Aller au contenu principal
Il y a présentement 0 item dans votre panier d'achat.
15 février 2014
Alain Deneault
Chercheur indépendant
Rubrique:

La série Seuil critique, par Alain Deneault
- Pourquoi penser la crise économique semble désormais impossible?, 30 septembre 2013
- Juste le ton, 24 novembre 2013
- La révolution au travers de la gorge, 15 février 2014
- Penser à la télévision, 14 avril 2014

Pourquoi l’hypothèse d’une rupture politique radicale paraît-elle toujours inavouable dans les institutions de savoir?

Albert Camus se positionne ainsi dans son époque au moment de recevoir le prix Nobel de littérature en 1957 : « Aujourd’hui, tout est changé, le silence même prend un sens redoutable. À partir du moment où l’abstention elle-même est considérée comme un choix, puni ou loué comme tel, l’artiste, qu’il le veuille ou non, est embarqué. Embarqué me paraît ici plus juste qu’engagé. Il ne s’agit pas en effet pour l’artiste d’un engagement volontaire, mais plutôt d’un service militaire obligatoire. Tout artiste aujourd’hui est engagé dans la galère de son temps. » On naît alors comme tout artiste en mer agitée, et on se trouve forcément embarqué.

Mais dans la production experte de connaissances conformes à l’idéologie, tout conspire à récuser cet état de fait. On nous invite à gérer le savoir du temps présent comme gage d’autopersuasion que tout reste sous contrôle. Le savoir, le seul qui compte parce qu’il se subventionne, reconnu par les pairs et complices, étaie l’empirie. Ce savoir officiel confère aux structures le sens attendu des puissants – bailleurs de fonds – comme un fait de nature, afin que par ce mortier sémantique s’ordonne et tienne dans les têtes les institutions d’autorité. Tout est fait pour qu’aucune rupture de ton n’advienne, sinon que dans l’utopie rêveuse d’intellectuels égarés. Or, l’embarquement politique reste logiquement de nécessité. D’où qu’il nous démange encore collectivement d’engager d’intempestives et inquiètes réflexions de société, malgré que l’on croie avoir durablement circonscrit ce registre d’expression à la sphère marginale de la critique.

"Nul n’est révolutionnaire par amour de la crise et de la catastrophe, mais par appréhension de la crise et de la catastrophe", Rosa Luxemburg

Essayiste marxiste au tournant des 19e et 20e siècles, Rosa Luxemburg précisa ceci avec à-propos : nul n’est révolutionnaire par amour de la crise et de la catastrophe, mais par appréhension de la crise et de la catastrophe vers laquelle nous mène le régime instauré de l’époque. Ainsi, à propos de l’économie capitaliste, Luxemburg rappelait qu’elle courait à sa perte et concourait à celle des peuples qu’elle soumettait à son régime, et que c’était là la raison pour laquelle il importait de la renverser par le fait d’une volonté politique.

Le thème de la « révolution » n’en reste pas moins équivoque et le message de Luxemburg témoigne d’un paradoxe qui nous gagne encore aujourd’hui. Traduisons-le ainsi : les différents courants révolutionnaires marxistes se sont développés au moment où l’histoire infirmait les thèses de Marx, à savoir que le capitalisme s’écroulerait de lui-même et se rendrait donc révolu du fait de son fonctionnement proprement vicié, puis le dégoût qu’il susciterait concourait à retourner les masses contre lui. Loin de capoter dans l’histoire, voici ce régime broyant l’espèce humaine se développer à la fin du 19e siècle en Allemagne et aux États-Unis, tout en imposant partout ses logiques de marché. Que faire? Que la question soit aussi nettement posée témoigne d’une inadéquation entre l’histoire et les thèses de Marx, que pour des raisons stratégiques on hissa abusivement au rang de Science empirique annonçant le cours de l’avenir, à défaut de se confirmer dans le présent. Il fallait désormais penser la révolution comme l’œuvre exclusive d’une subjectivité prolétarienne difficile à institutionnaliser, et non comme l’accompagnement par les damnés de la terre de l’implosion du système lui-même.

Les révisionnistes

Au nom d’une science annonçant la fin du capitalisme  – « le régime capitaliste, par suite de ses propres contradictions internes, prépare lui-même le moment où il sera désaxé, où il deviendra tout simplement impossible » –, Luxemburg s’opposera avec virulence aux « révisionnistes » comme Édouard Bernstein ou Karl Kautsky, qu’elle appelle les « opportunistes ». Ces derniers, constatant eux aussi le caractère bien portant du régime bourgeois, rejettent du marxisme le parti pris révolutionnaire pour tenter de le rendre compatible aux institutions de la démocratie bourgeoise. La gauche devient associative, syndicaliste et parlementaire. Elle tentera de détourner les outils du capitalisme au profit des classes sociales dominées, par exemple en développant le crédit au bénéfice de la classe moyenne émergente, en encadrant la production de façon à contenir le dérèglement du capitalisme et en instaurant un partenariat patronal-syndical. C’est l’ère de la social-démocratie. C’est elle qui, par ses allures « adaptées », relèguera a contrario les tenants de la révolution au domaine de l’« utopie ».

Ce point de vue a triomphé au 20e siècle au point de devenir aujourd’hui un horizon indépassable; même dans un parti dit de gauche, on se couvrirait aujourd’hui de ridicule à se dire tout de go révolutionnaire. Luxemburg s’est donc trompée et les « révisionnistes » ont vaincu… mais cela pour des raisons que Rosa Luxemburg a elle-même données.

Les sociaux-démocrates, en pondérant le processus capitaliste, d’une part, et en intégrant les travailleurs à ses logiques, d’autre part, ont rendu le système viable.

Les sociaux-démocrates, en pondérant le processus capitaliste, d’une part, et en intégrant les travailleurs à ses logiques, d’autre part, ont rendu le système viable. Les mesures sociales et la présence étatique qu’ils ont motivées, du Plan Marshall en 1948 au Plan de sauvetages des banques en 2008, en passant par le keynésianisme des années 1960, continuent de différer jusqu’à aujourd’hui le moment où les logiques mêmes du régime le mèneraient à son écroulement. Sans l’État et ses politiques sociales, il se serait produit inéluctablement ce que Marx prédisait, à savoir que, de manière concomitante, les modalités mêmes d’une production à faible coût d’objets toujours plus abondants inondant des marchés constitués de va-nu-pieds se seraient rendues caduques d’elles-mêmes, ce au moment où les peuples révoltés contribueraient à la chute d’un tel régime.

Autrement dit, la gauche sociale-démocrate, toujours un peu capitaliste en étant toujours un peu compatissante envers ceux et celles que le système fait souffrir, a contribué à faire en sorte que le pronostic de Marx ne se réalise pas. Et du fait de telles mesures, comme la généralisation du crédit et l’inscription de tout rapport économique dans les termes du capital, il se peut que, tous, nous en pâtissions. Cela, dans Réforme sociale ou révolution, Luxemburg l’annonce : « Le crédit, au lieu d’être un moyen de suppression ou d’atténuation des crises n’est, tout au contraire, qu’un moyen particulièrement puissant de formation des crises ».

C’est là l’épigraphe d’un livre à faire sur la crise financière mondiale de 2008, mais aussi une assertion qui résume une détresse politique bien plus globale, celle qui met aujourd’hui en péril les écosystèmes, les cultures dans leur faculté à générer du sens et les rapports humains comme tels.

Auteur(e)

  • Alain Deneault
    Chercheur indépendant

    Alain Deneault est docteur en philosophie de l’Université de Paris-VIII. Sa thèse soutenue en 2004 porte sur la redéfinition du concept d’économie au vu du corpus allemand du tournant des XIXe et XXe siècle, notamment l’œuvre de Georg Simmel. En plus d’articles dans des revues scientifiques, il a écrit Noir Canada, Pillage, corruption et criminalité en Afrique (Écosociété 2008) ; Offshore, Paradis fiscaux et souveraineté criminelle (Écosociété / La Fabrique 2010) ; Faire l’économie de la haine (Écosociété 2011) ; Paradis sous terre, Comment le Canada est devenu la plaque tournante de l’industrie minière mondiale (Écosociété / Rue de l’Échiquier 2012) ainsi que "Gouvernance", Le management totalitaire (Lux 2013).

     

    Note de la rédaction : Les textes publiés et les opinions exprimées dans Découvrir n’engagent que les auteurs, et ne représentent pas nécessairement les positions de l’Acfas.

Commentaires