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Cuisine administrative : conversation entre les deux corédactrices du dossier

Dans  un laboratoire ou département, on peut être plusieurs à faire le même travail, sur des projets similaires, mais sans avoir le même statut, ni le même salaire, ni les mêmes opportunités de développement...

Postdoctorat - Gruosso - Urli

À propos du dossier Postdoctorat
Lors de nos premières discussions en préparation du présent dossier, donc rend compte la conversation suivante, nous nous sommes aperçues que nous avions de nombreuses impressions communes sur le postdoctorat, que nous avons d'abord attribué à la similarité de nos parcours. Aujourd’hui, à la lecture des différentes contributions au dossier, nous réalisons que ces impressions se retrouvent chez beaucoup de postdocs, et ce, quel que soit leur parcours ou leur domaine de recherche. Et nous est venu, entre autres, l'idée de proposer en éditorial une nouvelle appellation pour clarifier le statut, pour rendre compte de la réalité : Chercheur ou chercheuse... sinon rien! En 2018 au Québec, donc, qui sont les postdoctorants?, quelle importance ont-ils dans le système de recherche québécois?, comment font-ils pour allier vie professionnelle et vie de famille?, comment vivent-ils le fait d’être considéré comme étudiant malgré l’obtention d'un doctorat?, comment leurs travaux s’inscrivent-ils dans les programmes de recherche de chercheurs universitaires ou gouvernementaux? Voilà des questions auxquelles, nous espérons que le dossier apportera quelques réponses, sinon une contribution à la réflexion.

Mai 2018, entretien téléphonique entre Tina et Morgane, corédactrices de ce dossier

Tina Gruosso : L’eldorado québécois, qu’est-ce que ça m’a fait rêver pendant la rédaction de mon doctorat. Du rêve à la paperasse, je commence les démarches administratives pour le permis de travail et l’organisation du projet d’immigration de mon jeune couple en quête de voyage. Mais quel sera mon statut? Comment fonctionnent les contrats? Quels seront mes impôts, ma retenue sur salaire? Les informations pour se préparer à devenir stagiaire postdoctoral dans La belle province sont bien minces. Qu’à cela ne tienne, on saura s’adapter… même si c'est plus compliqué pour une famille d’anticiper un budget si flou.

Arrivée à Montréal, je comprends rapidement ce qu’il en est du statut particulier, le Québec me considère comme étudiante et le Canada comme employée… Fiscalement, c’est plus clair, mais en termes de droit du travail pas vraiment. Heureusement, je n’ai pas eu besoin de m’y référer. Puis, à l’Université McGill où je suis, arrive la syndicalisation des postdocs et son lot d’obscurités. Je ne sais pas grand-chose si ce n’est que je vais payer bien plus d’impôts, mais sans compensation de salaire… Pas le choix, heureusement que mon conjoint a un travail pour éponger mes pertes salariales.

Tu as également réalisé ton doctorat en France, Morgane, quelles ont été tes motivations pour faire un postdoctorat au Québec et quelles ont été tes impressions à ton arrivée?

Morgane Urli : Le Québec m’a toujours attiré, alors quand deux mois après l’obtention de mon doctorat, j’ai vu une annonce de l’Université de Sherbrooke, j’ai sauté sur l’occasion. Le projet devait démarrer rapidement et comme je vivais seule, je t’avoue que je ne me suis pas posé trop de questions, la bourse proposée étant "acceptable". J’ai vendu meubles et vaisselle, et obtenu un permis de travail en deux mois. Arrivée à Sherbrooke, je fais la même découverte que toi en termes de statut : employée pour les services d’immigration et étudiante pour l’université. Trois mois plus tard, j’entends également parler de la syndicalisation des postdocs. Je comprends qu’il y aura des conséquences sur mes impôts, mais la syndicalisation n’aura pas lieu à l’Université de Sherbrooke. Je reste donc boursière fiscalement parlant. En 2015, je commence un nouveau postdoc à l’UQAM, et là je découvre que je suis à la fois étudiante et employée pour l’université. Je paye donc également plus d’impôt et sans le retour des cotisations sociales. Par chance, je reçois ma résidence permanente en 2016, accompagnée du retour des cotisations sociales… À chaque nouveau postdoctorat et nouveau statut d’immigration, le statut pour les impôts se modifie. En 2016, je dois même payer des frais supplémentaires de comptabilité pour la réalisation de ma déclaration d’impôt, car en 2015, j’ai été 6 mois « postdoc boursière » à l’Université de Sherbrooke et 6 mois « postdoc employé » à l’UQAM. Même des comptables agréés ont dû faire des recherches supplémentaires pour être certains de bien comprendre mon cas. En bon québécois, avoue, ça n'a pas de bon sens. Et je pense que je suis loin d’être la seule. J’ai eu la chance de faire de très belles rencontres professionnelles au cours de mes cinq ans de postdoctorat et ne regrette en rien ce parcours, mais côté administratif, mieux vaut être organisé et savoir où se renseigner.

Tina Gruosso : Justement, parlons-en de ces cinq ans. Je suppose que cela laisse entendre que, comme pour moi, au bout de cinq ans à partir de la date de ta soutenance de doctorat, tu ne peux plus être stagiaire postdoctorale. Il est vrai qu’au bout de toutes ces années, le fait d’être appelée « stagiaire » m’irrite de plus en plus, mais postdoc je le suis toujours. Après tout, je fais bien de la recherche après un doctorat. Après les cinq ans fatidiques, plus de bourses de voyages, en fait, plus de bourses « tout court », aucune possibilité de faire des demandes de financement et aucune opportunité de développement professionnel. Pourtant je ne me sens pas “finie”? Je pense qu’on a besoin d’opportunités professionnelles tout au long de son parcours professionnel. Pourquoi ce couperet de cinq ans? La justification d’une telle “date de péremption” n’est pas très claire et je vis cela comme une injustice.

Après les cinq ans fatidiques [où il n'est plus possible de poursuivre des projets postdoctoraux], plus de bourses de voyages, en fait, plus de bourses "tout court", aucune possibilité de faire des demandes de financement et aucune opportunité de développement professionnel.

Morgane Urli : Je ressens exactement la même chose. L’année dernière alors que nous développions, des collègues et moi, un projet de recherche qui se réaliserait à nouveau dans le cadre d’un postdoctorat, nous avons pris conscience que la limite des 5 ans était atteinte. Il m'a fallu trouver rapidement une solution. Aujourd’hui, je suis professionnelle de recherche à l’université, et je possède un statut stable et clair pour les trois prochaines années, ce qui me permet de réaliser des projets dans ma vie privée, inenvisageables en tant que postdoc, et tout aussi impensable pour ma banquière : « Professionnelle de recherche, c’est mieux que postdoc pour votre prêt hypothécaire ». Je me souviens que cette difficulté d’accès à la propriété était un des arguments pour la syndicalisation des postdoctorats.

Tina Gruosso : Ce que j’observe de mon côté, c’est le manque de clarté, de cohérence. Dans  un laboratoire ou département, on peut être plusieurs à faire le même travail, sur des projets similaires, mais sans avoir le même statut, ni le même salaire, ni les mêmes opportunités de développement... Comme toi Morgane, j’ai fait de formidables rencontres, et j’ai énormément grandi scientifiquement et humainement lors de ce postdoc. Cependant, j’aurais bien apprécié un peu plus de lumière dans toute cette obscurité.

Auteur(es)

Tina Gruosso
Université McGill

Après un doctorat en oncologie à l’institut Curie à Paris, Tina Gruosso [profil Acfas] rejoint l’Université McGill fin 2013 en tant que postdoctorante où elle étudie comment le micro-environnement des tumeurs du sein influence la réponse des patients au traitement. Tina est présidente de l'organisme Dialogue Sciences & Politiques, au sein duquel elle défend l'élaboration de politiques fondées sur des données probantes, l'innovation, la diplomatie scientifique, la communication scientifique et la diversité.

Morgane Urli
Université Laval

Chercheure en écologie fonctionnelle des plantes, Morgane Urli s'intéresse aux impacts des changements globaux et de l’aménagement forestier sur la dynamique des peuplements forestiers, et à une plus large échelle, sur l’aire de répartition des arbres. Après avoir soutenu son doctorat en France sur l’étude de la distribution et des mécanismes de résistance à la sécheresse des arbres en 2013 et effectué de 2013 à 2018 plusieurs postdoctorats au Québec lui permettant de découvrir de nouveaux écosystèmes forestiers ainsi que la sylviculture, elle est actuellement professionnelle de recherche à l’Université Laval à Québec. Son expérience lui permet aujourd’hui de développer le caractère multidisciplinaire et collaboratif de sa recherche sur les réponses à la sécheresse d’essences tempérées nordiques et boréales dans le contexte des changements climatiques. Elle attache également une grande importance à la vulgarisation scientifique et aux transferts de connaissance qu’elle considère comme faisant partie intégrante de son travail de chercheur.