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Les politiques scientifiques et la science ouverte

"Pour les Fonds de recherche du Québec, tout ce qui concerne le libre accès aux publications scientifiques et aux données de recherche est devenu une priorité", Rémi Quirion

Fabio Balli : Monsieur Quirion, Madame Deschênes, j’aimerais vous inviter d’entrée de jeu à nous dire un mot sur la science ouverte telle que vue par les Fonds de recherche du Québec (FRQ).

Rémi Quirion : Pour les Fonds, tout ce qui concerne le libre accès aux publications scientifiques et aux données de recherche est devenu une priorité. Il y a encore beaucoup à faire, mais l'équipe de Mylène a énormément travaillé sur ce sujet au cours des dernières années, et on sera sous peu en mesure de déposer une proposition assez concrète. Pour examiner cette question, nous nous sommes inspirés des pratiques tant du côté canadien et européen qu’américain.

Mylène Deschênes : On relève deux importantes dimensions. D’une part, la science ouverte accélérera l'avancement des connaissances. D’autre part, elle représente aussi, et représentera de plus en plus, une belle porte d’accès aux travaux scientifiques pour tous les autres acteurs sociaux.

Fabio Balli : Quels sont les enjeux d’une transition vers la science ouverte?

Rémi Quirion : Pour l'industrie de la publication scientifique, un modèle qui existe depuis plusieurs décennies, il est évident que l’approche des sciences ouvertes change radicalement la donne. Mais c’est aussi le cas pour les chercheurs et les sociétés professionnelles.  Il y aura donc une période d’adaptation. La majorité des travaux de recherche sont financés par des fonds publics. Donc, le public doit être en mesure d'y avoir accès. Au Québec, il y a déjà des avancées très intéressantes dans le domaine des pratiques ouvertes et le cas de l'Institut et hôpital neurologiques de Montréal en est un bon exemple.

Mylène Deschênes : On met souvent en opposition, en termes d’éthique, la science ouverte et la protection des renseignements personnels. Je pense que c'est un faux débat. On peut concilier les deux dimensions : faire de la science ouverte et trouver des mécanismes pour qu’on puisse néanmoins protéger les informations méritant de l'être. Cela me semble tout à fait compatible et réalisable.

Fabio Balli : Que pensez-vous de la Recommandation concernant la science et les chercheurs scientifiques de l'UNESCO de 2017?

Mylène Deschênes : Il y a à peine deux ans, avec la communauté scientifique internationale, on a contribué à la révision de cette recommandation de l'UNESCO, et on a vu apparaître dans le texte un « vocabulaire » porteur d’un esprit de collaboration témoignant de l’importance accordée aux sciences ouvertes. Des principes d'équité sur le plan de la participation des pays – la Recommandation s'adresse aux États en premier lieu – à l'activité scientifique étaient aussi énoncés. La science ouverte a donc vraiment fait son entrée au sein de l’UNESCO par ce document. Ce sera intéressant maintenant de voir ces principes percoler au sein des différents États. Je pense que cela va insuffler, sur la scène internationale, une nouvelle dynamique à ce mouvement déjà bien en marche.

Rémi Quirion : Il est aussi beaucoup question de biens communs dans cette Recommandation, même si la science n'est pas très souvent évoquée en ces termes. Il s'agit maintenant pour nous, les chercheurs, les sociétés savantes, les organismes subventionnaires, partout dans le monde, de travailler étroitement avec l'UNESCO pour faire vivre tout ça. Ce n’est pas simple, il y a beaucoup de disparités dans les priorités nationales, mais je pense que c'est une avancée importante.

Fabio Balli : En 2018, il y a eu un engagement du Canada à l’égard de la science ouverte. Est-ce que les FRQ collaborent aussi avec les autres provinces pour mettre en place cette transition?

Mylène Deschênes : Au Québec, nous allons lancer officiellement notre propre politique sur la diffusion libre dans quelques semaines. La recherche se joue à l’échelle nationale comme internationale, et de telles politiques ne peuvent être pensées en silo, ce n’est pas un exercice qu'on peut faire seul dans son coin. C’est le partage d’idées, tout comme la recherche scientifique, qui fait évoluer le milieu.

"Au Québec, nous allons lancer officiellement notre propre politique sur la diffusion libre dans quelques semaines", Mylène Deschênes

Rémi Quirion : On a eu une bonne collaboration avec les collègues responsables des politiques fédérales autour de la Recommandation de l'UNESCO. Et je pense que les provinces vont suivre. Le modèle québécois est un peu différent et le Québec a une place un peu particulière au sein de l'UNESCO, mais on travaille avec les autres provinces, et de ce côté, tout le monde est sur la même longueur d'onde.

Fabio Balli : Quant au plan européen, le Plan S, comme se joue-t-il à l’échelle internationale? Est-ce qu’il y a des réactions du côté des États-Unis?

Mylène Deschênes : Le mouvement est devenu incontournable. En Europe, je crois qu'ils ont atteint un point de non-retour. Tout n’est pas parfait, et la mise en place n’est pas achevée, mais le changement du modèle est enclenché, c’est irréversible.

Rémi Quirion : J'étais à Bruxelles dernièrement, et j'ai félicité les collègues de la Communauté européenne, les partenaires du Plan S. Il n’est pas parfait, comme disait Mylène, mais ça met une pression sur les autres pays, ça fait bouger les choses. Il y a plusieurs belles avancées qu’on observe avec intérêt. Ainsi, pensons aux discussions au sujet des sociétés professionnelles, qui souvent, pour survivre, tirent des revenus de la vente de leur revue savante – l'Académie des sciences américaine qui publie PNAS, par exemple. Pour ces organisations, un changement de modèle aura des impacts. Il faudra en tenir compte. Il y a eu, à ce jour, beaucoup de grandes déclarations sur la scène internationale, et les actions n’ont pas toujours suivi. Mais là, l'Europe s’est mouillée. On va s'ajuster au cours des deux prochaines années au geste européen, car, comme dit Mylène, c'est irréversible.

Fabio Balli : Que répondre à ceux et celles qui craignent de ne plus pouvoir publier dans une revue savante?

Rémi Quirion : Le changement de culture se fait lentement, mais sûrement. C'est une période de transition et, comme organisme subventionnaire, en collaboration avec les conseils fédéraux, il faut trouver des passerelles, des mécanismes, sinon cela ne fonctionnera pas. Rappelons qu’il y a des coûts importants, cachés ou non, reliés à la publication dans des revues dites prestigieuses. Et parfois, parmi les nombreuses conditions, on finit même par y perdre le droit sur ses propres résultats. Il faut être capable de penser un nouveau monde.

Mylène Deschênes : De ce côté, la jeune génération de chercheurs propose des idées différentes. Avec les réseaux sociaux et les blogues, ils sont habitués de « poster » régulièrement, voire quotidiennement. Ils sont tentés de faire de même avec leurs travaux scientifiques, ils veulent plus d’interactions avec la société, des échanges plus ouverts. Je pense qu'il y a des changements culturels majeurs qui mènent dans cette direction d’ouverture, et qui sont, je pense, bénéfiques.

Rémi Quirion : Et on est là pour accompagner cette nouvelle génération vers un partage plus ouvert.

Fabio Balli : Les jeunes sont aussi très intéressés par le logiciel libre. Sur ce plan, en 2010, le Québec a fait un geste pionnier avec la mise en place d’une politique-cadre, mais l’implantation a été difficile. La Ville de Montréal s'est engagée aussi en faveur du logiciel libre en 2018. Par contre, les universités utilisent encore beaucoup de logiciels dits propriétaires. Comment peut-on encourager les institutions à aller vers le libre?

Rémi Quirion : Comme pour les sciences ouvertes, il y a un changement de culture à opérer. Et je pense que de plus en plus la société civile le demande, la pression du public est importante.

Fabio Balli : C'est surtout la société civile qui finalement encourage...

Rémi Quirion : Oui, dans la majorité des cas, c'est le public, la société civile, qui fait pression sur les organismes subventionnaires, sur les institutions publiques, pour faire avancer les choses. De notre côté, je pense que nous sommes prêts à aller dans ce sens. Il faut cependant que ce soit bien fait, bien pensé. On ne peut pas agir dans la course. Quand des organisations comme la Ville de Montréal se positionnent, cela oblige les autres joueurs à se remettre en question, comme après la mise au point du Plan S.

Mylène Deschênes : Si on revient sur la Recommandation, et à ce principe que tous devraient pouvoir participer à l'activité de recherche de manière équitable, on peut faire des liens avec les logiciels libres. Ça fait partie des outils dont on doit se munir pour faire en sorte que la science ouverte soit un succès.

Fabio Balli : Et que pensez-vous de l’idée des techniques et technologies de recherche « ouvertes », par exemple du potentiel de l’impression 3D? Est-ce que voulez soutenir ces approches?

Rémi Quirion : Pour l'instant, on se concentre sur la question des publications scientifiques. Et si du côté des outils de recherche, il y a beaucoup d’enjeux financiers, on peut tout de même dire que le train est sorti de la gare, et qu’il faut maintenant trouver des façons de s'adapter.

Mylène Deschênes : Il y a beaucoup d'enjeux sur le plan de la propriété intellectuelle, d’où le nombre d’hésitations, mais, tout comme on a vu évoluer les licences 2.0 permettant le partage, je pense qu'on verra aussi évoluer le « matériel » de recherche. Tout ne peut pas être évalué de la même manière. Il y a un travail de fond à réaliser, mais je pense que petit à petit on va y arriver.

Rémi Quirion : Passer des données ouvertes à la science ouverte, c'est vers ça qu'on s'en va.

"Pour l'instant, on se concentre sur la question des publications scientifiques. Et si du côté des outils de recherche, il y a beaucoup d’enjeux financiers, on peut tout de même dire que le train est sorti de la gare, et qu’il faut maintenant trouver des façons de s'adapter", Rémi Quirion

 

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Note de la rédaction : Les textes publiés et les opinions exprimées dans Découvrir n’engagent que les auteurs, et ne représentent pas nécessairement les positions de l’Acfas.

Auteur(es)

Mylène Deschênes

Mylène Deschênes, LLM, directrice des affaires éthiques et juridiques, Fonds de recherche du Québec

Rémi Quirion
Fonds de recherche du Québec

Rémi Quirion, OC CQ PhD, scientifique en chef du Québec