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22 septembre 2020
Marcel Goulet
Chercheur attaché au CRILCQ
Dossier:

C’est notre être dans toute son humanité que la littérature appelle à s’enrichir d’idées, de valeurs, d’images, de personnages, de récits, de sensations, d’émotions, de sentiments, d’états d’âme, de mots, de phrasés et de styles autres que ceux qui nous constituent.

Marcel Goulet
Marcel Goulet. Source : l'auteur.

Nous lisons et interprétons le monde sur le mode du braconnage et du bricolage, ainsi que l’a si finement observé Michel de Certeau dans « Lire : un braconnage ». Des faits et des événements à travers lesquels se manifestent les crises qui nous affectent et des discours de toute nature qui les décrivent, expliquent et interprètent – qu’ils relèvent de l’information, de l’opinion, du commentaire journalistique, de l’idéologie, de la croyance religieuse, de la science, de la philosophie ou de la littérature –, nous sélectionnons des morceaux épars et en fabriquons des récits, dont nous semons des bribes ici et là, notamment sur les réseaux sociaux. C’est que nous sommes des êtres de fiction. Nous sommes, comme nous a si justement désignés Nancy Huston, « l’espèce fabulatrice ». Notre être est tissé de récits. Nous aimons en fabriquer. Nous aimons nous en raconter. C’est à travers ces récits que nous appréhendons le monde. Peut-être parce que nous pressentons, à l’instar de Paul Ricœur à propos des vies individuelles, que la condition humaine est plus intelligible lorsqu’elle est racontée. Or, par les temps qui courent, ce n’est pas la matière à récit qui manque : COVID-19, BlackLivesMatter, #MeToo, appropriation culturelle, laïcité, déboulonnage de statues, changement climatique, destruction de l’environnement...

Les crises que nous traversons affectent tout notre être : notre rapport à la vie et à la mort, à notre identité et à nos désirs, à nos droits et à nos libertés, à notre passé et à notre avenir.  Cela en fait des histoires à nous raconter. Mais les récits que nous en faisons et auxquels nous prêtons foi nous permettent-ils de bien comprendre les crises que nous vivons et de bien entendre les appels au changement dont elles sont porteuses?

Les crises que nous traversons affectent tout notre être : notre rapport à la vie et à la mort, à notre identité et à nos désirs, à nos droits et à nos libertés, à notre passé et à notre avenir.  Cela en fait des histoires à nous raconter. Mais les récits que nous en faisons et auxquels nous prêtons foi nous permettent-ils de bien comprendre les crises que nous vivons et de bien entendre les appels au changement dont elles sont porteuses? J’en doute. Essentiellement pour deux raisons. La première tient à ce que nos récits, si l’on en juge par les traces que nous en trouvons sur les réseaux sociaux comme dans les médias traditionnels, manquent parfois de véracité, parfois de sens et de vérité, parfois de richesse, de nuance et de complexité, et qu’ils nous plongent, de ce fait, dans un déficit épistémologique quant à la compréhension des crises que nous vivons. La seconde, c’est que nous, qui sommes également les narrataires de ces récits, manquons d’humanité, que nous souffrons, selon le constat de Jean-François Mattéi, d’un « déficit ontologique » que nous peinons à combler et qui constitue un véritable handicap dans les luttes que nous avons à mener pour résoudre les crises auxquelles nous sommes confrontés. Nous aurions tout intérêt, pour réduire ces déficits, à nous tourner vers la philosophie, vers les sciences, tant humaines que physiques, mais aussi, je crois, vers la littérature, d’abord pour y prendre des leçons sur l’art de raconter des histoires, mais aussi pour y faire, à travers la lecture de ses œuvres, l’expérience de l’altérité.

La réduction du déficit épistémologique

Les récits dominants, qu’ils portent sur la pandémie, le racisme, le changement climatique ou tout autre sujet, souffrent du règne de l’opinion, du vox pop. Ils sont contaminés par la rumeur, les fausses nouvelles, les théories du complot. Ils versent souvent dans la censure, la rectitude politique, la « culture du bannissement ». Dans la mesure où nous nous soucions de leur valeur épistémologique, de leur capacité à nous donner des crises que nous traversons une connaissance juste, c’est bien volontiers que nous acceptons de les soumettre au critère de la véracité. Aussi accueillons-nous plutôt favorablement le travail de décryptage et de décontamination qu’accomplissent certains journalistes pour les nettoyer de tout ce qui ne résiste pas à l’épreuve des faits. De même, nous n’avons pas trop d’objection à ce que philosophes et scientifiques soumettent ces récits à des critères de sens et de vérité – pertinence, validité, suffisance, rigueur de l’argumentation et de la preuve – et nous amènent à distinguer ce qui tient de l’opinion de ce qui repose sur des données probantes.

Qu’en est-il de la littérature? La littérature est une science, mais pas une science comme les autres. Antoine Compagnon propose, dans La littérature, pour quoi faire?, de la voir comme « un savoir des singularités ». Tzvetan Todorov la définit, dans La littérature en péril, comme une vaste entreprise de connaissance de la condition humaine. Jean-Marie Schaeffer, quant à lui, nous invite, dans L’expérience esthétique, à la considérer comme un savoir de nature esthétique. À ses yeux, l’expérience esthétique en est fondamentalement une de connaissance, qui mobilise, mais autrement que dans la vie courante, les ressources de notre attention, notamment son pouvoir de divergence, nos ressources émotives et nos ressources hédoniques. Mais à quoi tient la qualité du savoir que nous propose la littérature? Essentiellement à son pouvoir heuristique et à sa nature polysémique. C’est à ces deux critères de littérarité, qui sont une sorte d’équivalents des critères de sens et de vérité qui prévalent en philosophie et en science, que nous devrions soumettre nos récits de crise pour en estimer et en accroître la valeur épistémologique.

La portée heuristique de la littérature tient d’abord à ce qu’elle est un lieu d’invention : les écrivains usent des pouvoirs de l’imagination pour créer images, personnages et récits qu’ils nous livrent sous des formes variées. Le pouvoir heuristique de la littérature relève aussi du fait qu’elle est un lieu d’expression : les écrivains, puisant dans les ressources de la sensibilité, expriment, de façons diverses et de manière à en permettre la compréhension, sensations, émotions, sentiments et états d’âme. La portée heuristique de la littérature tient enfin à ce qu’elle est un lieu d’expérimentation de la langue : les écrivains jouent avec les mots, avec la syntaxe, ils inventent des manières inusitées et originales de dire les choses, jusqu’à bouleverser nos façons usuelles de le faire. C’est ce qui fait de la littérature un art de la variation et de la nuance. C’est ce qui fait que chaque œuvre littéraire peut prétendre jeter sur le monde un regard singulier. Car la littérature est bien affaire de vision, comme le suggère Proust dans cette métaphore où il compare l’ouvrage de l’écrivain à un instrument d’optique. La littérature, en déduit-il, permet de voir ce que sans elle nous n’aurions pas vu.

Qu’en est-il de de nos récits? Il nous faut, je pense, en déplorer la pauvreté heuristique et la faiblesse de l’éclairage qu’ils jettent sur les crises qui nous affectent. Nous y gagnerions, sur le plan épistémologique, s’ils nous en offraient, ainsi que le fait la littérature pour le monde et la condition humaine, une vision plus variée et plus nuancée.

La littérarité d’une œuvre littéraire se mesure aussi à sa polysémie. C’est à la pluralité de sens dont elles est porteuse que nous pouvons en estimer la richesse. Cette polysémie, elle tient au fait que la littérature est non seulement, selon l’expression de Paul Ricœur, un « laboratoire de pensée », qui se présente sous la forme d’un répertoire de variations identitaires imaginatives, mais également et surtout « un laboratoire langagier » et formel. C’est la raison pour laquelle elle  « n’aime pas les défaites cuisantes », c’est-à-dire les syntagmes figés, comme s’amuse à nous le rappeler François Bégaudeau dans son Antimanuel de littérature. Or, nombreux sont les récits que nous fabriquons qui en viennent à trouver leur expression et leur mode de diffusion privilégié dans des formes raccourcies, qui leur donnent certes une force de ralliement, mais qui, à la différence de certaines formes brèves en usage en littérature, leur confèrent un caractère dogmatique et péremptoire, et les enferment dans des affirmations monosémiques qui supportent mal la discussion et l’objection, qui rendent inutile le travail fécond d’élection du sens.

Nous sommes à l’ère du tweet, du mot-clic et du syntagme figé. Avec comme résultat que le regard jeté par nos récits sur les crises souffre souvent de myopie, que la réflexion s’en trouve réduite à de nouveaux prêts-à-penser ou prêts-à-dire qui ont pris le relais des proverbes traditionnels.

Nous sommes à l’ère du tweet, du mot-clic et du syntagme figé. Avec comme résultat que le regard jeté par nos récits sur les crises souffre souvent de myopie, que la réflexion s’en trouve réduite à de nouveaux prêts-à-penser ou prêts-à-dire qui ont pris le relais des proverbes traditionnels. Nous nous retrouvons trop souvent devant des récits pauvres dont la hauteur de vue et la profondeur de la réflexion sont limitées par la brièveté et le caractère convenu de la forme, par le simplisme et la binarité du contenu, par leur inscription dans la proximité et l’instantanéité du présent, par leur ignorance, pour ne pas dire leur rejet du dilemme et de la double contrainte. Nous gagnerions, sur le plan épistémologique, à libérer nos récits de leur étroitesse de vue et d’expression, à les délester de leur propension à la redondance, de sorte qu’ils prennent altitude et distance, et deviennent, à l’image des récits littéraires, davantage porteurs de complexité et de polysémie.

La réduction du « déficit ontologique »

Les récits de crise et les discours sur le changement qu’ils induisent, nous en sommes nous-mêmes les narrataires. Or, que sommes-nous? Comme les citoyens d’Oran, nous sommes des êtres d’habitudes : de vie, de travail, de loisir, d’amour et de mort aussi. Ce sont les habitudes, observe d’ailleurs Camus par la voix de son narrateur, qui aident les Oranais à vivre, malgré la peste, et les endorment dans l’idée que tout va pour le mieux. Voilà qui rend bien difficile – et cela vaut aussi pour nous – de s’en départir. D’autant que nous sommes des êtres individualistes. Nous ne nous percevons ni comme société ni comme espèce – ou si peu –, enfermés que nous sommes dans la prison de notre confort. Nous nous pensons d’abord et avant tout en termes de droits et libertés individuels, une perception dans laquelle nos chartes, tout comme nos publicités, tendent d’ailleurs à nous conforter. Bien installés dans le présent de nos vies, nous sommes, dans les faits, relativement indifférents à ce qui arrive à notre société, aux autres êtres humains, à notre espèce, aux autres espèces vivantes. Nous manquons de temporalité. Nous nous percevons si peu comme du temps : le présent seul suffit à nous définir. Nous aurions intérêt à lire – ou à relire – la si magnifique dernière page d’À la recherche du temps perdu de Proust, dont toute l’œuvre nous enseigne que nous sommes du temps. Notre déficit temporel explique bien que nous n’éprouvions nulle urgence si ce n’est celle de mettre fin, le cas échéant, à notre inconfort individuel. Aussi sommes-nous plutôt sourds aux appels au changement. D’autant que nous y sommes réfractaires, ainsi que devant l’inhabituel les compatriotes de Montaigne dont il déplorait le manque d’ouverture et la sotte manière de voyager. Cela fait que nous n’habitons notre humanité que bien pauvrement.

Notre déficit temporel explique bien que nous n’éprouvions nulle urgence si ce n’est celle de mettre fin, le cas échéant, à notre inconfort individuel. Aussi sommes-nous plutôt sourds aux appels au changement. D’autant que nous y sommes réfractaires, ainsi que devant l’inhabituel les compatriotes de Montaigne dont il déplorait le manque d’ouverture et la sotte manière de voyager. Cela fait que nous n’habitons notre humanité que bien pauvrement.

Nous devrions, pour réduire ce « déficit ontologique », répondre à l’invitation que nous adresse la littérature de vivre l’expérience de l’altérité : non seulement l’expérience d’autres intelligences et d’autres jugements que les nôtres, mais aussi l’expérience d’autres imaginaires, d’autres sensibilités, d’autres usages de la langue. C’est notre être dans toute son humanité que la littérature appelle à s’enrichir d’idées, de valeurs, d’images, de personnages, de récits, de sensations, d’émotions, de sentiments, d’états d’âme, de mots, de phrasés et de styles autres que ceux qui nous constituent. Bref, la littérature, qui n’est pas que discours mais art, nous enseigne que nous ne sommes pas que des êtres rationnels, dotés d’une intelligence et d’un jugement, mais que nous sommes aussi des êtres d’affects et d’imagination, ainsi que des êtres de langage. Et elle invite chacun de nous à devenir « soi-même comme un autre », selon l’expression de Paul Ricœur. L’expérience littéraire, il faut le dire, ne va pas sans risque. C’est qu’elle tient de la mise en jeu, voire de la mise en péril de notre identité, de notre manière singulière d’habiter l’humanité. Elle ressemble en cela à l’expérience du voyage, telle que la définit Nicolas Bouvier dans L’usage du monde : une expérience qui a le pouvoir de nous faire ou de nous défaire. Bouvier va même jusqu’à dire, dans le Poisson-scorpion, qu’il faut accorder au voyage « le droit de nous détruire un peu », sinon qu’il ne vaut pas la peine de le faire. Ainsi devrait-il en être de notre relation à la littérature, la littérarité de ses œuvres ne dépendant pas seulement de leur pouvoir heuristique et de leur polysémie, mais encore de leur caractère subversif.

Antoine Compagnon soutient, dans La littérature, pour quoi faire?, que « la littérature nous affranchit de nos façons convenues de penser la vie », nous donnant ainsi à penser que la valeur littéraire d’une œuvre relève de sa capacité à renouveler notre perception des choses, à modifier le regard que nous portons sur le monde, sur la condition humaine, sur la manière de vivre notre vie. Ce qui n’est pas qu’affaire de propos tenu ou de thème abordé, mais aussi et surtout effet de style, d’appropriation de la langue, de travail d’écriture. L’esthétisation de notre être, la stylisation de nos modes de conduite, de nos façons de percevoir le monde et de nous inscrire dans le temps, constitue, comme l’a bien montré Marielle Macé dans Façons de lire, manières d’être, un enjeu majeur de l’expérience littéraire lorsqu’elle passe par la médiation de la lecture. Laissons donc la littérature nous subvertir. Peut-être nous conduira-t-elle à mieux habiter notre humanité et à être plus sensibles aux appels au changement?

Laissons donc la littérature nous subvertir. Peut-être nous conduira-t-elle à mieux habiter notre humanité et à être plus sensibles aux appels au changement?

Auteur(e)

  • Marcel Goulet
    Chercheur attaché au CRILCQ

    Marcel Goulet détient une maîtrise en philosophie et un doctorat en littérature de l’Université de Montréal. De 2000 à 2019, il a donné à 29 reprises le séminaire Former des lecteurs au Département des littératures de langue française de l'Université de Montréal. Professeur retraité de l’enseignement collégial, il a enseigné la philosophie au Collège de Shawinigan de 1977 à 1993, puis la littérature au Cégep Édouard-Montpetit de 1993 à 2014. Chercheur attaché au CRILCQ (Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoises) et membre du LIREL (Laboratoire intercollégial de recherche en enseignement de la littérature), qu’il a fondé en 2011, il est l’auteur de nombreux articles sur Montaigne, la lecture littéraire et l'enseignement de la littérature.

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