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12 octobre 2016
Julie Reinling
Université du Québec à Montréal

[Ce texte est l'une des quatre productions lauréates du Concours de vulgarisation de la recherche de l'Acfas 2016]

Flushgate

Flushgate. Le terme s’est rapidement imposé à l’automne 2015 pour qualifier la décision de la Ville de Montréal de déverser 8 milliards de litres d’eaux usées dans le fleuve Saint-Laurent en raison d’importants travaux de réfection du réseau d’égouts. À cause de son ampleur exceptionnelle, ce déversement a suscité une vive controverse durant plusieurs semaines. Et pourtant… chaque jour, la station d’épuration de Montréal rejette 2,5 millions de m3 d’eau dans le fleuve, soit l’équivalent de 1000 piscines olympiques. Et contrairement à ce qu’on serait tenté de penser, cette eau n’est pas si pure que cela.
Le fleuve arbore son panache

Le traitement des eaux usées effectué par la Ville élimine les particules en suspension, les bactéries pathogènes ainsi qu’une grande partie de la matière organique, du phosphore et de l’azote. Cependant, l’eau déversée dans le Saint-Laurent est loin du seul H2O…

Si vous survolez le fleuve au niveau de la pointe est de l’île, vous distinguez une masse d’eau plus foncée qui forme un panache s’estompant peu à peu : l’effluent. Véritable cocktail de polluants, il correspond à toute la fraction liquide qui sort de la station d’épuration. Or, une multitude d’organismes aquatiques fréquentent ces eaux, voire y passent leur vie entière, et cela n’est pas sans conséquence pour leur santé. Des chercheurs d’Environnement et Changement climatique Canada ont découvert que l’exposition des poissons à cet effluent pouvait mener à des changements dans l’expression de certains gènes impliqués dans les systèmes immunitaire, hormonal ou reproducteur, ou encore de gènes intervenant dans le métabolisme énergétique cellulaire.

Parmi les contaminants retrouvés dans l’effluent (métaux, biphényles polychlorés, produits pharmaceutiques et de soins corporels, notamment), la catégorie des retardateurs de flamme mérite notre attention. Ces composés sont incorporés aux textiles, aux plastiques ou encore aux produits électroniques et électriques pour réduire leur inflammabilité. Malheureusement, ils ont deux grands défauts. D’une part, ils se dissocient facilement de ces produits et se retrouvent ainsi dans tous les « compartiments » de l’environnement (eau, air, sol, poussière domestique). Pas une région du monde n’y échappe, pas même l’Antarctique. D’autre part, ces composés possèdent un fort potentiel toxique, tant pour la faune que pour l’être humain, et ils ont la capacité d’être transférés dans la chaîne alimentaire en raison de leur grande affinité pour les lipides.

L’effluent de Montréal au niveau du point de déversement dans le fleuve Saint-Laurent. Crédits photo : Christiane Hudon, Environnement et Changement climatique Canada

Les retardateurs de flamme comme traceurs d’exposition à l’effluent

Les sources de ces divers contaminants sont multiples, et bien qu’elles ne soient pas toujours et toutes identifiées, on sait que la station d’épuration est la principale émettrice de retardateurs de flamme. À 4 kilomètres en aval de celle-ci, les concentrations de BDE-209, le principal composant du mélange commercial de décabromodiphényléther (ou décaBDE), sont 160 fois plus importantes dans l’eau et les sédiments qu’en amont ! De plus, de nombreux retardateurs de flamme ont été détectés dans les tissus de perchaudes, de brochets et de maskinongés capturés en aval de la station.

Dans ce cas, pourquoi ne pas utiliser ces contaminants comme des indicateurs de l’exposition des poissons à l’effluent ? C’est l’idée que Jonathan Verreault, professeur au Département des sciences biologiques de l’Université du Québec à Montréal, Magali Houde, scientifique à Environnement et Changement climatique Canada, et moi-même avons eue. L’objectif ? Établir un lien solide entre l’exposition des poissons à l’effluent et les effets toxiques potentiels dans le métabolisme énergétique de ces poissons.

Premier constat : le foie des brochets capturés dans le panache de l’effluent est 4 fois plus contaminé aux retardateurs de flamme et 40 % plus gras que celui de leurs cousins qui vivent plus en amont.

Deuxième constat : l’augmentation de la proportion de lipides dans le foie est associée à une augmentation des niveaux d’hormones thyroïdiennes dans le sang. Or, on sait que ces hormones jouent un rôle important dans le contrôle des réserves énergétiques et que certains retardateurs de flamme peuvent interférer dans leur synthèse.

Brochets
L’effluent de Montréal au niveau du point de déversement dans le fleuve Saint-Laurent. Crédits photo : Christiane Hudon, Environnement et Changement climatique Canada

Et les gènes dans tout ça?

Il reste à déterminer s’il existe des différences dans certains gènes impliqués dans la synthèse, le transport et la dégradation des lipides dans le foie de nos deux populations de brochets. Cette analyse comparative permettra de mieux comprendre par quels mécanismes les polluants exercent leur toxicité et pourquoi les réserves lipidiques sont plus importantes dans le foie des brochets de l’effluent. Réponses dans quelques mois…

Il est compréhensible que le flushgate ait suscité l’indignation de certains citoyens. Cependant, il est important de garder à l’esprit que nous avons encore beaucoup d’efforts à fournir en matière de gestion de nos eaux usées au quotidien. Il est primordial de mieux comprendre pourquoi et comment les contaminants peuvent affecter une espèce prédatrice qui a un rôle majeur dans l’écosystème du fleuve. L’enjeu est de trouver des indicateurs efficaces pour évaluer les conséquences d’une exposition prolongée à un mélange de contaminants environnementaux. De tels renseignements pourraient servir à améliorer nos politiques de gestion de l’eau. Le Saint-Laurent est notre environnement immédiat, c’est un écosystème riche et fragile. Il est important de le protéger.

Auteur(e)

  • Julie Reinling
    Université du Québec à Montréal

    Étudiante à la maîtrise en biologie à l’Université du Québec à Montréal.

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