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Martin Pâquet, Université Laval
Martin Paquet
Martin Pâquet, 2020. Crédits photographiques : Sophie Imbault.

89e Congrès de l'Acfas, mai 2021
Actes du Colloque 19 – 100 de recherches : réalisations et destinations
Panel 2 – Recherches, valeurs et mouvement sociaux

1.

Il y a plus d’un siècle, le philosophe italien Benedetto Croce mentionnait, dans une formule saisissante, que « Ogni vera storia è storia contemporanea ». Sans verser dans le relativisme, B. Croce soulignait que le savoir issu de l’opération historiographique est situé. Ce savoir s’inscrit dans un espace-temps donné, celui d’un champ social. Immergé dans des rapports de force, sous le jeu de l’heuristique et de la critique, il participe d’une relation dialogique avec la communauté savante d’abord, la communauté politique ensuite. Sa production reflète ainsi les enjeux contemporains : c’est notamment le cas de l’histoire politique. Ce constat a des incidences sur la pratique du métier. En effet, l’historien ne peut pas se cantonner dans le ciel bleu des idées pour observer les êtres et les choses du point de vue de Sirius. Même s’il prétendait à l’objectivité absolue de son savoir, son enchâssement dans un champ social mouvant nuancerait la portée de cette affirmation. L’historien américain Howard Zinn traduisait cette tension issue des relations dialogiques avec leurs différentes communautés : « You can’t be neutral in a moving train ».

2.

Comment l’historien conserve-t-il son équilibre dans une situation qui se meut sans cesse? Comme tout savant, il donne à sa pratique des balises, à partir d’une cartographie dessinée sur un plan cartésien. Ainsi, dans sa reconstitution de l’expérience humaine passée, le savoir historiographique se situe au croisement de deux axes constitués autour de pôles : l’axe de l’idéal de vérité, l’axe de la pertinence sociale.  

3.

Orienté sur la dimension éthique de la vérité, le premier axe relève de la fidélité avec la réalité. Tzvetan Todorov considère ainsi la vérité comme adéquation avec la réalité. Les études produisant des connaissances vraies privilégient ainsi l’exactitude, la précision, la certitude, l’évidence, l’universalité, la permanence. Elles sont rétives devant la valorisation de l’opinion, refusent l’erreur, combattent l’illusion. Dans le cadre de ma discipline, celle de l’histoire, une connaissance vraie est exacte, précise, certaine, évidente, universelle et permanente : elle repose sur des preuves issues de l’enquête méthodique, preuves qui recueillent l’assentiment des chercheurs usant de pensée critique.

Dans le cadre de ma discipline, celle de l’histoire, une connaissance vraie est exacte, précise, certaine, évidente, universelle et permanente : elle repose sur des preuves issues de l’enquête méthodique, preuves qui recueillent l’assentiment des chercheurs usant de pensée critique.

Sur un autre régime que celui de la fidélité, le deuxième axe éthique, celui de la pertinence sociale, renvoie à la filiation avec la réalité, plus précisément celle que le chercheur noue avec celle-ci grâce à cette pertinence. En s’alignant sur cet axe, les connaissances sont alors investies d’un sens, d’une signification au regard du chercheur d’abord, de l’ensemble de ses concitoyens ensuite. Elles se situent ainsi dans un espace-temps et une communauté. Cette situation engage ensemble le chercheur et ses concitoyens. Les connaissances pertinentes reposent sur leur authenticité, leur justesse, leurs capacités d’habiliter les individus – soit d’accroitre à la fois leur émancipation individuelle et leur sentiment de responsabilité à l’endroit de Soi et des Autres. Dans le cas des études portant sur le passé, ces dernières ressortent de l’établissement d’une mémoire sociale, en nourrissant le sentiment d’appartenance d’une communauté qui traverse le temps. Ces études permettent aussi de saisir les constantes sous la variabilité des comportements politiques, individuels et institutionnels.

4.

Depuis plus d’un siècle, les études historiques qui interrogent le politique se meuvent sur ces deux axes. Elles se veulent pertinentes : elles désirent enrichir le lien que les citoyens nouent avec les institutions étatiques et les nations en présence. Elles participent donc de l’élaboration d’une mémoire, en cherchant à promouvoir la légitimité civique de leurs objets d’étude. Toutefois, dans un même mouvement, les études en histoire politique s’inscrivent également dans une quête de la vérité dans la reconstitution du passé. Il en va de leur statut de science : des connaissances qui ne sont que pertinence s’enlisent dans la fiction édifiante et mobilisatrice. Pour convaincre, elles doivent donc s’arrimer solidement à la vérité factuelle : les historiens vont se doter de méthodologies éprouvées pour l’établissement de la preuve, ils s’appuient sur les recherches des prédécesseurs et ils dialoguent avec les spécialistes des autres disciplines, du droit à l’anthropologie en passant par la philosophie, la science politique et la sociologie.

Depuis plus d’un siècle, les études historiques qui interrogent le politique [...] désirent enrichir le lien que les citoyens nouent avec les institutions étatiques et les nations en présence. Elles participent donc de l’élaboration d’une mémoire, en cherchant à promouvoir la légitimité civique de leurs objets d’étude. Toutefois, dans un même mouvement, les études en histoire politique s’inscrivent également dans une quête de la vérité dans la reconstitution du passé.

5.

Depuis la création de l’Acfas en 1923, trois périodes caractérisent ces mouvements axiaux de l’histoire politique, qui sourdent de conditions matérielles de production. Des années 1920 au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la première période est celle d’une histoire de patriciens, pour reprendre la définition de l’historien américain John Higham. Ces patriciens disposent du temps nécessaire pour se consacrer à la production historiographique : des clercs comme Lionel Groulx, des avocats comme Thomas Chapais, des fonctionnaires comme Pierre-Georges Roy, Jean Bruchési et Jean-Charles Bonenfant. Souvent, ces historiens occupent une chaire universitaire en histoire : L. Groulx à Montréal depuis 1915, T. Chapais à Laval depuis 1909. Ce dernier joue un rôle important pour le développement de l'histoire politique. En effet, T. Chapais enseigne à la Faculté de Droit, où ses cours sont destinés à de futurs avocats et notaires. Outre la légitimation du régime politique, les études historiques du professeur de Laval visent aussi l’acquisition de compétences inhérentes à la pratique du Droit : la prise en compte du contexte d’énonciation des lois et de la jurisprudence, la connaissance des institutions étatiques, l’établissement de la preuve selon une approche positiviste.

À l’époque, les preuves reposent sur des sources qui sont relativement limitées et, de ce fait, peu accessibles aux historiens. La période voit donc la constitution d’institutions documentaires qui cherchent à faciliter l’accès aux sources. Depuis 1920, les Archives publiques du Québec, les archives provinciales avec Pierre-Georges Roy à leur tête, sont créées et complètent en partie les ressources des Archives publiques du Canada à Ottawa. Une autre institution particulièrement cruciale est celle de la bibliothèque de l’Assemblée législative du Québec, où l’importance du corpus permet d’alimenter la recherche.

Enfin, la première période de l’histoire politique témoigne d’un équilibre singulier entre la quête de la vérité factuelle et celle de la pertinence mémorielle. Ces années sont celles de la prééminence de l’historien-prophète et du savoir référentiel. Dans la relation entretenue entre les historiens du politique et leurs concitoyens, les premiers cherchent d’abord à tirer un sens du passé afin de répondre aux demandes sociales des seconds. À la manière de prophètes, ces historiens s’intéressent alors à l’enracinement de la nation dans le temps. C’est le cas emblématique de Lionel Groulx, qui insère l’expérience historique du Canada français dans le cadre d’une mission, d’une grande aventure. Ses successeurs à l’Université de Montréal, les membres de l'École historique de Montréal comme Maurice Séguin et Michel Brunet, se font plus matérialistes : ils cernent des lois de l'histoire, des normes qui expliquent le sens de l’expérience historique de la nation. Les historiens du politique répondent aussi d’une autre façon aux demandes sociales. Ils fournissent aux décideurs un savoir référentiel : leur histoire sert à asseoir la jurisprudence qui permet de prendre des décisions, soit les décisions d'ordre juridique devant les tribunaux, ou encore les décisions politiques au cœur du processus législatif. Thomas Chapais, mais surtout Jean-Charles Bonenfant à titre de bibliothécaire de l’Assemblée législative, contribuent à ériger ce savoir jurisprudentiel : la connaissance du passé, des précédents politiques, fournit les exemples nécessaires pour situer les paramètres de la prise de décision. Nolens volens, ce savoir légitime les institutions étatiques et le régime politique.

[...] la première période de l’histoire politique témoigne d’un équilibre singulier entre la quête de la vérité factuelle et celle de la pertinence mémorielle. [...]. Dans la relation entretenue entre les historiens du politique et leurs concitoyens, les premiers cherchent d’abord à tirer un sens du passé afin de répondre aux demandes sociales des seconds.

6.

La situation évolue avec le développement des universités autour des années 1950, contribuant à la diversification de l'histoire politique. Au cours de cette deuxième période qui s’achève à la fin du siècle, les conditions de production se modifient. L’histoire politique devient une spécialisation disciplinaire, qui émane de la rationalisation administrative et scientifique des universités, cette dernière relevant de l’ordonnancement des savoirs et des ressources en fonction d’objectifs utilitaires : la production de connaissances de pointe sur les objets de nature et de culture, la formation fondée sur la qualification optimale et sur les besoins du marché du travail, le dialogue réactualisé avec le monde en mutation. Avec l’accès élargi à l’enseignement postsecondaire, le nombre de personnes diplômées en histoire augmente substantiellement, tout comme celui des finissants dans les domaines en effervescence des sciences sociales. Ces étudiantes et étudiants spécialisés vont nourrir les rangs d’une fonction publique en forte croissance avec le développement de l’État-providence. Cette période marque ainsi l’émergence de la figure de l’historien-laborantin. Au lieu de discerner le sens global de l’histoire, il cherche plutôt à cerner méthodiquement les sens historiques à travers des études de cas et des monographies mobilisant des sources exhaustives et des approches scientifiques novatrices. Plus précisément, cette figure de l’historien-laborantin se campe solidement dans l’axe éthique de la vérité : on y professe la neutralité axiologique comme principe directeur dans la pratique du métier.

Toujours dans cet esprit de rationalisation des savoirs et des ressources, la période voit le développement de grandes entreprises de recherche en histoire politique. Le nouveau contexte de production permet la constitution de grands corpus documentaires et d’instruments de travail. Deux exemples peuvent être invoqués. Le premier est celui du Dictionnaire biographique du Canada, avec Marcel Trudel, André Vachon et George W. Brown de l'Université de Toronto, qui, à partir de 1959, collige un répertoire considérable de biographies. Le second est celui de la reconstitution des débats parlementaires québécois depuis la Confédération jusqu’en 1963. Initiés à partir de 1973 par Marcel Hamelin, les travaux de reconstitution sont menés par une équipe d'historiens soutenus par l'Assemblée nationale du Québec jusqu’en 2011. L’histoire politique connaît aussi de nouveaux lieux de diffusion. Des colloques comme ceux des leaders du Québec contemporain entre 1987 et 2002, la création du Bulletin d’histoire politique en 1992 : voici autant d’initiatives qui constituent des incubateurs à la recherche.

Dans ces laboratoires où se concocte le savoir en histoire politique, les relations interdisciplinaires vont se multiplier, fécondant d’autant le dialogue avec les politologues et les sociologues. Regardez l'Université Laval : les historiens du politique au tournant des années 1960, Marcel Hamelin avant son départ pour Ottawa ou Jean Hamelin qui a formé nombre d'étudiants en cette matière, échangent volontiers avec Jean-Charles Bonenfant qui devient professeur de droit en 1969, avec le sociologue Fernand Dumont sur les idéologies ou des politologues tels que Vincent Lemieux et Léon Dion sur le système partisan. Ce dialogue se poursuit avec la cohorte professorale suivante, celle des historiens Réal Bélanger, Richard Jones et Marc Vallières. Cette volonté de dialogue se répand aussi dans les autres universités, telles que l’Université d’Ottawa ou l’UQAM, et contribue à féconder la quête de vérité factuelle et la pertinence mémorielle.

Relevant à la fois de la vérité et de la pertinence, un dernier phénomène particularise cette période. Avec les années 1960, l'espace public s’élargit, et la définition même du politique va se distendre au-delà de la nation et des institutions politiques. De nouveaux objets politiques apparaissent tels que l’histoire des classes sociales, l'histoire des femmes avec Micheline Dumont et Denyse Baillargeon, puis celle du genre à partir des années 1980, suscitant autant de questionnements neufs. Répondant aux demandes sociales qui découlent d’une recherche réactualisée du sens et d’une habilitation civique renouvelée, les historiens veulent comprendre l’univers du politique dans sa totalité, à partir de perspectives sociologiques ou culturelles. Les études en histoire politique connaissent ainsi l’influence conjuguée du développement de l'histoire sociale, de l’interdisciplinarité avec les échanges avec l’anthropologie, ou de courants comme le structuralisme. À partir des années 1990, le politique comme objet se ramifie avec des approches comme celle de la régulation sociale promue par Jean-Marie Fecteau et son équipe du Centre d’histoire des régulations sociales à l’UQAM; des idées politiques avec Yvan Lamonde, Louis-Georges Harvey, Michel Bock, Michel Ducharme, Michel Sarra-Bournet, Xavier Gélinas et Éric Bédard; de l’échelle municipale avec Paul-André Linteau, Michèle Dagenais et Harold Bérubé; ou celle de la culture politique avec Gilles Gallichan, Martin Pâquet, Stéphane Savard et leurs étudiant·e·s.

Avec les années 1960, l'espace public s’élargit, et la définition même du politique va se distendre au-delà de la nation et des institutions politiques. De nouveaux objets politiques apparaissent tels que l’histoire des classes sociales, l'histoire des femmes avec Micheline Dumont et Denyse Baillargeon, puis celle du genre à partir des années 1980, suscitant autant de questionnements neufs.

7.

La dernière période est celle que nous traversons actuellement depuis le début du troisième millénaire. Les conditions de production se transforment sous le joug de la raréfaction des ressources humaines et financières. Elles sont aussi marquées aussi par la mise en relation des données, facilitées entre autres par l’internationalisation des réseaux de la recherche, et les mutations de la technologie dont l’informatique et la numérisation. Elles posent aussi l'éclatement des objets du politique, notamment avec l’émergence des politiques de l’identité et de la reconnaissance. Cet éclatement promeut la thèse totalisante du « tout est politique », y compris dans la vie privée. Il s’accompagne aussi d’une certaine méfiance vis-à-vis l'autorité issue du savoir, voire de sa légitimité en tant que telle : la quête de la vérité factuelle comme la pertinence mémorielle perdent quelque peu de leur portée. Enfin, la troisième période de l’histoire politique exprime de nouveaux enjeux. Signalons d’emblée celui de l'exigence éthique orientant l’action politique. Qu’elle s’exprime par les questionnements liés aux innovations technoscientifiques, la crise environnementale ou l’aménagement des multiples rapports sociaux; qu’elle se manifeste avec les nombreux appareillages normatifs et règlementaires, l’éthique devient un horizon pour nos sociétés. Désormais, la vie bonne constitue un idéal valorisé aux yeux des contemporains. Soulignons ensuite un autre enjeu, celui d’un rapport au temps fondé sur le présentisme. Le passé étant suranné et périmé, l’avenir s’avérant lourd de menaces et d’inquiétudes, le présent semble dorénavant un refuge confortable où il semble bon de se blottir.

Qu’elle s’exprime par les questionnements liés aux innovations technoscientifiques, la crise environnementale ou l’aménagement des multiples rapports sociaux; qu’elle se manifeste avec les nombreux appareillages normatifs et règlementaires, l’éthique devient un horizon pour nos sociétés. Désormais, la vie bonne constitue un idéal valorisé aux yeux des contemporains.

Dès lors, nous observons un glissement des figures de l’historien du politique. Après celle de l'historien-prophète dominant avant 1945, puis celle l'historien-laborantin de la seconde moitié du XXe siècle, une figure s’ébaucherait désormais pour répondre aux demandes sociales contemporaines. Entre validation factuelle du savoir et volonté de pertinence mémorielle, l'histoire du politique retrouve-t-elle une fonction de service public? Est-ce à titre de serviteur public qu’il monte dans ce train en constant mouvement? Questions toutes contemporaines, qui esquissent la vérité et la pertinence de ce savoir situé.


  • Martin Pâquet
    Université Laval

    Martin Pâquet est professeur titulaire au Département des sciences historiques de l’Université Laval. Depuis 2010, il est aussi le titulaire de la Chaire pour le développement de la recherche sur la culture d’expression française en Amérique du Nord. Œuvrant en anthropologie historique, il s’intéresse aux multiples expressions des cultures politiques au Québec, au Canada et dans les francophonies nord-américaines depuis les Révolutions de la fin du 18e et du début du 19e siècle jusqu’à nos jours. Ses intérêts s’étendent aussi aux études migratoires dans une perspective interdisciplinaire et transnationale. Il est l’auteur ou le co-auteur d’une vingtaine d’ouvrages, dont Tracer les marges de la Cité. Étranger, Immigrant et État au Québec, 1627-1981 (Boréal, 2005), Langue et politique au Canada et au Québec. Une synthèse historique (avec Marcel Martel, Boréal, 2010) et Brève histoire de la Révolution tranquille (avec Stéphane Savard, Boréal, 2021).

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