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10 septembre 2016
Jean-Claude Simard
Université du Québec à Rimouski

Une révolution est en cours dans la compréhension de la théorie darwinienne, et elle change notre vision de son histoire, bien sûr, mais aussi de l’histoire générale des idées et de la société au XXe siècle. En effet, sous la direction du Français Patrick Tort, la première édition vraiment complète des travaux du grand scientifique est en cours.

Découvrir #Acfas : Chronique La science en cultureJean Claude Simard
Université du Québec à Rimouski
Chronique La science en culture
15 septembre 2016

 

Une révolution est en cours dans la compréhension de la théorie darwinienne, et elle change notre vision de son histoire, bien sûr, mais aussi de l’histoire générale des idées et de la société au XXe siècle. En effet, sous la direction du Français Patrick Tort, la première édition vraiment complète des travaux du grand scientifique est en cours1. Prévue en 35 volumes, cette traduction des Œuvres de Darwin reprendra les 29 volumes de l’édition anglaise qui fait autorité, celle de Barrett et Freeman (London, Pickering & Chatto), mais y ajoutera six volumes constitués d’articles et de manuscrits demeurés inédits du vivant de Darwin. Neuf tomes sont déjà parus chez l’éditeur Slatkine, à Genève2. Rappelons que Tort avait déjà dirigé, en 1996, une magistrale encyclopédie mondiale consacrée au darwinisme, le Dictionnaire du darwinisme et de l’évolution, laquelle regroupait environ 150 collaborateurs et comprenait plus de 4500 entrées (Paris, PUF, 3 vol., 4916 p.)3

Pourquoi cette édition intégrale de l’œuvre est-elle si importante? C’est que ces trente années de travail assidu ont non seulement fait de Tort l’un des meilleurs spécialistes mondiaux du darwinisme, mais elles renouvellent complètement la compréhension de certains de ses aspects. L’un d’entre eux, particulièrement décapant, mérite qu’on s’y arrête.

L’année 1859, un tournant

Darwin publie son œuvre maîtresse, De l’origine des espèces, en 1859. Basé sur les concepts novateurs de lutte pour la survie et de sélection naturelle, cet ouvrage propose une vision révolutionnaire de la nature, où les variations favorables aux individus permettent une meilleure adaptation au milieu, ce qui assure leur survie et, ultimement, leur reproduction. Comme ces variations favorables sont transmises par hérédité, au fil du temps, leur cumul engendre de nouvelles espèces. Ainsi, non seulement les espèces ne sont-elles plus fixes, mais on peut expliquer leur apparition et leurs transformations grâce à un mécanisme simple et observable. L’évolution devient ainsi le fin mot de la biologie, et on peut dorénavant faire l’économie de la croyance et de ses justifications théologiques pour rendre compte de l’histoire du vivant sur Terre; l’option matérialiste marque un point décisif. 

En si bon chemin, Darwin allait-il appliquer sa théorie décapante à l’homme, et en faire une simple espèce parmi d’autres? En d’autres termes, allait-il naturaliser aussi l’être humain? Contre toute attente, il ne dit mot de cette possibilité dans sa brique de 550 pages et se contente d’une simple allusion à la toute fin du volume. Cependant, enthousiasmés par les perspectives qu’ouvrait sa théorie, de nombreux scientifiques s’en inspirent bientôt pour éclairer l’histoire de l’homme et de la société. Ils se sentent d’autant plus autorisés à ce faire que, pendant ce temps, Darwin poursuit dans une tout autre veine, publiant d’abord des monographies sur les orchidées et les plantes grimpantes4, avant d’approfondir le thème qui avait ouvert son ouvrage de 1859, la sélection artificielle5. Finalement, c’est au début des années 1870 seulement qu’il s’attaquera à la question litigieuse entre toutes, publiant alors coup sur coup ses deux derniers grands ouvrages doctrinaux : The Descent of Man, and Selection in Relation to Sex (1871) et The Expression of the Emotions in Man and Animals (1872). 

Une décennie cruciale

Les années 1859 à 1871 sont donc cruciales dans la compréhension du darwinisme et de son application à l’être humain. Aussi la question se pose-t-elle : ceux qui ont damé le pion à Darwin ont-ils appliqué correctement l’évolutionnisme à nos origines? En d’autres termes, ont-ils bien exploité la brèche pratiquée par la nouvelle théorie? L’enjeu lié à cette question est d’autant plus grand que, lors de la publication de leurs écrits, ils n’ont pas encore d’indication très précise sur la façon dont le maître compte développer le versant anthropologique de son travail.  

Or, tous ne font pas preuve de la même prudence. Passe encore pour les proches du grand savant, dont deux publient coup sur coup un ouvrage important. D’abord, le géologue Charles Lyell, inspirateur de Darwin, qui avait d’ailleurs emporté le premier tome de ses Principes de géologie lors de son fameux voyage sur le Beagle (1831-36), fait paraître, en 1863, The Geological Evidences of the Antiquity of Man, with Remarks on Theories of the Origin of Species by Variation. Ensuite, Thomas Huxley, l’un des plus ardents défenseurs de la théorie darwinienne, publie, la même année, Evidence as to Man’s Place in Nature. Leurs incursions sont relativement fidèles à l’esprit darwinien, dont elles développent un nouvel aspect. Mais tel n’est pas le cas de Herbert Spencer (1823-1903) ou du propre cousin de Darwin, Francis Galton (1822-1911).   

Le darwinisme social 

Parlons d’abord du darwinisme social. L’expression fut forgée par le journaliste français Émile Gautier (1853-1937) en 1880, mais elle décrit une position bien antérieure, développée par l’ingénieur, sociologue et philosophe Spencer. On lui doit d’ailleurs une formule devenue classique, par laquelle on résume souvent le darwinisme, la survie du plus apte6. Pour lui, la compétition et la lutte pour la survie sont en effet des lois universelles; elles valent donc pour le monde vivant en général, mais aussi pour la société humaine. Partisan d’un libéralisme sans concession, Spencer s’opposera à toute action gouvernementale qui viendrait fausser le jeu de la concurrence naturelle entre humains, telles les mesures de protection sociale ou les lois visant à diminuer la pauvreté.  

Il expose très tôt ces idées conservatrices (Le domaine propre du gouvernement, 1842, et Le Droit d'ignorer l'État, 18507). C’est ainsi qu’il verra dans L’origine des espèces de Darwin une éclatante confirmation de ses positions politiques. À partir de ce moment, il concevra les sociétés humaines comme d’immenses organismes vivants et fera de la survie du plus apte la loi de leur évolution. On comprend que les défenseurs modernes de l’ultralibéralisme tels Hayek (1899-1992) et Nozick (1938-2002), chantres de l’État minimal, du laisser-faire et de l’individualisme radical, aient vu dans cette naturalisation de la société une puissante confirmation de leurs propres positions8.  

Or, pour Tort, le darwinisme social de Spencer, qu’il a déjà qualifié d’évolutionnisme libéral9, constitue un contresens complet. En effet, dans La filiation de l’homme de 1871, Darwin s’oppose vivement à ce point de vue. Évidemment, il est parfaitement conscient d’intervenir dans un débat très animé, débat que son ouvrage de 1859 a mis sur orbite. On peut même supposer qu’il a, douze ans après L’origine des espèces, développé son anthropologie pour rectifier les applications réductrices de ses thuriféraires. Oh, bien sûr, on trouve ici et là dans ses écrits des passages isolés qui militent dans le sens de Spencer – après tout, Darwin est de son temps et ces idées flottent alors dans l’air –, mais l’essentiel de son texte pointe dans une autre direction.    

Certes, il croit nécessaire d’examiner l’histoire des sociétés humaines à l’aune de la sélection naturelle, mais sa position est beaucoup plus nuancée que l’image simpliste qu’on en donne fréquemment. Tout d’abord, il répugne à utiliser le terme d’évolution, car le concept est alors, comme aujourd’hui, associé à l’idée de progrès. Or, qui dit progrès dit hiérarchie temporelle, c’est-à-dire une forme de supériorité du postérieur sur l’antérieur. C’est ainsi que Spencer conclut à la primauté des sociétés occidentales sur toutes les sociétés dites primitives. S’il parlait seulement de leurs aspects technologiques ou scientifiques, il énoncerait une évidence, mais il suppose que le retard technologique ou culturel des populations dites « sauvages » repose sur un fondement biologique. Et comme ce facteur naturel s’exprime en termes de race, il aboutit directement à une forme de hiérarchisation raciale, disons le mot, de racisme. C’est ainsi que la lutte pour la vie et la survie des plus aptes sont enrôlées pour justifier l’impérialisme et le colonialisme britanniques. Le penchant raciste du darwinisme social est donc la conséquence directe de la naturalisation des sociétés et de l’identification de l’évolution au progrès.  

Si on laisse à présent de côté l’échelle chronologique des diverses sociétés pour examiner le fonctionnement de la société victorienne elle-même, on constate que l’individualisme libertaire de Spencer mène à des conclusions semblables. Comme les lois de la nature déterminent, selon lui, les règles de toute société humaine, c’est l'hérédité qui doit dicter les directives morales et les normes politiques. Ainsi, la protection artificielle des faibles constitue un handicap pour une société, dans la mesure où elle la place en situation précaire face aux sociétés rivales. Pour préciser la position de Spencer, prenons les exemples extrêmes de la pauvreté et du génie. Puisque ce dernier est inné10, il convient de ne pas entraver les éléments brillants de la société : il faut au contraire favoriser les plus aptes, car ce sont eux qui la font avancer. Évitons donc d’alourdir leur fardeau fiscal par des taxes servant à financer des mesures pour les démunis, car leur taux de reproduction est déjà trop élevé et, de plus, cela pénalise inutilement l’élite. De toute manière, les causes de la pauvreté ne sont pas sociales, elles sont plutôt liées à une inaptitude biologique; l’État n’a donc pas à intervenir pour l’éradiquer ou même la réduire. En conséquence, combattons les syndicats destinés à défendre les ouvriers, luttons contre l’éducation universelle ou les repas gratuits distribués aux écoliers pauvres, rejetons les mesures minimales de sécurité destinées à alléger le travail éreintant en usine ou dans les mines, bref, laissons jouer la loi naturelle, c’est-à-dire la concurrence entre couches sociales; elle se chargera elle-même d’écarter la masse indigne des dégénérés, dont l’hérédité engendre seulement des voleurs, des mendiants et des nécessiteux. 

On le constate, dans la sociologie organique de Spencer, c’est la lutte pour la vie, soit entre individus, soit entre sociétés humaines, qui garantit la survie des plus aptes; elle constitue la source principale du progrès humain et social. L’éthique et la politique libertaires doivent donc favoriser la sélection naturelle, dont l’élitisme et le colonialisme ne représentent que l’expression spontanée11

Spencer présentait son évolutionnisme généralisé comme un Système de philosophie synthétique12. On s’en doute, Darwin s’y opposera vivement, parce que, selon lui, son concepteur s’est plutôt éloigné de la science pour verser carrément dans l’idéologie. 

L’opposition de Darwin au darwinisme social Découvrir #Acfas : Chronique La science en culture

Pour Darwin, Spencer ne respecte pas la réalité historique et il fait un usage abusif des thèses évolutionnistes ainsi que des concepts qu’il lui a empruntés. Sa position est réductrice, pour ne pas dire anti-scientifique. Certes, le mécanisme de la sélection naturelle explique l’apparition de l’homme, et les origines de notre espèce s’enracinent dans une longue lignée animale. Et, comme Darwin l’explique clairement dans La filiation de l'homme, trois traits physiques névralgiques ont permis à nos lointains ancêtres de se distinguer des autres animaux : la station verticale, la libération de la main et l’accroissement de la taille et de la complexité du cerveau. Ce sont surtout eux, dit Darwin, qui ont rendu possible l’émergence de l’être humain. Cela dit, si l’espèce humaine tout entière est bien un produit de l'évolution, cela ne signifie pas qu’il faille pour autant appliquer mutatis mutandis la notion de survie du plus apte aux sociétés actuelles. En effet, il existe, chez les humains, des instincts sociaux tels la sympathie, l'altruisme et le sens de la solidarité. Ces qualités morales sont devenues partie intégrante de la culture. Si elles aussi ont été sélectionnées, c’est qu’elles facilitaient la survie des premiers groupes humains, le plus apte n’étant pas forcément le plus vigoureux ou le plus habile à la chasse. Or, en sélectionnant des comportements sociaux, la sélection naturelle équilibre l’inné par l’acquis. C’est ainsi que nature et culture s’amalgamant peu à peu, le contexte des pressions sélectives va changer. C’est ce que Spencer et les darwinistes sociaux n’ont pas compris : la civilisation constitue un milieu inédit où la sélection cesse d’agir comme agent unique, voire comme mécanisme dominant. Plus même, si l’on en croit Tort, elle en vient à se retourner contre elle-même, puisqu’elle sélectionne des comportements altruistes qui s’opposent à la fonction originelle de la sélection naturelle. C’est ce qu’il appelle « l’effet réversif de l’évolution »13. Selon lui, si l’expression est absente des écrits de Darwin, le processus, lui, y est parfaitement décrit et expliqué14.   

Arrêtons-nous un moment sur ce point, car si Tort a raison, ce qui est, à notre avis, le cas, les conséquences sont incalculables. 

En effet, la civilisation constitue un nouveau milieu adaptatif. Contrairement à ce que croyaient Spencer et ses émules, cet environnement ne peut être conçu sur le mode organique, car l’homme y a développé de nouveaux patrons sociaux de comportement. Et à mesure que la société croît en complexité, l’éducation va transmettre ces patrons et modifier progressivement les conduites d’origine purement biologique. C’est ainsi que l’acquis et la culture vont devenir aussi essentiels, sinon plus, que la nature innée. Autrement dit, l’éducation, d’abord familiale et ensuite sociale, représentera, pour chaque génération, la façon de s’adapter et de survivre dans cet environnement créé de toutes pièces. Si Darwin lui-même rejette l’intégrisme biologique et atténue les effets de la lutte éliminatoire et du déterminisme sélectif dans les sociétés humaines15, c’est qu’il croit à l’importance de l’assistance mutuelle, de l’entraide et de la solidarité sociale comme facteurs sociaux. Ainsi, ce généalogiste de la morale écrit :  

  • Nous, hommes civilisés (...), faisons de notre mieux pour contrôler le processus d'élimination; nous construisons des asiles pour les idiots, les estropiés et les malades; nous instituons des lois qui protègent les pauvres; et nos médecins exercent tout le pouvoir de leur talent pour sauver la vie de chacun, jusqu'au dernier moment. Il y a des raisons de croire que la vaccination a sauvé des milliers de gens qui, de par leur faible constitution, auraient, dans le passé, succombé à la variole. Ainsi, les membres faibles des sociétés civilisées se reproduisent-ils 16

Dans ces conditions, comment peut-on s’autoriser de ses écrits pour justifier l’élitisme social, le colonialisme et l’impérialisme, voire le racisme et l’esclavagisme? Disons-le sans ambages : le darwinisme social baigne sans doute dans un climat évolutionniste, mais sa teneur exacte n’est certainement pas darwinienne. Il faut congédier définitivement ces lectures expéditives des travaux du grand scientifique, aussi simplistes qu’erronées.  

Un rejeton contemporain du darwinisme social, la sociobiologie

Malheureusement, après la mort de Darwin en 1882, la tendance imprimée durant les années 1860-70 l’emportera, et bien des sectateurs de sa théorie défendront une forme de darwinisme social plus fidèle aux thèses de Spencer qu’à celles du grand savant. Or, ces interprétations fautives ont trop souvent persisté jusqu’à aujourd’hui17. Un des exemples qui fait le plus de bruit, depuis quarante ans, est la sociobiologie d’Edward O. Wilson, le célèbre professeur de zoologie de Harvard.

Wilson, on le sait, est un spécialiste mondial des fourmilières et des termitières. Dans son ouvrage majeur, Sociobiology, the New Synthesis (1975), il se penche sur diverses communautés animales et essaie de décrypter leurs comportements à la lumière des théories de Darwin, en particulier le processus de sélection naturelle. Jusque-là, rien de répréhensible, bien au contraire, car les découvertes de Wilson sont précieuses, par exemple ses analyses des comportements altruistes chez les abeilles ou agressifs chez les guêpes qui ont fait progresser nos connaissances. Mais lorsqu’il prétend étendre ses découvertes aux sociétés humaines (c’est l’objet du dernier chapitre de son long ouvrage), Wilson s’aventure en terrain moins solide et tombe clairement dans l’ornière du darwinisme social18. Autrement dit, avec Wilson, on passe des sociologies biologiques d’inspiration spencérienne à la sociobiologie; la nuance est parfois bien mince. Certes, grâce à ce chercheur émérite, la science y gagne... sauf quand il est question de l’être humain. Notons cependant une différence importante. Alors que chez Spencer, les thèses évolutionnistes venaient accréditer des positions politiques antérieures, chez Wilson, c’est l’inverse : les prises de position politique constituent seulement des extensions discutables de la théorie biologique; ce sont des conséquences, pas des principes, de sorte que les qualités du chercheur ne sont pas remises en cause. À preuve, la floraison actuelle de la psychologie évolutionniste doit beaucoup à ses travaux pionniers. 

Le principe de base de la sociobiologie est simple : si un comportement social est bénéfique, c’est qu’il a une valeur adaptative; autrement dit, il joue un rôle dans la lutte pour la survie en permettant la transmission des gênes. Dans les sociétés animales, ce principe semble évident et constitue seulement une application pointue de la théorie de Darwin. Le problème surgit quand on l’étend à la société humaine. Comme nous l’avons montré à propos des positions de Darwin lui-même, on ne peut appliquer sans nuance ce mécanisme aux sociétés développées, sous peine de verser dans des idéologies pernicieuses. C’est malheureusement ce qui est arrivé avec la sociobiologie, dont on a voulu se servir pour cautionner scientifiquement divers comportements, tels le sexisme ou la xénophobie. Ce faisant, comme l’a bien montré le philosophe et historien des sciences Thuillier, on est tombé dans le scientisme par le biais de ce qu’on appelle le sophisme naturaliste : dire d’un comportement qu’il est moralement justifié simplement parce qu’il semble naturel ou spontané constitue une erreur logique flagrante, et ce déterminisme rampant a depuis longtemps été dénoncé par la philosophie19.

L’eugénisme 

Outre le darwinisme social de Spencer, nous avions tout à l’heure fait allusion à une deuxième source de méprise, lancée cette fois par le propre cousin de Darwin, Galton. Il est maintenant temps de dire un mot de cette autre déformation du legs darwinien, plus nocive encore s’il se peut : l’eugénisme.   

À l’encontre de Spencer, Galton reconnaît que le rôle de la sélection naturelle va faiblissant à mesure que se développe la civilisation. C’est justement pour lutter contre la « dégénérescence » sociale issue de cette éclipse progressive qu’il va proposer, dès 1865, une mesure compensatoire radicale : la sélection artificielle chez les humains20. On se souvient que Darwin avait ouvert son grand ouvrage de 1859 avec cette notion de sélection artificielle. L’idée guidant cette célèbre comparaison était simple : si l’homme peut, par ses choix, produire des espèces domestiques et les améliorer en fonction de ses besoins, alors la nature peut faire de même. Elle ne dispose pas d’une intention pour orienter et cumuler les améliorations souhaitables, mais elle peut en revanche compter sur d’incommensurables périodes de temps. La « sélection naturelle » parvient en conséquence à des résultats tout aussi probants et crée une infinité de nouvelles espèces, dont l’homme lui-même. Partant de là, Galton s’interroge : si les actions des éleveurs ont constamment bonifié les espèces domestiques, pourquoi ne pourrait-on faire de même avec l’être humain? C’est donc pour compléter le versant anthropologique de la pensée darwinienne qu’il propose sa nouvelle philosophie sociale basée sur l’hérédité, baptisée eugénisme (Inquiries into Human Faculty and its Development, 1883). Signifiant bien né (du grec eu, qui veut dire bien ou bon, et genos, connotant pour sa part la naissance), la « science » eugénique prétend identifier les façons de préserver ou d’améliorer le bagage génétique de l’espèce humaine.

Après la mort de Darwin en 1882, ces idées se répandent rapidement. Ainsi, même Huxley, son fidèle ami et disciple, qui, dès 1866, avait proposé une application serrée de l’évolutionnisme aux sociétés humaines, publie un ouvrage intitulé La Lutte pour l’existence dans la société humaine (1888), texte qui aurait sans doute laissé Darwin perplexe21. Moins de vingt ans plus tard, Galton fonde l’Eugenics Educational Society (1907) pour promouvoir ses politiques22. Il en sera évidemment le premier président. Le quatrième fils de Darwin, Leonard (1850-1943), lui succédera à ce poste de 1911 à 1928, et après sa démission, il continuera à militer très activement pour cette organisation jusqu’à sa mort, cautionnant ainsi un lien aussi erroné que navrant avec les recherches de son père. Pendant soixante ans, cette société publiera une revue, dont la parution ne cessera qu’en 1968. Depuis 1989, elle a changé de nom et de mission et elle est dorénavant connue sous le nom d’Institut Galton. 

Spencer croyait que ce qui entrave l’effet de la sélection naturelle dans la société nuit au progrès; comme tout bon darwiniste social, adepte du laisser-faire, il s’opposait donc aux mesures destinées à alléger le sort des « classes inférieures ». Tout aussi élitiste, Galton préconise au contraire l’action de l’État pour mettre en œuvre toute une batterie de mesures. Ce type de mesures variera beaucoup selon les pays, mais elles viseront toujours à limiter le potentiel reproductif des individus porteurs de traits qu’on considère préjudiciables à l’espèce. Parmi les plus couramment utilisées, on compte l’application stricte de la peine de mort pour les criminels, les politiques de stérilisation des déficients mentaux et des handicapés, ainsi que la ségrégation ou l’internement permanent des « indésirables ». Au Canada, outre la stérilisation eugénique déjà évoquée, on préconisa aussi l’empêchement du mariage pour raisons d’infirmité ou la restriction de liberté des immigrants. On le constate, cette prospection assidue des tares soi-disant héréditaires ratissa très large, puisqu’elle toucha, selon les lieux et les moments, la déficience, les problèmes de santé mentale, la délinquance, la criminalité, l’épilepsie, la prostitution, les mœurs dissolues, l’immigration, et j’en passe.

Ces politiques de discrimination, voire d’élimination, visent la préservation du bagage génétique, ce qu’on appelle l’eugénisme négatif. Mais Galton voulait aussi favoriser l’efficacité de la sélection naturelle et améliorer les générations à venir par des mesures positives, par exemple la sélection génétique, l’insémination artificielle ou des mariages arrangés sur plusieurs générations. Dans ce cas, l’objectif consistait à parfaire le patrimoine génétique humain en encourageant la multiplication des individus porteurs de gènes souhaitables23

Précisons cependant que la Grande-Bretagne, contrairement à bien des pays occidentaux, n’a jamais passé de lois eugénistes, ce qui étonne d’autant plus qu’elle fut clairement l’instigatrice de ce vaste mouvement. Cela dit, les idées véhiculées par l’Eugenics Educational Society percolèrent suffisamment dans les diverses couches de la population britannique pour qu’on les retrouve chez les meilleurs esprits et dans des endroits tout à fait inattendus. Ainsi, elle sut rejoindre des écrivains notoires comme H.G Wells, d’éminents économistes comme John Maynard Keynes, l’inspirateur du New Deal de Roosevelt24, de remarquables philosophes comme Bertrand Russell, ou des politiciens exceptionnels comme Winston Churchill, premier ministre de la Grande-Bretagne de 1940 à 1945, puis de 1951 à 1955, prix Nobel de littérature en 1953. Mais ce sont les hommes de science qui, étant donné le crédit dont jouissent de nos jours leurs recherches, eurent le plus d’impact. Prenons le cas de sir Julian Huxley (1887–1975), petit-fils de Thomas et biologiste de renommée internationale. Après la Deuxième Guerre mondiale, il s'impliqua dans la création de l’UNESCO, l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture ; il en devint d'ailleurs le premier directeur général en 1946. Pourtant, sa vie durant, cet auteur favorablement connu pour ses livres de vulgarisation scientifique, homme au-dessus de tout soupçon et occupant un poste prestigieux, fut un théoricien et un défenseur convaincu de l’eugénisme. Ainsi, il écrit en pleine guerre :  

  • Une fois [...] saisies les conséquences qu’impliquent la biologie évolutionniste , l’eugénique deviendra inévitablement une partie intégrante [...] du complexe de sentiments, quel qu’il soit, qui pourra, dans l’avenir, prendre la place de la religion organisée. (L’homme, cet être unique, Paris, éd. Oreste Zeluck, 1948 [1941], p. 47)

Évidemment, comme la fusion du darwinisme social et de l’eugénisme donna naissance, avant la guerre, à un racisme prétendument scientifique, racisme qui servit de caution aux régimes criminels du fascisme et du nazisme que l’on combattait alors de toutes ses forces, et que les ravages causés par cette idéologie sulfureuse furent incommensurables25, l’eugénisme standard fut totalement discrédité. Cela n’empêcha pas Huxley de continuer à en faire la promotion après le conflit mondial. Seulement, comme bien d’autres, il modifia alors la teneur de ses propos et infléchit son discours en conséquence. C’est ainsi qu’il devint un des premiers théoriciens d’un « évolutionnisme humaniste » on ne peut plus actuel, une doctrine scientifique présentée comme la religion de l'avenir, et pour laquelle il forgea un nom aujourd’hui très en vogue : le transhumanisme...26

Cela dit, et pour en terminer avec Galton, sa doctrine eugéniste n’aura pas été totalement inutile sur le plan scientifique, car les recherches mathématiques qu’il avait initiées sur l’évolutionnisme auront servi (mais à quel prix!) à poser les bases de la génétique des populations. Ce furent en effet ses émules, Karl Pearson (1857-1936) et Ronald Fischer (1890-1962), qui préconisèrent l’emploi intensif des méthodes statistiques dans ce domaine, et qui développèrent nombre d’outils encore en usage de nos jours.

Le rôle réel de Darwin

Nous avons vu le caractère décisif des années 1860-70 pour le XXe siècle. C’est bien durant cette période que la Grande-Bretagne, un pays pouvant se targuer d’une longue tradition démocratique, a développé le darwinisme social et l’eugénisme, et c’est ensuite seulement que ces doctrines ont essaimé dans tout le monde occidental, avant d’être défigurées par la folie meurtrière des régimes fascistes et du nazisme. C’est l’un des dangers inhérents aux idéologies scientistes et, nous venons de le rappeler, notre époque n’est pas à l’abri de ces dérives funestes. 

Ces considérations soulèvent toutefois une question fondamentale pour l’historien des sciences, mais aussi pour l’historien des idées et le politologue : Darwin a-t-il contribué à ces dérapages et, si oui, dans quelle mesure? 

Disons-le tout net : il s’est opposé dès le début à ces détournements de son travail ou de ses découvertes. Une fois de plus, nous abondons dans le sens de Tort : quand on se livre à un examen approfondi de ses ouvrages pour en dégager la logique interne, on constate qu’il désapprouvait ces développements, du moins ceux dont il a pu prendre connaissance de son vivant. S’il y a contribué, c’est donc bien souvent malgré lui. En ce sens, tant le Dictionnaire du darwinisme et de l’évolution que la publication en français de ses œuvres complètes offrent toutes les pièces nécessaires à qui veut faire justice des travestissements qu’on a parés de son prestigieux nom. Nous avons déjà montré pourquoi Darwin refusait de cautionner le soi-disant « darwinisme » social. Avant de conclure, voyons brièvement pourquoi il en va de même pour l’eugénisme. 

Dans ses écrits, malgré sa largeur de vue, son tonus intellectuel et l’audace de certaines de ses théories, Darwin adopte toujours une attitude posée et prudente, la marque du véritable scientifique. Une telle posture condamne indirectement les déviations de Galton ou de son propre fils, qui usaient de la science pour promouvoir et cautionner un programme politique dont le naturalisme camouflait bien mal le conservatisme élitiste. Certes, Darwin ne nie pas le rôle de l’hérédité, et il considérait par exemple important d’en tenir compte dans la recherche d’un ou d’une partenaire. Mais en faire une politique gouvernementale relève du  scientisme. Nous avons rappelé l’importance que Darwin accordait aux instincts sociaux et le rôle qu’il leur attribuait dans le fonctionnement de la civilisation humaine. Les recherches de Frans de Waal confirment aujourd’hui sa position de manière éclatante. Ce primatologue américano-néerlandais étudie, depuis plus de trente ans, l'empathie chez les animaux. Il a découvert que ce sentiment existe sans l’ombre d’un doute chez les grands singes. Il en conclut que le darwinisme social constitue une interprétation abusive. Certes, comme l’a montré Darwin, la compétition joue un rôle important dans la nature, mais selon de Waal, il est évident que nous sommes aussi, tout comme nos cousins simiesques, programmés pour entrer en résonance avec les émotions des autres27.

Darwin
L'ouvrage est connu en français sous le titre de La filiation de l'homme

Ces importantes découvertes rejoignent ce qu’écrivait Darwin dans La filiation de l’homme : il n’y a pas de différence de nature entre l’homme et les autres animaux, seulement une différence de degré. Là réside toute la difficulté, car ce n’est pas tout de nommer cette convergence dans la diversité, encore faut-il savoir la thématiser. Or, c’est précisément ce qu’interdit le continuum postulé par le darwinisme social et l’eugénisme entre la biologie, le politique et l’éthique. Faire de ceux-ci des annexes de celle-là, voire de simples sous-produits de la génétique, ne mène nulle part. Car en fait, il existe déjà chez les humains une cooptation sociale qui s’effectue en douceur, et c’est l’éducation, qui ne saurait dépendre seulement des aptitudes héréditaires. C’est elle qui se charge de transmettre le précieux legs de la culture humaine d’une génération à une autre. En ce sens, éduquer un petit d'homme, comme disait Bagheera la panthère, c’est déjà pratiquer une forme de tri. Il est donc inutile et dangereux d’y superposer une sélection politique et éthique inspirée de celle des éleveurs, parce qu’elle se révélerait parfaitement artificielle, c’est-à-dire arbitraire – qui serait qualifié pour en choisir les critères et selon quelles valeurs? En lieu et place d’un prolongement efficace de la nature, l’histoire l’a montré on ne peut plus clairement, on obtient alors plutôt une dangereuse tyrannie de la minorité.  

La sélection naturelle sélectionne-t-elle encore?

Au terme de cette analyse, on peut énoncer une interrogation qui, issue des travaux de Darwin, traverse ce texte tout entier : la sélection naturelle agit-elle encore aujourd’hui? Question grave et difficile. Avant de conclure, synthétisons le propos de Darwin : dans la nature, cela ne fait aucun doute, et ce concept central de sa doctrine demeure la pierre angulaire de la théorie synthétique moderne. Dans les sociétés humaines, par contre, la réponse est, on l’a montré, beaucoup moins claire pour lui, d’abord à cause de la présence des instincts sociaux, ensuite à cause de l’existence de la sélection sexuelle, enfin à cause du rôle déterminant de la culture et de l’éducation. 

Comme le disait le paléontologue Jean Piveteau, « Le corps humain est stabilisé28 », il n’a plus de raison biologique d’évoluer. En effet, l’animal qui fait face à un défi environnemental peut difficilement répondre en fabriquant de nouveaux outils : soit il s’adapte, soit il meurt. Ainsi, si les changements climatiques entraînent une fonte trop rapide de la banquise arctique, il est probable que l’ours blanc ne survivra pas. Mais il n’en va pas ainsi de l’être humain. Comme il crée sans cesse de nouveaux outils, il n’a plus besoin de s’adapter biologiquement, car il s’affranchit dans une large mesure du milieu naturel pour adapter l’environnement à ses besoins. Or, ces outils sont extérieurs à son corps et ce sont eux qui changent. Autrement dit, son corps est aussi stable que ses outils sont changeants. Mieux même : son corps s’est stabilisé parce que ses outils évoluent constamment29

Dans ses Mythologiques, Lévi-Strauss disait de l’homme qu’il est le seul animal à avoir su se domestiquer lui-même; ce fut l’une des fonctions cardinales de la culture, mais également du langage articulé. Aussi, lui appliquer une forme de sélection artificielle serait non seulement inutile, mais dangereux. Que le plus grand anthropologue du XXe siècle corrobore ainsi les propos d’un des biologistes les plus éminents de l’histoire humaine n’est que justice. Après tout, c’est bien parce que la théorie de Darwin a su éclairer les origines et le destin de l’être humain que l’anthropologie physique et la paléoanthropologie reposent, depuis, sur des bases aussi fermes. Un juste retour des choses pour une œuvre scientifique majeure, dont le versant anthropologique a été constamment incompris et dénaturé depuis un siècle et demi. 

 

NDLR : en attente du retour de notre espace "Commentaires", nous vous invitons à écrire à la rédactrice en chef : johanne.lebel@acfas.ca

  • 1. http://www.charlesdarwin.fr/integrale_pres.html
  • 2. http://www.charlesdarwin.fr/integrale_livres.html
  • 3. http://www.charlesdarwin.fr/dico_pres.html
  • 4. "On the Various Contrivances by which British and Foreign Orchids are Fertilised by Insects, and on the Good Effects of Intercrossing", 1862 ; "On the Movements and Habits of Climbing Plants", 1865.
  • 5. "The Variation of Animals and Plants under Domestication", 1868.
  • 6. Grâce à l’immense succès de ses "Principles of Biology" (1864-67), Spencer a aussi popularisé le terme d’évolution, à peu près absent des écrits de Darwin, qui parlait plutôt de « transmutation des espèces » ou de « descendance avec modification », on verra tout à l’heure pourquoi. Son prédécesseur, le Français Lamarck, utilisait, pour sa part, le terme général de transformisme. Pour un bref historique du terme évolution, voir Stephen Jay Gould, "Darwin et les grandes énigmes de la vie", Paris, Pygmalion/Gérard Watelet, 1979, p. 27-30.
  • 7. Au cours de sa vie, son orientation ne changera guère, comme en témoigne son autre ouvrage politique célèbre, "L’homme contre l’État", un recueil d’articles paru quatre décennies plus tard (1884).
  • 8. Dans une étude devenue classique, l’historien des idées Richard Hofstadter a analysé la propagation du darwinisme social aux États-Unis et la constellation d’idées qu’a drainées son sillage ("Social Darwinism in American Thought", 1944).
  • 9. Voir son édition de l’autobiographie de Spencer, "Autobiographie" (naissance de l’évolutionnisme libéral), précédée de « Spencer et le système des sciences », Paris, PUF, 1987, 550 p.
  • 10. Ces thèses rejoignent celles de l’influent ouvrage "Hereditary Genius" (1869) de Galton, dont nous parlerons tout à l’heure.
  • 11. Tort a analysé en profondeur cette dimension chez Spencer, dans "La pensée hiérarchique et l’évolution", Paris, Aubier, 1983, p. 329-431.
  • 12. C’est le vocable qu’il retint finalement pour qualifier l’ensemble de ses idées.
  • 13. Pour une explication détaillée de cette notion, on consultera Tort, "L'Effet Darwin. Sélection naturelle et naissance de la civilisation", Paris, Seuil (« Science ouverte »), 2008.
  • 14. À ce propos, voir en particulier les chap. III-V de "La Filiation de l’homme".
  • 15. Chez Darwin, l’armature conceptuelle suppose un équilibre complexe et délicat. Aussi, pour être exhaustif, faudrait-il parler de la sélection sexuelle, l’autre mécanisme qu’il introduit afin de mieux expliquer comment les processus naturels se prolongent et continuent d’agir par des voies souterraines dans la société humaine. Comme les exigences d’une brève chronique ne permettent pas d’élaborer cette question, disons, pour faire court, que la sélection sexuelle implique la rivalité entre mâles pour l’accès aux femelles. C’est une lutte à fleurets mouchetés, où le choix ultime revient à la femelle. Comme la sélection naturelle, elle a pour résultat le succès reproductif du vainqueur, mais sans entraîner la mort du vaincu. Pour le détail de son fonctionnement, nous renvoyons à toute la deuxième partie (chap. VIII-XX) de "La filiation de l’homme".
  • 16. Cet extrait de La filiation de l’homme est cité par Jean-François Peyret et Alain Prochiantz, "Les variations Darwin", Paris, Odile Jacob, 2005, p. 69.
  • 17. Pour un historique de ces tendances délétères, on consultera l’excellente synthèse d’André Pichot, "La société pure. De Darwin à Hitler", Paris, Flammarion, 2000. Cela dit, malgré ses grandes qualités, cet ouvrage doit être utilisé avec une certaine prudence, car Pichot a une nette tendance à noircir Darwin.
  • 18. Il poursuivra et développera ces réflexions sur l’homme dans "On Human Nature" (1978).
  • 19. Pierre Thuillier, "Les biologistes vont-ils prendre le pouvoir? La sociobiologie en question", Bruxelles, Éditions Complexe, 1981.
  • 20. C’est dans l'essai "Hereditary Talent and Character" (1865) que Galton lance son idée d'amélioration héréditaire de l’espèce humaine, projet qu’il va détailler dans un ouvrage qui connaîtra un immense succès : "Hereditary Genius: An Inquiry into its Laws and Consequences" (1869). Même Darwin lui trouvera certains mérites.
  • 21. Sur la façon dont Huxley a repris le propos de Darwin, tout en l’infléchissant, voir Thuillier, "Les biologistes...", op. cit., p. 154-165.
  • 22. Des sociétés-sœurs seront fondées dans nombre de pays occidentaux, par exemple l’American Eugenics Society (1921). Pour éviter les confusions, l’Eugenics Society deviendra alors la British Eugenics Society (1926). Au Canada, une Société pour l’eugénisme vit le jour en 1930, à Toronto, et, dans la foulée, on adopta des législations sur la stérilisation forcée des personnes « psychotiques » ou « déficientes mentales » en Alberta ("The Sexual Sterilization Act", 1928) et en Colombie-Britannique ("An Act Respecting Sexual Sterilization", 1933). L’Alberta abrogea sa loi en 1972, la Colombie-Britannique en 1973. Selon les données dont on dispose, durant ses 44 années d’existence, cette loi permit à la Commission albertaine d’approuver 4 725 cas de stérilisation forcée, dont 2 822 furent menées à terme. Après l’abrogation, la mentalité eugéniste cessa d’inspirer des mesures aussi dramatiques, mais elle migra dans des domaines inattendus, tels le contrôle des naissances et les allocations familiales. Sur ces questions, voir l’excellente mise au point de Angus McLaren, "Our Own Master Race : Eugenics in Canada 1885-1945", Toronto, McClelland & Steward inc., 1990.
  • 23. Pour un historique et une analyse élaborés de l’eugénisme, consulter le chap. 2 de Pichot, "La société pure", op. cit., p. 157-305.
  • 24. Soit dit en passant, Roosevelt lui-même, homme de gauche et politicien entretenant un préjugé favorable envers les classes populaires, fut pourtant un partisan de l’eugénisme.
  • 25. L’Allemagne constitue un cas particulier, bien connu, et qui a généré une immense littérature. Mais même dans les pays férocement opposés au nazisme, par exemple les États-Unis, les effets de cette fusion furent dévastateurs. Voir à ce propos la monumentale et décapante analyse de l’historien Allan Chase, "The Legacy of Malthus. The Social Costs of the New Scientific Racism" (New York, Alfred A. Knopf, 1977, xxvii + 686 p.).
  • 26. Voir à ce propos le chapitre 3 de "Evolution in Action" (1953), et surtout le dernier chapitre de "Religion without Revelation", un texte publié originellement en 1927, revu pour la deuxième édition de 1957.
  • 27. Frans de Waal, "Le bonobo, Dieu et nous. À la recherche de l’humanisme chez les primates", Paris, Babel, 2015; traduction de "The Bonobo and the Atheist", 2013.
  • 28. Collectif, "Le darwinisme aujourd’hui", Paris, Seuil (Points-Sciences), 1979, p. 86.
  • 29. Notons que le fait que le corps humain soit stabilisé dans ses grandes lignes n’empêche pas de minuscules adaptations, d’ailleurs parfois occasionnées par la culture, par exemple l’intolérance au lactose, moins fréquente dans les pays où l’homme a co-évolué avec la chèvre, la brebis, la vache ou la chamelle.

Auteur(e)

  • Jean-Claude Simard
    Professeur-e- d’université
    Université du Québec à Rimouski

    Jean-Claude Simard a longtemps enseigné la philosophie au Collège de Rimouski, et il continue d’enseigner l’histoire des sciences et des techniques à l’Université du Québec à Rimouski. Il croit que la culture scientifique a maintenant conquis ses lettres de noblesse et que, tant pour le grand public que pour le scientifique ou le philosophe, elle est devenue tout simplement incontournable dans le monde actuel.

     

    Note de la rédaction :
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