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Lucia Ferretti, Université du Québec à Trois-Rivières

Jusqu’à la fin du siècle dernier, près de toutes les historiennes et tous les historiens qui travaillaient sur le Québec ont fait de l’histoire nationale. Au sens tout simple où ils ont pris le Québec et sa nation comme terrain d’étude; le plus souvent en quelque sorte « spontanément », sans intention délibérément politique. Cette caractéristique de fond s’est infléchie après 1995. Le référendum marque certainement un tournant, mais pas à lui seul. Si bien qu’une nouvelle réflexion s’impose aujourd’hui. Comment a évolué notre historiographie et quel fut mon propre parcours? Le Magazine de l’Acfas me donne l’occasion ici de faire le point.

Lucia Ferretti
Lucia Ferretti.

L’histoire sociale comme forme de l’histoire nationale

La création du réseau de l’Université du Québec, grâce à quoi le nombre de professeur·e·s et d’étudiant·e·s a considérablement augmenté; l’implantation des centres régionaux des Archives nationales du Québec et l’ouverture de nombreux autres centres d’archives publics ou privés; et enfin un généreux soutien public à la recherche : autant de facteurs qui ont favorisé la croissance de l’historiographie dans le dernier tiers du XXe siècle.

Les historiens des années 1970 à 2000 ont massivement pratiqué l’histoire sociale; avec une attention particulière pour l’époque industrielle. Je me suis inscrite d’emblée dans ce vaste domaine par une thèse intitulée : La société paroissiale en milieu urbain : Saint-Pierre-Apôtre de Montréal, 1848-1930 (UQAM, 1990). Je voulais savoir si la paroisse avait joué un rôle dans l’acculturation à la ville des familles rurales venues travailler dans les usines; et comment, en retour, les néo-urbains avaient façonné la paroisse pour en faire une réalité adaptée à leurs besoins et leurs attentes. J’ai ainsi attiré en ville l’histoire des relations entre les Québécois et l’Église catholique, une des institutions longtemps parmi les plus structurantes de notre nation. Je l’ai fait en analysant les modes d’entraide et de solidarité créés dans la paroisse urbaine par une population prolétarisée désireuse, avec le concours de ses pasteurs, d’agir par elle-même sur son destin.

Les groupes sociaux ne sont pas donnés d’avance, ils sont construits par les structures mêmes de la société et par les représentations que s’en font les contemporains. Ils le sont aussi a posteriori par les historiens et historiennes grâce à une multitude de sources : ouvriers et ouvrières, familles rurales, ménagères, entrepreneur·e·s, intellectuel·le·s, clercs, dames patronnesses, communautés immigrantes et tous les autres dans leur diversité concrète. Par leur attention à ces groupes et à leur agentivité, l’histoire sociale a contribué à mettre au monde des champs entiers de l’historiographie, comme l’histoire du syndicalisme ou l’histoire urbaine, celle des communautés culturelles, des régions du Québec, et même celle de l’environnement. Bien sûr, chaque champ est né ou s’est renouvelé à partir de ses propres interrogations et a évolué selon ses propres dynamiques. Mais c’est dans l’histoire sociale que la plupart ont trouvé un premier ancrage.

[...] l’histoire sociale a contribué à mettre au monde des champs entiers de l’historiographie, comme l’histoire du syndicalisme ou l’histoire urbaine, celle des communautés culturelles, des régions du Québec, et même celle de l’environnement.

De leur côté, les programmes de recherche en démographie historique ont fait mieux connaître la population québécoise depuis le début de la colonisation française au XVIIe siècle : ses origines, l’effet fondateur des premières familles, ses métissages, ses couleurs régionales et son originalité. On comprend de mieux en mieux l’histoire des dynamiques familiales et communautaires, ou celle des migrations à partir du Québec, dont l’échelle est parfois carrément continentale. L’étude de notre population reste l’un des axes majeurs de plusieurs de mes collègues au Centre interuniversitaire d’études québécoises.

Pendant une trentaine d’années, l’histoire sociale a ainsi été la principale forme qu’a prise l’histoire nationale du Québec. Elle s’est intéressée aux groupes et aux structures sociales dans lesquelles ceux-ci interagissent, elle a creusé la réflexion sur les modes et les régulations de ces interactions : coopération, interdépendance, domination/subordination, exploitation, contrôle. Elle a converti en sources utiles à peu près tous les types de documents produits dans le passé.

Histoire des femmes, histoire nationale

Les historiennes des femmes (ici, le féminin inclut le masculin) veulent montrer la spécificité de l’expérience historique des femmes. Comme premier projet, les travaux ont d’abord porté sur les luttes politiques, depuis la conquête ardue du droit de vote jusqu’aux revendications plus récentes. Puis, les histoires de l’éducation et de la santé ont été transformées par la prise en compte des femmes; celles du travail domestique, de la famille et de la maternité ont été entreprises. Jusqu’à la définition de la philanthropie qui s’est trouvée changée. Ainsi, parmi d’autres, j’ai pu montrer que les femmes et les jeunes filles, au moins jusqu’aux années 1960, ont été les chevilles ouvrières de toutes les initiatives communautaires au Québec visant à trouver de l’argent pour le soutien des plus démunis. Dans mes recherches sur l’histoire de la protection sociale de l’enfance orpheline ou handicapée, par ailleurs, j’ai analysé, encore parmi plusieurs collègues, à quel point les congrégations de femmes et les enfants qu’elles hébergeaient ont été laissés sans soutien par la société, le gouvernement et l’Église, avec les répercussions, certaines juridiques, qui en découlent jusqu’à nos jours; et comment pourtant, à Trois-Rivières, à Baie-Saint-Paul et ailleurs, une part de l’innovation dans les méthodes éducatives, voire dans la réinsertion sociale, est bel et bien née dans les institutions pour enfants.

Le second projet de l’histoire des femmes est de décentrer l’écriture de l’histoire du seul point de vue masculin. Par exemple, il faudra qu’un jour soit finalement intégré que la Révolution tranquille n’origine pas seulement du Refus global des artistes, de l’anti-duplessisme d’une partie des intellectuels ou du « retard » du politique sur le social dans les années 1950, mais aussi du fait que des milliers de jeunes femmes anonymes d’après-guerre n’ont plus choisi la vie religieuse. Sans relève, plus d’inscription sociale pour les congrégations, ni pour l’Église par conséquent : la sécularisation de la société et la laïcisation de l’éducation, de la santé et des services sociaux devenaient inévitables et renforçaient l’État providence. Puis, les femmes des années 1960 ont fourni massivement leur force de travail à l’État québécois et à ses organismes publics ou parapublics, lui permettant de remplir les nombreux rôles politiques, économiques, sociaux, culturels, pour tout dire nationaux, que les Québécois lui confiaient désormais. La Révolution tranquille s’est en bonne partie déployée grâce aux femmes, l’historiographie devra bien finir par en revoir le récit.

[...] il faudra qu’un jour soit finalement intégré que la Révolution tranquille n’origine pas seulement du Refus global des artistes, de l’anti-duplessisme d’une partie des intellectuels ou du « retard » du politique sur le social dans les années 1950, mais aussi du fait que des milliers de jeunes femmes anonymes d’après-guerre n’ont plus choisi la vie religieuse.

Terminons sur ce point en disant que l’histoire des femmes s’est enrichie d’une réflexion sur le genre, c’est-à-dire sur la construction sociale du féminin et du masculin et sur les rapports de pouvoir qui structurent les relations entre les sexes : pour rester dans le même exemple, des historiennes ont souligné que c’est beaucoup parce qu’elles étaient des femmes que bien des religieuses expérimentées ont pu être tassées si aisément, lors du transfert de leurs établissements à l’État, par de jeunes hommes tout juste diplômés.

L’histoire politique de la nation : un retour encore timide

Le dernier demi-siècle, pourtant si intense sous le rapport de la redéfinition politique du Québec et du Canada, a été celui d’un déclin durable des recherches en histoire politique, notamment à cause de la réticence des départements universitaires à définir des postes dans ce domaine. La curiosité des étudiants, en revanche, ne s’est jamais tarie, ni surtout celle de nos concitoyens. Lors du cinquantenaire de la mort de Maurice Duplessis, en 2009, j’ai ainsi coorganisé un colloque puis codirigé l’ouvrage collectif qui en est issu sur Duplessis, son milieu, son époque1 . Le centenaire de la revue L’Action nationale (la deuxième plus ancienne encore vivante dans l’ensemble du monde francophone) m’a fourni l’occasion de rédiger une monographie sur l’évolution de la pensée indépendantiste au Québec depuis les années 1960. Plus récemment, j’ai codirigé2  un collectif d’universitaires de plusieurs disciplines des sciences sociales pour contextualiser les tenants et aboutissants de la Loi sur la laïcité de l’État (loi 21).

L’histoire culturelle : de la nation aux identités?

Depuis une quarantaine d’années, on a assisté à l’émergence puis à l’extension de l’histoire culturelle.

Elle a été dans ses débuts, à côté de l’histoire sociale et avec elle, une manière de faire de l’histoire nationale. Des secteurs aussi variés que l’histoire du livre et de l’imprimé, celle des idéologies et plus généralement des idées, celle des productions culturelles et des divertissements, celle des « mentalités » (on n’utilise plus ce terme), de la vie religieuse (comme dans mon Histoire des Dominicaines de Trois-Rivières) ou encore celle des sports et loisirs ont eu leurs chercheurs et chercheuses, dont quelques-uns ont fait un travail de titan.

L’historiographie glisse désormais plutôt vers les représentations ou vers les identités. De l’étude des faits sociaux, les historiens et les historiennes tendent à se tourner vers celle des discours. Sur un autre plan, l’attention à la subjectivité et à l’individualité des acteurs et des actrices est une nouveauté : des collègues creusent la sensibilité, les émotions ou l’imaginaire de tel ou tel personnage singulier. D’autres cherchent à donner une histoire à des groupes identitaires longtemps stigmatisés, les minorités sexuelles par exemple; ou, pour parler comme la Société historique du Canada (et sa collection : « L’Immigration et l’ethnicité au Canada »), à cristalliser, voire à essentialiser, au moyen de l’histoire, l’identité « ethnique » des groupes issus de l’immigration. Bref, aujourd’hui comme toujours, l’historiographie québécoise est en renouvellement parce qu’elle est réinterrogée par les enjeux du présent.

En conclusion

Je n’ai pas parlé des nations autochtones parce que, pour moi, les membres de ces nations ne sont ni les « premiers » Québécois ni une minorité nationale. Leur existence ne devrait pas être définie en référence à quelqu’autre nation. Après un long processus systémique d’anéantissement par Londres puis Ottawa, elles sont en train de reconquérir leur mémoire, et aussi leur histoire.

Un des grands défis actuels est de continuer à penser l’histoire nationale du Québec. Cela fait longtemps qu’un courant idéologique et politique canadien nie que le Québec forme une nation; mais depuis une vingtaine d’années, ce courant a fini par trouver des partisans même au Québec, voire jusque chez des historiens. Pour la première fois, dire qu’on fait de l’histoire nationale est une affirmation qui peut sembler politique. Or, les nations dont l’existence est contestée ont d’autant plus besoin de l’histoire pour se confirmer à elles-mêmes qu’elles existent, et l’affirmer paisiblement, mais avec conviction. À travers tous les rôles sociaux que les historiens et les historiennes sont appelés à jouer, celui d’aider une nation dominée à être et à se dire a été au principe même de ma vocation, et a été depuis le fil conducteur de mon engagement professionnel.

À travers tous les rôles sociaux que les historiens et les historiennes sont appelés à jouer, celui d’aider une nation dominée à être et à se dire a été au principe même de ma vocation, et a été depuis le fil conducteur de mon engagement professionnel.

  • 1Avec Éric Bédard (TÉLUQ) et Xavier Gélinas (Musée canadien de l’histoire)
  • 2Avec François Rocher (Université d’Ottawa)

  • Lucia Ferretti
    Université du Québec à Trois-Rivières

    Lucia Ferretti est professeure à l’UQTR depuis 1998. Elle est une spécialiste de l’histoire socioreligieuse du Québec aux XIXe et XXe siècles. Néanmoins, ses travaux ont porté aussi sur l’histoire de la protection de l’enfance, la genèse de l’État providence et l’histoire du nationalisme au Québec. Autrice de cinq monographies savantes, et de plus d’une soixantaine d’autres ouvrages, d’articles dans des revues scientifiques ou de chapitres dans des ouvrages collectifs, de contributions à des revues intellectuelles et de textes de haute vulgarisation notamment pour des expositions muséales, elle a obtenu le Prix d’excellence en recherche 2013 de l’UQTR et le Prix Gérard-Parizeau 2011. Sa Brève histoire de l’Église catholique au Québec a fait l’objet d’une troisième édition en 2021. Codirigé avec François Rocher, le collectif Les enjeux d’un Québec laïque. La loi 21 en perspective (Del Busso, 2020) paraîtra en traduction anglaise en 2023 chez UBC Press.

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Dans ce dossier, pendant l’année du 100e de l’Acfas (mai 2022 à juin 2023), le Magazine présentera la recherche sous une perspective évolutive.

On voit ici le laboratoire d’anatomie-pathologie et de bactériologie de la Faculté de médecine de l’Université Laval, amorçant ses activités en 1914. Source : Archives de la Faculté.

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