Imprimer

Éditorial : les savoirs en partage

« Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits.
Ils sont doués de raison et de conscience
et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. »
Déclaration des droits [humains], art. 1

Mot des corédacteurs

Fabio Balli

En 2014, après avoir été pendant une dizaine d’années tour à tour employé, gestionnaire puis consultant, j’ai décidé de me former en design de jeux, aspirant à développer des organisations plus libres. Avec mon collègue Yannick Gervais, nous avons commencé à concevoir des jeux pour les jeunes atteints de fibrose kystique, en collaboration avec le CHU Sainte-Justine. Pour assurer qu’un maximum de personnes puisse bénéficier de notre travail, j’ai tenu dès le début à ce que les jeux et leur code source soient librement modifiables, y compris dans les pays disposant d’une infrastructure minime. Je ne savais pas alors que nous étions en train de créer un commun : Breathing Games.

Confronté au besoin de développer un capteur de souffle, j’ai contacté en 2015 Sensorica, une organisation décentralisée, dans laquelle chacun peut coproduire du matériel libre, et être reconnu pour ses contributions. Tiberius Brastaviceanu me présenta avec modestie un modèle de gouvernance qui m'apparut révolutionnaire. Un an plus tard, je rencontrais Marguerite Mendell, qui me supervise aujourd'hui au doctorat individualisé en sciences sociales de Concordia. Elle m’introduisit aux travaux d’Elinor Ostrom et de Karl Polanyi, et m’apporta également son soutien pour ce dossier.

À travers les dix articles du dossier, introduits ci-dessous, je vous encourage à explorer cette manière de coopérer et de vivre ensemble que sont les communs.

Nos ressources collectives sont bien plus importantes que celles des entreprises et de l’État combinés. C’est bien la collectivité qui donne du travail aux entreprises, entre autres, en leur permettant d’utiliser les ressources naturelles et les intelligences collectives. C’est aussi la collectivité qui donne à l’État les moyens d'agir, en le finançant par ses impôts. Est-il alors suffisant de mettre en place des entreprises sociales, une démocratie participative, de compter sur une intelligence artificielle pour résoudre les défis sociétaux auxquels nous faisons face?

Que faire, par exemple, alors que 91% de la population mondiale respire de l’air trop pollué, qu’un canadien sur cinq vit avec une maladie respiratoire chronique? Doit-on se féliciter de la construction d’hôpitaux en négligeant la prévention, s’émerveiller devant les bouteilles d’air canadien vendues en Asie?

Réduire la pollution ne pourra à mon sens se faire qu’à travers un engagement individuel décidé par tous – les technologies le permettent. Jean-Hugues Roy a évalué l’acquisition de logiciels propriétaires par les établissements d'enseignement supérieur à plus de 19 millions par an. Et si, d’ici trois ans, cette somme était réattribuée à un commun de contributeurs-trices qui développent des logiciels similaires, mais que chacun peut librement enrichir et adapter?

Quid de ne plus baser le financement de la recherche sur des concours compétitifs, mais sur la qualité de la coopération entre chercheur-se-s? Et si, dans l’attente, nous commencions à favoriser du matériel en source ouverte, à soutenir des revues en accès libre, à utiliser LibreOffice et Zotero? Nous avons, en tant que chercheur-se-s, en tant que membres privilégiés de la communauté, un devoir éthique d’agir pour le bien commun. Êtes-vous un-e commoner?

Johanne Lebel

Ouvertes : la science, la donnée, l’innovation, la production de connaissances…
Libres : l’accès aux articles savants, les logiciels, les licences…
Tout un univers qui se retrouve au titre du dossier sous le terme de « communs ».

Mettre en commun les savoirs, les technologies, les manières de faire et de voir, mais aussi la production elle-même. Selon le philosophe Pierre Dardot, il faut aller au-delà de la simple diffusion des connaissances, il faut se rendre à la « production des connaissances en mode ouvert » pour constituer un commun scientifique.

Au fil des ans, dans le présent magazine, il a été souvent question de ce que nous avons en partage. Je retiens ici cet entretien sur la responsabilité collective avec Christian Nadeau, réalisée en 2013. J’y ai alors pris conscience du rôle central des institutions. Les universités, les collèges, l’Acfas. J'y ai réalisé que ce que nous voulons et devons mettre en commun doit tenir de la responsabilité collective comme de l'individuelle. Ce sont les individus « qui construisent et maintiennent les institutions ». Et il nous met en garde des dangers du désintéressement du bien commun et du désinvestissement de nos institutions. Ce sont les liens de solidarité, dit-il, qui font en sorte de nous protéger mutuellement.

Les communs comme connaissances, biens et services partagés, le commun comme principe d’action et de création, sont, et je suis certaine qu'ici les études m'appuient, fondamentales au bien-être d’une espèce collective comme la nôtre, comme de sa biosphère.

Présentation des articles

Les communs : quelques fondements

L’importance des communs pour notre société a tout d’abord été reconnue et mise en valeur dans la communauté scientifique par Elinor Ostrom (1933-2012), prix Nobel de sciences économiques, dans ses travaux sur la gestion et la préservation des ressources. Ce thème est introduit ici par son collègue James M. Walker de l’université d’Indiana, où sont hébergés le Ostrom Workshop et la  Digital Library of the Commons.

Si Ostrom voyait dans les communs une alternative aux propriétés publique et privée, le duo de chercheurs, Dardot et Laval, retiennent pour leur part la notion de commun principe d’action politique. C’est le sujet qu’aborde Pierre Dardot, dans un entretien avec Eve Seguin.

Les communs s’inscrivent dans des principes de coopération, dans une éthique du don. Cette philosophie s’ancre, entre autres, dans des pratiques autochtones, dans une compréhension systémique du vivant et des interconnexions qui nous lient. Dans cet esprit, Megan Kanerahtenha:wi Whyte invite ainsi à explorer l’art et la créativité comme médium pour tisser du lien quand les blessures sont à vif.

Les communs : en pratique

Rémi Quirion et Mylène Deschênes, rencontrés en entretien, annonce le lancement de la politique sur la diffusion libre des FRQ dans quelques semaines. Ils discutent ici de science ouverte et des raisons de cet engagement.

Jean-Hugues Roy présente ensuite une synthèse des coûts d’acquisition de logiciels propriétaires et d’abonnements aux revues savantes, sur la base d’une analyse originale sur dix ans des contrats publics.

Mais comment passer d'un modèle de diffusion traditionnel vers un modèle en accès libre? Olivier Charbonneau aborde, dans une langue fluide, cette incontournable question des enjeux juridiques sous-tendant la transition vers la science ouverte.

Le modèle libriste ne doit cependant pas se limiter au numérique institutionnel. Ainsi, Tiberius Brastaviceanu, Tim Lloyd et Fabio Balli abordent la conception collaborative de matériel scientifique qui peut être reproduit, réparé librement et à moindre coût, non seulement par les chercheurs, mais aussi par tout citoyen intéressé.

Sylvain Baillet, Annabel Seyller et Guy Rouleau présentent pour leur part l’une des initiatives universitaires parmi les plus avancées au monde, qui se développe au sein du Neuro. Ils partagent les défis rencontrés, ainsi que leurs succès en termes de collaborations.

Finalement, Fabio Balli et Jean-Hugues Roy proposent un article très pragmatique sur les logiciels libres qui peuvent être utilisés au quotidien, notamment dans un cadre de recherche.

Quelques termes

Nous distinguons ici différents termes, qui ont cependant une portée philosophique. Nous vous invitons à explorer, et d’autres définitions et réflexions au sujet de ces termes. N’hésitez pas à commenter ces définitions dans l’espace « commentaire » au bas de l’article.

Communs, biens communs ou bien publics?

Les communs peuvent être définis comme des ressources gérées selon un contrat social établi par une communauté afin d’assurer leur préservation, et dont l'accès est non-exclusif. Contrairement à la propriété individuelle, qui limite l'accès à une ressource, les communs favorisent son partage et un usage auto-organisé. Par exemple : une bibliothèque, un territoire autochtone, un collectif de danseurs, une recette de cuisine, le format d’une page web (.html). Dans son article Open Access and Information Commons [PDF], Yochai Benkler classifie les communs selon quatre modes de gouvernance et quatre approvisionnements.

Les biens communs peuvent être définis comme 1) des ressources nécessaires au bien-être de tous, impliquant une valeur morale ou spirituelle, tels que la justice sociale, la santé de la population, l'éducation; et définis comme 2) des ressources rivales – les utiliser en réduit la quantité –, mais non exclusives – il est difficile d’en restreindre l’utilisation. Par exemple : l’eau d’irrigation, les animaux sauvages.

Les biens publics – au sens de collectifs – peuvent être définis comme des ressources non rivales et non exclusives. Quelques exemples : l’air, les logiciels libres, un espace public, la lumière du soleil, une mélodie.

Biens communs (définition 2) et biens publics se distinguent des biens privés, exclusifs et rivaux, tel un vêtement, et des biens de club, exclusifs et non rivaux, tel un abonnement payant à une revue numérique.

Accès ouvert libre ou gratuit?

L’Initiative de Budapest, en faveur de l'accès ouvert, définit cet accès comme la « mise à disposition gratuite sur l'Internet public [de la littérature de recherche validée par les pairs], permettant à tout un chacun de lire, télécharger, copier, transmettre, imprimer, chercher ou créer un lien vers le texte intégral de ces articles, les analyser automatiquement pour les indexer, s'en servir comme données pour un logiciel, ou s'en servir à toute autre fin légale, sans barrière financière, légale ou technique autre que celles indissociables de l'accès et de l'utilisation d'Internet. La seule contrainte sur la reproduction et la distribution, et le seul rôle du droit d'auteur dans ce contexte, devrait être de garantir aux auteurs un contrôle sur l'intégrité de leurs travaux et le droit à être correctement reconnu et cité. »

La Déclaration de Bethesda sur la publication en accès ouvert et la Déclaration de Berlin sur l’accès ouvert aux connaissances dans les sciences et les lettres définissent quant à elle l'accès ouvert comme 1) la mise à disposition de l’œuvre dans un référentiel en ligne bien établi et 2) l’attribution irrévocable par les auteurs du droit de copier, utiliser, distribuer, transmettre et présenter leur œuvre et d’en faire des dérivés, sous réserve de mentionner l’œuvre originale.

Peter Suber, spécialiste de la question, propose cependant d’expliciter deux caractéristiques distinctes de ces accès, à savoir la suppression du prix d'accès, et la suppression de restrictions des droits.

Logiciel libre ou en source ouverte?

Logiciels libre et logiciels en source ouverte partagent des qualités techniques similaires, à savoir la capacité « d'exécuter, copier, distribuer, étudier, modifier et améliorer ces logiciels »  (Source : Free Software Foundation). Le « libre » défend cependant la liberté de l’utilisateur et la justice sociale comme principes philosophiques, alors que l’« open source » met de l’avant les avantages d’un développement logiciel qui facilite la revue par les pairs, la transparence du processus, et réduit les coûts (Open Source Initiative).

Licence libre ou domaine public?

Développées sur la base du logiciel libre, les licences se déclinent aujourd’hui en une large palette d’options, allant de l’œuvre dans le domaine public à celle sous copyright.

Notons tout d’abord une distinction entre les œuvres qui ne sont pas ou plus soumises au copyright (possiblement représentées par le sigle Creative Commons Public Domain Mark), et les oeuvres dont l’auteur renonce autant que possible au copyright (licence telle que Creative Commons CC0 No rights reserved, recommandée par la Free Software Foundation).

Les libertés de l’utilisateur se restreignent ensuite avec deux autres licences dites libres. La première requiert que l’œuvre originale soit citée (par exemple CC BY 4.0), la seconde y ajoute que l’oeuvre dérivée soit partagée sous les mêmes conditions que l’originale (par exemple CC BY-SA 4.0).

Viennent ensuite des licences moins permissives et considérées non libres, qui permettent le partage de l’œuvre, mais non de dérivés (par exemple CC BY-ND 4.0), ou qui empêchent une utilisation commerciale de l’œuvre (par exemple CC BY-NC 4.0). Cette dernière option n’interdit pas seulement de tirer profit de l’œuvre, mais également de couvrir d'éventuels frais de partage. Elle est donc peu appropriée si l’on veut favoriser la diffusion maximale d’un travail.

D’autres combinaisons sont possibles dans les licences Creative Commons. Il existe de nombreuses autres options, voir notamment les licences diffusées par la Free Software Foundation et la liste de l’Open Source Initiative.

Plus récemment, des licences ont été créées pourcfhh limiter la réutilisation de l’œuvre à des collectifs dont le but n’est pas le profit, ou à des utilisateurs qui contribuent au développement de l’œuvre originale. La P2P Foundation liste plusieurs de ces licences et propose un débat sur le sujet.

Quelques termes additionnels

  • La collaboration ouverte (open collaboration) est « une collaboration qui est : égalitaire (tout le monde peut y adhérer, il n'y a pas d'obstacles artificiels à la participation); méritocratique (les décisions et le statut sont fondés sur le mérite plutôt qu'imposés) et auto-organisée (les processus s'adaptent aux personnes plutôt que l'inverse) ». (Traduction, source : OpenSym)
  • Un cours en ligne ouvert à tous (massive open online course) est un « cours gratuit disponible sur le Web, accessible à un grand nombre de participants ». (Source : Grand dictionnaire)
  • Des données ouvertes (open data) sont « des données qui sont accessibles, utilisables et partageables par tout le monde ». (Traduction, source : Open Data Institute)
  • Une innovation ouverte (open innovation) « suppose que les entreprises peuvent et doivent utiliser des idées externes ainsi que des idées internes, et des voies de commercialisation internes et externes, dans la mesure où les entreprises cherchent à faire progresser leur technologie ». (Traduction, source : Chesbrough). Il faut ici se méfier des usages de cette notion, alors que cette forme d’innovation se fait parfois dans un contexte hermétique et dans le seul but de profit.
  • Des ressources éducatives libres (open educational resources) sont « des matériels d'enseignement, d'apprentissage et de recherche sur tout support, numérique ou autre, existant dans le domaine public ou publiés sous une licence ouverte permettant l'accès, l'utilisation, l’adaptation et la redistribution gratuits par d'autres, sans restriction ou avec des restrictions limitées ». (Source : Déclaration de Paris)
  • La science à livre ouvert (open notebook science) est le principe qu’« Il existe un URL vers un carnet de laboratoire [...] librement disponible et indexée sur les moteurs de recherche courants. Cela ne doit pas nécessairement ressembler à un carnet papier, mais il est essentiel que toutes les informations dont disposent les chercheurs pour tirer leurs conclusions soient également disponibles au reste du monde. Fondamentalement, aucune information d'initié ». (Traduction, source : Drexel)
  • Un savoir libre (open knowledge) répond à onze critères d'accessibilité et de convivialité définis par OpenDefinition.
  • La science ouverte (open science) est un « mouvement qui vise à rendre la recherche scientifique et les données accessibles à tous ». (Traduction, source : UNESCO).
  • Un standard ouvert ou format ouvert (open standard ou open format) est « tout protocole de communication, d'interconnexion ou d'échange et tout format de données interopérable et dont les spécifications techniques sont publiques et sans restriction d'accès ni de mise en œuvre ». (Source : LegiFrance)

Auteur(es)

Fabio Balli
Université Concordia

Chercheur à l'Université Concordia, Fabio Balli développe un modèle socioculturel dans lequel chacun·e peut vivre pleinement et dans le respect d'autrui.
Depuis 2014, Fabio coordonne Breathing Games, un commun qui encourage chacun·e à prendre soin de sa santé respiratoire à travers des jeux et des capteurs produits collectivement et diffusés sous licences libres (250 contributeurs, 4 équipes de recherche, 50 communications scientifiques). Fabio est également membre du comité éditorial de Découvrir, membre du comité de l'Institut du Changement Emergent – Madeleine Laugeri SA et vice-président de l'Association suisse d'analyse transactionnelle SR. L’analyse transactionnelle est une approche de psychologie sociale développée par le psychiatre montréalais Éric Berne (1910-1970). Fabio bénéficie de 11 ans d'expérience en entreprises et en institutions, où il a accompagné des équipes dans la mise en place de cultures et de technologies collaboratives. Titulaire d'un Master of Advanced Studies in Human Systems Engineering (HES-SO), il étudie actuellement à Concordia et à l’Ecole d’administration publique de Montréal.

Johanne Lebel
Acfas

Johanne Lebel dirige le magazine Découvrir, et elle en est la rédactrice en chef. Elle travaille à l'Acfas depuis une dizaine d'années. Elle a aussi, entre autres, sous sa responsabilité, le Forum international Science et société et les prix Acfas.