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Pourquoi penser la crise économique semble désormais impossible?

La chronique Seuil critique vise à traiter de manière critique des propositions idéologiques ou tout simplement négligentes qui parviennent à meubler le discours public ou scientifique. La première occurrence porte sur la notion de "crise économique", La rédaction.

Les termes par lesquels on anime un certain nombre de débats sociaux sont si manifestement détournés de leur sens ou inappropriés qu’ils participent à une œuvre insidieuse de censure. On n’en est plus à l’époque où un Bureau autorisé radiait des noms, supprimait des arguments ou retouchait des images, mais à celle où les mots savants produisent eux-mêmes en amont des points aveugles interdisant l’appréhension convenable d’un certain nombre d’enjeux critiques. L’ère de l’« expertise » corrompt à ce point le langage.

Banaliser « sous le tapis »

Ce qu’on a appelé en 2008 la crise financière témoigne impeccablement de cette ère de la restriction mentale obligée. Déjà par une banalisation du langage, Annie Lebrun a souligné que le mot catastrophe a soudainement fait l’objet, à la fin du XXe siècle d’un traitement strictement administratif, comme si la chose s’était résumée à un objet qu’on est à même de surplomber. Ainsi en est-il allé de la « crise ». Sévit-elle qu’on voit débarquer la horde d’« experts » qui l’ont provoquée eux-mêmes expliquer en quoi et pourquoi elle tire à sa fin.

Les responsables ne semblent nulle part. Personne, sauf François Morin (La Grande Saignée, Lux), pour rappeler que les 29 banques présentées comme systémiques par le G-20 affichent un bilan (46 115 milliards de dollars) qui est de l’ordre des dettes publiques des États (46 197 milliards de dollars)… On a surtout droit à l’arrogance. Celle de tel savant appointé de la chose expliquant à la plèbe (c.-à-d. : les contribuables) que la crise est déjà terminée, mais seulement en fonction de paramètres qu’apprécient les tenants de la caste financière. En effet, la mise à l’écart des comptes déficitaires dans des structures inscrites « hors bilan », la création de nouveaux produits spéculatifs vont bon train sur les marchés financiers gérés depuis les hedge funds des îles Caïmans et les membres de conseils d’administration reçoivent à nouveau des bonis faramineux. Mais doit-on conclure à partir de ces critères de « croissance » que « l’économie reprend »? Si oui, pour qui? Comment?

Par définition, une crise nous déborde et marque l’heure de revoir la façon dont une collectivité compose avec le réel.

Par définition, une crise nous déborde et marque l’heure de revoir la façon dont une collectivité compose avec le réel. La faillite économique concerne bien davantage les concepts actuellement en vigueur que le sort réservé à telle banque états-unienne d’investissement ou à telle agence de prêts hypothécaires.

Sur quoi porte la spéculation?

La « spéculation » est le maître mot des économies soumises à la financiarisation. Se questionne-t-on seulement à propos de ce sur quoi elle porte. Sur la valeur des actifs d’une entreprise, que le prix de l’action en bourse est censé refléter? Sur la valeur escomptée de ces actifs en vertu de plans de « croissance »? Ou sur la durée même de la bulle spéculative?

L’adrénaline du jeu au casino pousse ici nos boursicoteurs institutionnels. Ils se disent : je sais que l’action que je me procure est trop chère payée eu égard aux actifs auxquels elle se rapporte, mais j’ai confiance de pouvoir la vendre dans l’heure (ou dans la seconde) à prix majoré à un tiers qui reconnaîtra lui-même son prix exagéré, mais aura cette même confiance de pouvoir aussitôt la refiler à autrui… Des logiciels puissants seront mis à profit pour que ces opérations se produisent en nanosecondes, de sorte que les « microkrachs » qu’ils engendrent échappent à la conscience. La spéculation porte sur la possibilité de maintenir la tension spéculative le temps d’une énième opération, le but étant de ne pas se trouver porteur du titre au moment où il (et tout) s’effondrera.

On en est rendu à ce degré d’irrationalité. C’est à coups d’opérations de relation publique et de propagande journalistique que des « experts » mis en scène susurreront au bon peuple que tout est pensé dans des arrières coulisses de la pensée selon une docte arithmétique qui échappe au partage démocratique.

Il est donc rentable pour certains – et pas les moins influents – de souhaiter un effondrement (du peso, des obligations d’épargne grecques, du marché hypothécaire états-unien…).

Les produits financiers offerts dans cette maison de jeu virtuelle et mondiale concourent parfois à accentuer des catastrophes politiques. C’est la prime à la débâcle. Un filou parmi la horde de joueurs peut un jour se procurer des assurances sur des produits financiers qu’il ne détient pas et souhaiter (voire provoquer) leur perte de façon à toucher à de lucratives primes. Il est donc rentable pour certains – et pas les moins influents – de souhaiter un effondrement (du peso, des obligations d’épargne grecques, du marché hypothécaire états-unien…). On habillera idéologiquement des termes de leadership, de flair, de croissance, d’innovation et de succès ces opérations destructives contraires à la pensée économique.

Un système frauduleux

On arrive mal collectivement à penser la crise financière, sa genèse, ses conséquences, car elle concerne le tout de notre organisation. Si l’on poussait à bout le raisonnement, on conclurait en effet que les modalités formelles d’organisation de ce régime sont criminelles et qu’on n’arrive pas à les sanctionner étant donné l’échelle à laquelle elles s’imposent.

Le constat vient initialement de Jean de Maillard, un juge français toujours en exercice qui brosse ce constat dans son livre L’Arnaque (Gallimard, 2010). Sa lecture nous rappelle qu’en même temps que s’effondrait le marché hypothécaire des États-Unis, élément déclencheur de la prise de conscience de la crise, éclatait l’immense bulle spéculative de Bernard Madoff. Or, relève Maillard, rien ne distingue méthodiquement et structurellement les tactiques d’enrichissement des banques en 2008 des opérations frauduleuses de Madoff, soit générer des revenus auprès d’ayants droit à partir des revenus de nouveaux contributeurs qui financent une machine tournant à vide. Rien ne les distingue sauf l’ampleur de la fraude. « Le système économique lui-même intègre la fraude dans son propre fonctionnement. » Maillard parle alors de « gouvernance par la délinquance » et de « criminalité systémique ». Il constate que les instances judiciaires n’ont même plus les moyens théoriques de sanctionner ces méfaits, tellement ils se déploient selon une terminologie, des modes et des étendues qui échappent épistémologiquement à la science juridique.

C’est ce qu’il faut comprendre au fait que certaines institutions se présentent comme étant too big to fail. Elles conditionnent le système au point de s’y confondre… et de nous contraindre à le renverser si l’on souhaite en pensée comme dans l’agir avancer collectivement.

Auteur(e)

Alain Deneault
Chercheur indépendant

Alain Deneault est docteur en philosophie de l’Université de Paris-VIII. Sa thèse soutenue en 2004 porte sur la redéfinition du concept d’économie au vu du corpus allemand du tournant des XIXe et XXe siècle, notamment l’œuvre de Georg Simmel. En plus d’articles dans des revues scientifiques, il a écrit Noir Canada, Pillage, corruption et criminalité en Afrique (Écosociété 2008) ; Offshore, Paradis fiscaux et souveraineté criminelle (Écosociété / La Fabrique 2010) ; Faire l’économie de la haine (Écosociété 2011) ; Paradis sous terre, Comment le Canada est devenu la plaque tournante de l’industrie minière mondiale (Écosociété / Rue de l’Échiquier 2012) ainsi que "Gouvernance", Le management totalitaire (Lux 2013).

 

Note de la rédaction : Les textes publiés et les opinions exprimées dans Découvrir n’engagent que les auteurs, et ne représentent pas nécessairement les positions de l’Acfas.