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L'occasion était belle pour nous qui oeuvrons au sein d’une institution centenaire, que nous apprécions, pour réfléchir à ce qu’est une institution. Une occasion pour mieux penser ces organisations qui tiennent du service public ou qui servent les communautés.

Jeudi 30 juin 2022, Montréal
Audrey-Maude Falardeau

Je me propose d’y aller directement par un « qu’est-ce qu’une institution? »

Au premier coup d’œil, la question me paraît vaste, et la réponse, teintée de pessimisme. En toute honnêteté, les discours sur les institutions entendus jusqu’ici, au sein de cercles sociaux plus ou moins éloignés, expriment une méfiance, un désintérêt des structures en place. Ses adhérents émettent des critiques envers des systèmes d’autorité, comme les grandes corporations et les gouvernements1 . Bref, ces institutions qui ont du pouvoir, et qui en ont (ab)usé : de ces monarchies colonialistes, à la force policière et ses accès de brutalité, en passant par l’usage répété du bâillon. Mais mon jupon dépasse!

Cela dit, sans doute est-ce une bonne chose que les citoyennes et citoyens puissent exprimer leur mécontentement envers les institutions : c’est la preuve que la démocratie est présente, et qu’une liberté d’expression s’exerce2 , mais le contexte socioculturel des dernières décennies fait (re)surgir des discours qui polarisent et compliquent la tenue d’un débat public tempéré. Bien sûr, la colère collective peut tout autant devenir un puissant moteur de changement qu’une force destructrice; chaque médaille a son revers, nolens malens. Nos institutions ne sont pas à l’abri de cette colère, puisqu’elles peuvent représenter un statu quo à démanteler, ou une force de changement non souhaitable.

Je recule un peu, m’éloigne de mes biais premiers. Après un moment de réflexion, une signification plus inclusive et objective de l’institution émerge. L’humain a besoin d’un minimum de structures, de récits communs pour être lié à ceux de son espèce. On ne pourrait naviguer ce monde complexe sans la création et l’intégration de certains assemblages et systèmes régissant l’expérience humaine.

Ainsi, quand je réfléchis l’institution, je pense d’abord à des organisations stabilisées et réglementées, comme des gouvernements, des écoles, des banques, des lieux de culte. L’institution possède alors un certain caractère de référence historique, et prend le rôle de gardienne de la pérennité de modes d’agir, à un moment précis dans le temps. Ces formations fonctionnent grâce à une imposante bureaucratie, flexibles à certains moments décisifs.

Si je prends un nouveau moment pour m'interroger, c’est l’institution dans toutes ses nuances qui se présente : des structures plus souples et parfois informelles, qui dirigent des discours, des comportements et des visions basées sur des valeurs. Et qui dit valeurs, dit forcément constructions subjectives.

Cette version de l’institution nourrirait donc le dialogue public sur les questions de la vie démocratique, puisqu’elle teinte les individus qui y participent.

Que serions-nous sans science, sans éducation, sans arts, sans cultures?

Dimanche 24 juillet, Montréal
Johanne Lebel

Un retour d’abord sur ce qui te vient à l’esprit en premier lieu. Il est vrai qu’on entend beaucoup de critiques des institutions, et particulièrement de l’État. Mais le « c’est au gouvernement de s’occuper de t’ça » est aussi un signe que l’on attend beaucoup de cette institution collective, et que de ce fait, on y tient.

Mais quel est notre rôle comme citoyen et citoyenne, et pour reprendre le titre du Prendre part des philosophes David Robichaud et Patrick Turmel, comment prenons-nous part aux institutions? En jouant d’abord, dirais-je, un rôle de critique responsable qui prend le temps de l’analyse et qui est force de propositions. Notre monde fonctionne, et on ne peut y échapper, à partir d’organisations instituées présentes à toutes les échelles : département, centre de recherche, université, syndicat, entreprise, État, Organisation des Nations Unies, etc.

Ceci étant dit, dans ta prise de recul, je repère plusieurs paramètres qui semblent fort bien caractériser ce que peut être une institution.

  • Institution : emprunté. au latin institutio, « disposition, arrangement » (CRNTL).
  • Instituer : établir, mettre en place, fixer (Wikidictionnaire).

L’institution comme organisation, assemblage, système, structure. Une construction donc, une création qui, ajouterai-je, émerge d’une action collective. Et qui par la suite dépendrait du collectif pour se maintenir : par des usages, des croyances, des actions menées par des personnes ayant des rôles précis dans ce maintien (permanence, bureaucratie). Il y a donc dans l’institution une dimension structurelle, une « instance concrète qui prend en charge », de dire Lucie Robert3 .

L’institution stabilisée par le règlement ou la coutume, la loi et l’habitude, le formel et l’informel, L’institution donc comme productrice de manières de faire et d’être.

L’institution régissant l’expérience humaine et comme gardienne de la pérennité des modes d’agir. Ici il est intéressant de prendre conscience que nos propres créatures institutionnelles vont par la suite nous régir, nous cadrer, voire nous asservir aussi.

L’institution comme référence historique. L’expression « c’est une véritable institution » rend bien cette idée d’un déploiement dans le temps. L’éphémère ne s’institue pas.

L’institution comme construction subjective. Intersubjective, préciserais-je, pour ramener ici le collectif.

L’institution comme productrice de discours, de comportements et des visions basées sur des valeurs.

Ce qui me ramène à ta question : que serions-nous sans science, sans éducation, sans arts, sans cultures? Sans institutions autrement dit? Bien peu. On ne serait pas un collectif, une tribu, un village, une nation, une civilisation.

Mardi 9 août
Audrey-Maude Falardeau

La table est bien mise! Je ne peux m’empêcher de retourner à la notion de collectif, qui semble imprégner chaque paramètre souligné.

Comme tu l’as mentionné, puisque l’institution est une construction intersubjective, elle est donc le reflet de ce qui a collectivement déjà été considéré important… ou délaissé comme ne l’étant pas. L’institution est aussi une construction humaine, elle est loin d’être parfaite, et elle est toujours à (re)construire!

De sa racine latine valere, le mot « valeur » s’associe d’abord à la force, la grandeur, la vigueur d’une action, d’une personne ou d’une chose. Chez les Romains, il prend aussi le sens de richesse, pour décrire une prospérité de la sphère domestique, puis économique4 . Mais il y a aussi le sens de ce qui vaut en termes moraux, éthiques. Dans ce texte, c’est ce sens que nous considérons, une « valeur » définie en quelque sorte comme « ce à quoi on tient » comme communauté.

Mais comment se déterminent ces valeurs? Comment les mettons-nous en place, les reproduisons-nous? C’est là que le choix entre en jeu, et que les acteurs et actrices entrent alors en conversation sur ces valeurs à défendre collectivement. Et c’est justement cette tension entre instituant (forces de subversion, de changement) et institué (ce qui est déjà là, déjà, ce qui se meut aux pressions de l’instituant)5 qui est riche, car elle signifie dynamisme et flexibilité. On pourrait reprendre les mots du philosophe Pierre Dardot pour résumer l’interaction entre chaque pôle : « instituer, c’est faire du nouveau, non pas à partir de rien, mais toujours à partir de ce qui existe déjà6 . »

Les valeurs traversent nos institutions, et celles-ci habitent tôt ou tard nos comportements et nos discours, sans pour autant demeurer fixes et rigides, car une rétroaction s’opère. Nous naissons dans un monde institué, puis participons ensuite à notre tour à l’édification de nos institutions.

Lundi 29 aout
Johanne Lebel :

Pour appuyer notre rôle de citoyen et citoyenne, je citerais pour ma part le philosophe Christian Nadeau sur les risques de ne pas s’investir et sur la puissance potentielle des institutions : « Si les individus se désintéressent du bien commun, les institutions peuvent générer des effets négatifs désastreux, comme la corruption à grande échelle. Si au contraire les individus se prennent en main, elles peuvent avoir un effet levier fantastique pour accomplir de grandes choses.7 » De fait, et c’est trompeur, les institutions parce qu’elles sont organisées, réglementés, anciennes, peuvent sembler permanentes, fortes de tous les efforts mis à les construire. Or, il n’en est rien. Les apparences peuvent tromper, la forme peut demeurer, mais la substance peut avoir été retirée peu à peu. Il faut beaucoup du temps pour instituer et beaucoup moins pour déconstruire.

Et qu’en est-il de la place des institutions qui forment le milieu de la recherche? Pour les situer dans leur contexte et leur fonction à l’échelle méta, j’utiliserais les catégories d’Henry Minzberg, au cœur de son ouvrage Rebalancing Society. Radical Renewal beyond Left, Right and Center8 . Dans ce court texte politique, le chercheur en management prône l’équilibre entre trois grands secteurs : le public, le privé et le pluriel. « Des gouvernements respectés, des entreprises responsables, et des communautés robustes »9 . Il souligne aussi toute l’importance de ce 3e secteur, mal nommé et moins visible, où se situe justement le milieu de la recherche. Dans ce secteur pluriel, on y retrouve donc les institutions à but non lucratif ou la société civile : fondations, hôpitaux, coopératives, mouvements sociaux ponctuels, groupes communautaires, centres de recherche, universités, associations...

Et je paraphraserais ici Christian Nadeau7 en disant des institutions du savoir qu’elles sont des coefficients qui permettent de multiplier l’action variable de tous ceux et celles qui croient aux valeurs de la raison.

Vendredi 9 septembre
Andrey-Maude Falardeau

Coefficient, c’est bien cela! Catalyseur, oserai-je même dire. Je reprends pour ma part les mots du frère Marie-Victorin, qui résume une partie de la mission de l’Acfas dans La revue trimestrielle canadienne, en 1924 : « Pour grouper les forces et coordonner les travaux, pour stimuler et diriger, pour multiplier les points de contact entre des spécialités et des spécialistes […] Beaucoup plus qu’une simple coopération d’individus, l’Association est une fédération de sociétés.10 » L’Acfas est ainsi une institution-maillon plurielle dans un réseau multiple de collaborations, de domaines de savoirs et d’organisations de recherche et de culture scientifique, depuis 100 ans déjà.

Au cours du dernier siècle, les institutions qui ont rendu la recherche au Canada francophone possible se sont déployées de manière exponentielle. Un autre mot ici de Victorin sur leur importance quand il revient en 1943 sur le chemin parcouru : « Ce n’était certes ni défaut d’intelligence, ni absence d’enthousiasme. Il nous manquait les nécessaires institutions par lesquelles nous aurions pu entrer en contact avec la science en marche. Point de laboratoires de recherche. Point de bibliothèques scientifiques, de musées, d’organismes de critique scientifique. […] Qu’en est-il après 25 ans? Aujourd’hui je pense que vous voyons plus clair, la peur de la science s’en va… […] Aujourd’hui nous sommes encore bien peu de choses dans le domaine de la pensée scientifique et de l’organisation scientifique; mais nous avons quelques institutions de bases obtenues après beaucoup d’efforts.11 »

Certes, le paysage social, culturel et politique est différent depuis les textes fondateurs de frère Marie-Victorin, mais les valeurs derrière chacune des activités de notre Association demeurent : engagement, rigueur, créativité et ouverture12 . Les membres de la permanence, les organismes partenaires, la communauté de la recherche francophone partout au pays ajoutent aujourd’hui tour à tour leur pierre à l’édifice toujours en construction, sur une assise solide. Les institutions ont mille et un visages, et se meuvent lentement, au gré des époques, des conversations, des collaborations de la recherche.

Mardi 13 septembre 2022
Johanne Lebel

Et au coeur des institutions du milieu de la recherche... la science. Rendre raison des phénomènes par des causes naturelles. Une définition13 d'Yves Gingras, historien et sociologue des sciences, qui me semble fort bien résumer le fondement du geste scientifique. On y voit là un idéal, une recherche de la vérité. La valeur de la vérité, comme volonté d’être le plus fidèle possible à la réalité, d'écrire l'historien Martin Pâquet, où il ajoute que les « études produisant des connaissances vraies privilégient ainsi l’exactitude, la précision, la certitude, l’évidence, l’universalité, la permanence. Elles sont rétives devant la valorisation de l’opinion, refusent l’erreur, combattent l’illusion14 . »

Références

  • Audrey-Maude Falardeau et Johanne Lebel
    Acfas

    Toutes contribuent à la fabrication du Magazine de l'Acfas.

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