotions requiert des aptitudes cognitives telles que la capacité à percevoir les informations, les mémoriser et les interpréter».

Mais revenons à notre lien entre cognition et émotion. Dans un sens, les processus cognitifs induisent des émotions. Par exemple, l’anticipation d’une piqûre peut stresser les porcs avant même d’avoir vu l’aiguille. Dans l’autre sens, les émotions peuvent aussi influencer les processus cognitifs. Par exemple, s’ils sont stressés, ils auront du mal à se concentrer et à comprendre ce que l’éleveur leur demande : « avance au lieu de reculer petit goret! » Et si cognition et émotion riment ensemble, alors les travaux sur les processus cognitifs (comme l’apprentissage ou les capacités de jugement d’une situation ambiguë) ouvrent des portes sur l’étude des états émotionnels.

Lumière sur l’étude du biais cognitif

L’étude du biais cognitif part du principe énoncé précédemment : travailler sur les processus cognitifs permet de comprendre les émotions.

Dans un premier temps, les petits porcs apprennent à différencier des signaux positifs et négatifs. Un son aigu annonce l’arrivée de céréales dans la mangeoire. Les porcelets enthousiastes se précipitent pour aller chercher la précieuse récompense! Un son grave signale un sort beaucoup moins agréable, un bol d’eau froide renversé sur le dos. Dans ce cas, mieux vaut éviter d’approcher et rester sage comme une image dans son coin. C’est ce que l’on appelle un conditionnement opérant.

Lorsque les jeunes cochons différencient bien les deux sons, on leur envoie un son nouveau et ambigu : ni grave, ni aigu, mais entre les deux. On observe ensuite leur réaction. S’ils approchent, on pourra conclure qu’ils associent ce son ambigu au positif et qu’ils espèrent trouver des céréales dans leur mangeoire. Ils sont donc optimistes. Au contraire, s’ils n’approchent pas, on pourra conclure qu’ils associent ce son ambigu au négatif et qu’ils préfèrent garder leur distance pour éviter de se retrouver trempé du groin à la queue. Ils sont donc pessimistes.

L’humain rend les porcelets pessimistes... mais aussi optimistes!

Des jeunes cochons chouchoutés par un humain sont plus optimistes que des porcelets punis sans raison. Voilà ce que démontrent nos derniers résultats! Le traitement des porcelets dorlotés consiste à gratouiller et à flatter les sujets tout en leur parlant doucement et en les désensibilisant à nos déplacements. Celui des porcelets punis est beaucoup moins agréable. Il consiste à poursuivre, attraper, soulever et gronder les porcelets, le tout avec beaucoup de rigueur scientifique. Après 5 semaines de traitements, les résultats sont indéniables : lorsqu’ils entendent le son ambigu, les porcelets chouchoutés approchent plus rapidement la mangeoire que les porcelets punis, le tout dans l’espoir de trouver une récompense.

Aujourd’hui, soyons optimistes! On ne parle plus seulement de bien-être en termes d’absence d’émotions négatives, mais aussi en termes de capacité à ressentir des émotions positives. Ce n’est pas parce qu’un porc ne souffre pas qu’il est heureux! La motivation des porcelets chouchoutés à aller chercher la récompense est encourageante pour la science. Elle nous montre bien qu’une touche de bonheur (comme celle d’anticiper l’arrivée d’une récompense) est quelque chose de possible en élevage.

Quel intérêt de savoir tout ça pour l’éleveur?

Vous l’aurez deviné, toutes ces informations sont importantes pour les éleveurs. Bien se comporter avec un animal, c’est aussi améliorer le bien-être de l’éleveur qui aura plaisir à travailler avec des animaux calmes et dociles. De plus, il est désormais connu que des porcs heureux donnent une viande de meilleure qualité que ceux élevés dans de mauvaises conditions.

Moralité, si vous voulez produire du bon jambon, réfléchissez à deux fois avant de faire peur à un porcelet!

Auteur(e)

  • Sophie Brajon
    Université Laval

    Avant même le baccalauréat, Sophie Brajon avait identifié son domaine de prédilection : l’éthologie, cette science fascinante qui cherche à décoder le comportement des animaux, de la fourmi à l’humain. Vers 15 ans, elle découvre ce métier et oriente en ce sens ses études et expériences professionnelles. Aucune bête ne lui échappera… fourmis, tortues, corbeaux, manchots, panda roux, chevaux, primates, et maintenant petits cochons! Elle s’est peu à peu spécialisée dans les questions relatives au stress, au bien-être et à la cognition. Dans un contexte d’élevage intensif qui tend à diminuer les contacts avec l’humain, elle cherche à démontrer l’importance de l’éleveur dans les fermes. « Je trouve prometteur d’avoir démontré que l’humain peut avoir un réel impact sur les émotions des porcelets, ces animaux curieux qui cherchent constamment à interagir avec l’humain, et je souhaite que cet article sensibilise le plus large public », souligne-t-elle.

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