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L'art a le pouvoir de "faire tenir ensemble". Il est si flexible qu’il peut être conçu au sein de n’importe quel espace. Dans le lieu fermé de la thérapie, la création artistique aide à atteindre des objectifs personnels, à développer l’estime de soi, à acquérir un sentiment de sécurité et à utiliser les médias sensoriels pour améliorer la qualité de la vie. En groupe, elle offre un espace serein pour explorer les questions de justice sociale, telles que la santé environnementale, la santé reproductive ou les problèmes de santé mentale.

Megan
Source : Megan Kanerahtenha:wi Whyte

[Traduction de Fabio Balli]

Fabio Balli : Pouvez-vous nous parler de votre parcours ? Comment êtes-vous devenue art-thérapeute?

Megan Kanerahtenha:wi Whyte : Dans mon milieu, j’ai toujours été exposée à la créativité. Par exemple, j’ai fait du théâtre musical pendant 16 ans, ce qui m’a donné l’occasion d'explorer, de créer, de de porter différents chapeaux. J'ai alors entrevu le lien entre les relations humaines et les arts. Ensuite, j'ai étudié les arts au cégep et à l'université, et j'ai vu qu’ils pouvaient nous aider à transmettre ce que nous sommes et ce que nous ressentons.

Je voulais partager cette expérience de croissance personnelle en combinant les arts visuels, la musique, la danse, d’une part, et cette capacité à rassembler les gens et à créer un espace aux multiples perspectives, d’autre part. Au cours de ma maîtrise en art-thérapie et créativité à Concordia, j’ai voulu ainsi intégrer les concepts d'art et de communauté. J'ai mené une étude pour savoir comment je pouvais aider les membres des Premières Nations Mohawk à développer leur identité et à faire face aux traumatismes multigénérationnels en combinant des matériaux de la nature et des outils thérapeutiques occidentaux dans un contexte d'art-thérapie.

Aujourd'hui, j'aide les enfants qui vivent des situations difficiles – un deuil, des traumatismes – à naviguer à travers leurs émotions et à développer leur estime de soi. J'offre également des thérapies de groupe aux détenus, où chaque personne peut définir ses propres objectifs, et ses objectifs dans le groupe, grâce à une approche autochtone de création et d'expression artistique. J'ai choisi de travailler avec les peuples autochtones parce que je veux associer nos enseignements culturels à des techniques thérapeutiques afin de développer une approche culturellement saine pour soutenir les communautés. L'art est universel, nous sommes capables de créer, de nous connecter indépendamment de nos origines, de notre ethnicité. Par exemple, en tant qu'enfants, partout sur la planète, nous explorons le monde par les expériences sensorielles; la création artistique traverse les frontières.

Fabio Balli : Comment l'art aide-t-il à résoudre des problèmes?

Megan Kanerahtenha:wi Whyte : Quand on s’enflamme autour d’un problème, l’art permet de prendre du recul afin qu’une discussion puisse avoir lieu. L’énergie est dirigée vers les œuvres d'art, non pas vers telle ou telle personne. Le travail est plus productif, des relations se nouent. Le rôle de l'art-thérapeute est que les émotions soient validées pour ce qu'elles sont et qu’une discussion puisse se déployer.

L'art a le pouvoir de tout faire tenir ensemble. Il est si flexible qu’il peut être conçu au sein de  n’importe quel espace. Dans le lieu fermé de la thérapie, la création artistique aide à atteindre des objectifs personnels, à développer l’estime de soi, à acquérir un sentiment de sécurité et à utiliser les médias sensoriels pour améliorer la qualité de la vie. En groupe, elle offre un espace serein pour explorer les questions de justice sociale, telles que la santé environnementale, la santé reproductive ou les problèmes de santé mentale. Cet espace vient appuyer les communautés autochtones dans la construction de relations entre leurs identités culturelles et l'incontournable mode de vie occidental. L'art leur fournit un terrain d'entente afin de discuter, de parler de problèmes vraiment difficiles et d'avoir, grâce au média artistique utilisé, davantage de relations avec la nature, la culture et les communautés.

Historiquement, notre culture était tissée par le territoire, la langue, les ancêtres, la communauté et les cérémonies. Nos modes de vie étaient basés sur cette interconnexion et ils se reflétaient souvent à travers la création visuelle, la danse et le chant. Puis, il y a eu une rupture, avec la colonisation : c’était désormais le gouvernement qui disait aux autochtones ce qu’ils étaient et, si nous sortions de cette boîte, nous n’étions plus considérés comme autochtones.

Dans les communautés, un traumatisme a traversé plusieurs générations. Aujourd'hui, on se pose souvent ces questions : De quoi s'agit-il? Comment apprendre? Comment y faire face? Nous ne pouvons pas simplement revenir à notre culture ou à notre territoire, car, souvent, nous avons perdu tout lien avec eux. Nous pouvons ressentir de la honte, de la culpabilité, de la peur ou de la colère à l'égard de ce qui s'est passé et ne pas disposer des ressources pour y faire face. Maintenant éloignés de nos cérémonies, de nos chants, de nos danses, de notre créativité et de nos liens avec la terre, nous devons nous battre avec les moyens qui nous restent. Pour aller de l’avant, il peut être utile de thématiser cette identité biculturelle, de reconnaître notre culture d’origine et de prendre conscience de la manière dont nous nous sommes adaptés. En arts, cela peut se faire en combinant un matériau naturel, qui connecte à nos racines, avec un matériau transformé tel que des crayons, de l'argile, des stylos, qui connectent à la culture occidentale. Associer la dimension de sécurité culturelle à la pratique thérapeutique est également essentiel pour le soutien en santé mentale au sein des communautés; nous devons reconnaître le traumatisme et adapter nos pratiques à cet objectif d’éclaircissement. Il nous faut d’abord construire des relations et la confiance avant de pouvoir parler de réconciliation.

Maintenant éloignés de nos cérémonies, de nos chants, de nos danses, de notre créativité et de nos liens avec la terre, nous devons nous battre avec les moyens qui nous restent. Pour aller de l’avant, il peut être utile de thématiser cette identité biculturelle, de reconnaître notre culture d’origine et de prendre conscience de la manière dont nous nous sommes adaptés.

Fabio Balli : La culture occidentale accorde beaucoup d'importance à la propriété. Par exemple, la terre « appartient » à une personne ou à une organisation. En quoi ce « lien» au territoire est-il différent chez les Premières Nations?

Megan Kanerahtenha:wi Whyte : Au Québec, nous avons 11 nations différentes, chacune avec des pratiques culturelles, des cérémonies et des histoires particulières. À cet égard, je ne peux parler que du contexte de ma propre nation (Mohawk), je ne dois pas réduire les peuples autochtones à une seule dimension. Dans la culture mohawk, quand nous plantons une graine, nous organisons une cérémonie pour rendre hommage par le chant. On célèbre tant la croissance de la plante que les soins que nous lui donnons. Et puis, nous organisons une cérémonie pour la récolte à l’arrivée de l’hiver ou quand un médicament est nécessaire. En surface, ces cérémonies ont pour but de rendre hommage à la subsistance offerte par la terre, mais en profondeur, elles parlent de relations, de justice sociale. Le monde évolue par les interrelations humaines. Comme pour les plantes, lorsque nous inondons les personnes, la relation est remise en question. Même chose lorsque nous les asséchons. La compréhension de l'interconnectivité est essentielle à notre survie, pour les peuples autochtones comme pour tous les autres.

Fabio Balli : Comment comprendre la chasse par rapport au principe de soins mutuels entre êtres vivants?

Megan Kanerahtenha:wi Whyte : La chasse fait partie de notre culture. Nous avons des cérémonies pour honorer l'animal qui nous donne la vie, la subsistance, la médecine. La chasse vise à prélever une quantité de repas suffisante. Dans une perspective autochtone, les humains sont ici pour s’aider mutuellement à survivre. La chasse ne consiste pas à prendre la vie de l'animal, mais à honorer cette vie, à utiliser la peau, les os, bref, à vénérer l'animal.

En art-thérapie, par exemple, si nous utilisons des os, des coquillages ou de la fourrure d'animaux dans nos œuvres d'art ou dans nos médicaments, nous reconnaissons cette contribution et nous y impliquons les esprits de ces animaux, de ces entités naturelles. Cela devient plus que notre propre histoire en thérapie, cela devient aussi l'histoire de ces esprits. C'est tout un processus, un dialogue cyclique que nous avons avec la terre. Il y a un mouvement d’honneur réciproque. Mais lorsque nous prenons, prenons, prenons sans réfléchir, la relation meurt. L'interconnectivité est essentielle en art-thérapie tout comme dans la vie et dans l'action politique.

Fabio Balli : Pour revenir à la propriété, il y a eu de nombreuses discussions sur le territoire entre le gouvernement et les Premières Nations. Les perspectives semblent assez différentes. Comment voyez-vous cela?

Megan Kanerahtenha:wi Whyte : Il est très difficile de s'asseoir ensemble. On voit, nous, que les gestes du gouvernement mènent à l’empoisonnement des eaux, à la destruction des sols, des écosystèmes et au déclin de la santé de la population dans son ensemble. L'approche capitaliste, quant à elle, considère les ressources naturelles comme un moyen de gagner de l'argent. Comme je l'ai dit, lorsque vous prélevez abusivement, la relation meurt, et lorsque vous endommagez la terre, il ne reste plus rien. Aujourd'hui, beaucoup de communautés n'ont même pas accès à de l'eau potable.

Dans la culture des Premières Nations Mohawk, il y a ce concept des sept générations : les décisions prises maintenant ont des répercussions sur les sept générations suivantes et nous, nous sommes touchés par les décisions prises par nos parents il y a sept générations. C’est une des raisons pour lesquelles les discussions avec le gouvernement suscitent tant de passion : il s’agit de préserver les terres pour les enfants de nos enfants, d’avoir une relation avec la terre et non à ses dépens.

Les arts et l'art-thérapie peuvent réparer ce qui est brisé entre nous. Nous pouvons simplement imaginer, bâtir un espace pour faire de l'art, et avoir des discussions permanentes sur ces questions douloureuses. À travers différentes langues et visions du monde, nous pouvons relever le défi de trouver une voix commune pour dire ce qui nous concerne tous. Mais si nous pouvons créer collectivement des symboles et un langage visuels, nous pouvons utiliser l’aide des art-thérapeutes pour faciliter les discussions sur l’interconnectivité et la « relationnalité ». Nous sommes ensemble lorsque nous créons de l'art, des relations s’établissent et cela peut se produire au niveau local comme national.

Les arts et l'art-thérapie peuvent réparer ce qui est brisé entre nous. Nous pouvons simplement imaginer, bâtir un espace pour faire de l'art, et avoir des discussions permanentes sur ces questions douloureuses.

Les ruches d'art, par exemple, offrent des espaces de création artistique et de conversation. Elles ont été lancées à Tiohtiá: ke / Montréal pour développer un sens de la communauté grâce à la création dans un studio « ouvert » et à l’enseignement par les pairs. Les rassemblements, la créativité et la conversation peuvent se produire dans des espaces artistiques ouverts et nous pouvons croître en côtoyant des artistes pendant qu’ils réalisent leurs œuvres. J'espère simplement que de plus en plus de gens voient et expérimentent la valeur de la créativité.

Vous n'avez pas besoin d'être un artiste pour produire de l'art. On laisse entendre parfois que l’art doit être beau, mais ce n’est pas tout à fait vrai. Il s’agit également de développer cette partie du cerveau qui favorise l’empathie, la prise de bonnes décisions, le développement social, l'épanouissement de l’identité et la résilience pour les moments difficiles. Et il est également important de reconnaître, dans un contexte autochtone, qu'il existe différentes communautés de différentes cultures. Il serait injuste de peindre tout le monde avec le même pinceau. Créer ensemble contribue à éviter les stéréotypes, à être plus inclusif et à se sensibiliser davantage aux problèmes auxquels les peuples autochtones sont confrontés, et aux problèmes particuliers qu’affronte toute autre communauté ou nation.

Fabio Balli : Comment le lecteur curieux peut-il aller explorer encore plus loin ces sujets?

Megan Kanerahtenha:wi Whyte : Tiohtiá:ke/Montréal héberge de nombreuses ruches d’art. L’une se trouve à Saint-Henri, une autre au Musée des beaux-arts de Montréal, une troisième à l’Université Concordia et il y en a bien d’autres en Amérique du Nord. Les ruches d’art sont des lieux pour explorer, expérimenter dans un cadre non thérapeutique. Peut-être souhaiterez-vous y aller pour poser des questions, ou simplement écouter, juste pour vous-même, créer des relations, trouver une communauté. Ce sont des espaces ouverts, qui offrent la liberté de parler de son expérience, de ce que nous avons en commun. Un magnifique endroit pour réseauter.

Références :

  • Gille Baptiste. De l’écologie symbolique à l’écologie politique. Anthropologie des controverses environnementales chez les Salish côtiers. Tracés. Revue de Sciences humaines (2012) 22. DOI : 10.4000/traces.5442
  • Whyte Megan Kanerahtenha:wi. Walking on Two-Row: Assessing Acculturative Identity through Material Interaction, An Indigenous Arts-Based Heuristic Inquiry (2018). https://spectrum.library.concordia.ca/983681/9/Whyte_MA_S2018.pdf
Megan
Oeuvres de Megan Kanerahtenha:wi Whyte : La femme-environnement et Marcher sur deux lignes

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Note de la rédaction : Les textes publiés et les opinions exprimées dans Découvrir n’engagent que les auteurs, et ne représentent pas nécessairement les positions de l’Acfas.


  • Megan Kanerahtenha:wi Whyte
    Art-thérapeute

    Megan Kanerahtenha:wi Whyte est une artiste autochtone Mohawk, éducatrice en arts B.A. et art-thérapeute M.A., ATPQ de la communauté Première nation Kahnawake Mohawk. Elle a complété une maîtrise en art-thérapie à l'université Concordia, avec un focus sur les traumas multigénérationnels et sur l'attachement à travers les médias visuels. Elle offre actuellement de l’art-thérapie aux enfants des Premières Nations dans le système scolaire de sa communauté, ainsi qu’aux participants autochtones de sexe masculin dans une prison de moyenne sécurité. Au delà de ses études, Megan participe activement au forum jeunesse de Kahnawake, au réseau de santé sexuelle pour les jeunes autochtones et au conseil consultatif national des jeunes femmes autochtones, proposant une approche artistique du changement social. Son projet principal, Skatne Ionkwatehiahrontie, était un programme pour les jeunes qui visait à favoriser la relation à la terre, à explorer la santé sexuelle et à relier les jeunes aux réseaux culturels à travers les médias artistiques. Le travail social de Megan dans ces espaces inspire également son développement artistique. Ses œuvres reflètent les concepts de relations saines, de « féminin » autochtone, et de justices environnementale, reproductive et sociale.

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