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17 novembre 2021
Vincent Larivière et Amanda Riddles
Université de Montréal

Cette chronique présente quelques chiffres sur les changements dans les langues de diffusion des chercheurs canadiens, globalement et au sein de certaines institutions.

La croissance des évaluations basées sur le nombre de publications savantes dans bon nombre de pays1 , jumelée à la démocratisation des technologies numériques et au contrôle de l’édition savante par quelques compagnies privées2 , est associée à l’établissement d’une culture de la publication où les chercheur-se-s publient de plus en plus3 . Cette tendance a affecté les langues utilisées par les chercheurs dans la diffusion des connaissances produites. D’une part, le contrôle de l’édition savante par quelques compagnies internationales a augmenté l’offre de périodiques en anglais, et contribué à rendre ceux-ci plus attirants pour les chercheur-se-s. D’autre part, la croissance de la collaboration internationale a renforcé le besoin d’une langue commune, et par conséquent renforcé la place de l’anglais, déjà omniprésent.

Cette chronique présente quelques chiffres sur les changements dans les langues de diffusion des chercheurs canadiens, globalement et au sein de certaines institutions. Les données sur la langue des articles proviennent des bases de données Dimensions.ai et Web of Science. Ces deux bases de données bibliométriques sont complémentaires, car elles diffèrent dans leur périmètre d’indexation. Alors que la base de données dimensions.ai, maintenue par Digital Science (Springer-Nature), est principalement basée sur les articles qui ont un Digital Object Identifier (DOI)4 — et possède, de ce fait,  une indexation beaucoup plus inclusive — la base de données Web of Science indexe les revues les plus citées à l’échelle internationale, et elle est généralement considérée comme surreprésentant la littérature en anglais5 .  

L’anglicisation générale

La base de données Dimensions.ai, qui indexe tous les documents avec un Digital Object Identifier (DOI), permet de mesurer la place globale et relative de l'anglais à l’échelle internationale. Comme le montre la Figure 1, le pourcentage d'articles en anglais a augmenté entre 1955 et 1995, mais il est depuis relativement stable. La croissance proportionnelle des articles de langue anglaise s'est faite principalement aux dépens des articles en allemand, français et japonais. L'importance relative de ces trois langues diminue depuis 1995, bien que dans une moindre mesure qu'au cours des 40 années précédentes. Nous observons une augmentation du pourcentage d'articles en portugais — ce qui est probablement une conséquence de la croissance de la plateforme de revues SciELO à la fin des années 1990, une plateforme d'édition électronique financée par l'agence de financement brésilienne FAPESP et desservant principalement l’hémisphère Sud.

Vincent Larivière, Figure 1, Pourcentage d’articles selon la langue, 1955-2019.
Figure 1. Pourcentage d’articles selon la langue, 1955-2019. Données tirées de la base de données Dimensions.ai.

La place de l’anglais varie drastiquement en fonction du domaine. La Figure 2 illustre cette tendance pour les articles canadiens au cours des 40 dernières années. On remarque que, dans chaque domaine, la proportion d’articles en anglais a augmenté au cours de la période, représentant en 2019 près 100 % des articles en sciences médicales et naturelles, 97 % en sciences sociales, et 90 % en arts et humanités. Des tendances similaires ont été observées pour l’Allemagne et la France — qui ont des pourcentages d’articles en anglais similaires dans les domaines des sciences médicales, naturelles, et sociales à la fin de la période6 . Notons toutefois que ces données sont basées sur le Web of Science, qui accorde une part démesurée à l’anglais et indexe peu de revues diffusées par Érudit, la plateforme nationale canadienne principalement active dans les sciences sociales, les arts et les humanités. En conséquence, la place du français est sans doute supérieure aux chiffres présentés ici dans ces deux domaines, mais elle demeure faible cependant. Par exemple, l’ajout des données d’Érudit aux données du WoS montrait que, pour le Québec, environ 70 % des articles en sciences sociales étaient en anglais, alors que cette proportion était de 30 % en arts et humanités (bien que croissante)6 .

Vincent Larivière, figure 2, Pourcentage d’articles canadiens écrits en anglais, 1980-2019.
Figure 2. Pourcentage d’articles canadiens écrits en anglais, 1980-2019. Base de données Web of Science.

Les revues bilingues

Au Canada, la dualité linguistique a historiquement conduit à la création de revues en anglais et en français, ainsi qu’à celle de nombreuses revues bilingues qui, souvent, sont associées à des sociétés savantes nationales. Afin de mieux comprendre cet aspect de la dualité linguistique canadienne, nous avons compilé la proportion d’articles en français pour cinq revues bilingues, couvrant plusieurs disciplines : physique, économie, histoire, philosophie et science politique (Figure 3). Sans surprise, les domaines considérés comme plus internationalisés (économie et physique) ne publient qu'une proportion très faible d’articles en français… en fait, à peu près aucun depuis la fin des années 1990, après en avoir compté une proportion autour de 5 % dans les années 1980. En histoire, les travaux en français représentent autour de 5 % des articles publiés par le Canadian Historical Review, hormis un saut autour de 10 % entre 2006 et 2008. Ce faible pourcentage s’explique vraisemblablement par la fragmentation du champ historique canadien, où la communauté scientifique francophone du pays s’est dotée de revues lui permettant de diffuser ses travaux en français. La revue philosophique Dialogue, pour sa part, a publié jusqu’à un article sur deux en français dans les années 1990 et 2000. Ce pourcentage est toutefois plus faible aujourd’hui, alors que les articles en français représentent environ 20 % des articles publiés. Enfin, dans le cas de la Revue canadienne de science politique, hormis un passage à vide au début des années 2000 environ 30 % des articles sont rédigés en français, et ce pourcentage augmente à environ 40 % après la première décennie des années 20007 . Le domaine semble ainsi avoir une proportion d’articles en français et en anglais reflétant la dualité linguistique du pays. Ces chiffres globalement positifs masquent toutefois une réalité un peu plus complexe : alors que les politologues francophones citent abondamment les travaux de leurs collègues anglophones, le contraire est beaucoup moins fréquent8 .

Vincent Larivière, figure 3, Pourcentage de documents en français pour une sélection de revues canadiennes, 1980-2019.
Figure 3. Pourcentage de documents en français pour une sélection de revues canadiennes, 1980-2019. Base de données Web of Science.

Compte tenu de l’importante différence entre les disciplines dans la langue de diffusion des connaissances, nous mettons l’emphase ici sur les sciences sociales, les arts et les humanités. La Figure 4 nous montre d’importantes différences dans la proportion d’articles écrits en français pour une série d’établissements canadiens, illustrant le spectre des institutions d’enseignement supérieur du pays : institutions francophones en milieu minoritaire, institutions francophones au Québec, institutions bilingues et institutions anglophones au Québec. Peu importe le type d’institution, on remarque un déclin de la part des articles en français. À l’Université de Moncton, on passe de plus de 40 % d’articles en français dans les années 1980 à moins de 25 % dans les années 2010; à l’Université de Saint-Boniface de 70 % d’articles en français dans les années 1980 à 20 % depuis 2010. Une tendance similaire est observée à l’Université de Montréal, où le français est passé de plus de la moitié des articles dans les années 1980 à moins de 20 % dans la décennie 2010. L’Université Laurentienne tout comme l’Université d’Ottawa, institutions bilingues, ont historiquement eu un pourcentage d’articles en français plutôt bas — même dans les années 1980. Sans surprise, les choses ne s’améliorent pas au cours de la dernière décennie, où le français représente moins 10 % des articles pour la première, et moins de 5 % pour la deuxième. Ce pourcentage n’est que très légèrement supérieur à celui d’institutions anglophones telles l’Université McGill et l’Université de Toronto, dont le pourcentage des articles en français est passé de 6 % dans les années 1980 à 2 % depuis 2010 à l’Université McGill, et de 3 % à un peu plus de  1 % à l’Université de Toronto au cours de la même période.

Vincent Larivière, figure 4
Figure 4. Pourcentage d’articles en français en sciences sociales et humaines pour une série d’universités canadiennes, 1980-2019. Base de données Web of Science. Des résultats similaires ont été obtenus avec la base de données Dimensions.ai.

En conclusion

À la lumière de ces résultats, on remarque que la place du français est en déclin à peu près partout dans le système de la recherche du pays, tant du point de vue des demandes de subventions que de celle des publications. Bien que les universités et les chercheur-se-s faisant partie de milieux francophones minoritaires aient très certainement certaines spécificités en termes d’accès aux programmes d’études supérieures et aux ressources disponibles au sein des universités — par rapport au Québec, par exemple — il en demeure pas moins que les chercheur-se-s francophones canadien-ne-s, peu importe leur province, sont soumis-e-s aux mêmes pressions d’un passage vers l’anglais dans leurs activités de recherche. En effet, tant dans les institutions francophones du Québec que celles d’autres provinces, l’attrait de l’anglais est majeur; il est incontournable dans les disciplines des sciences naturelles et médicales, et prend une place de plus en plus importante dans les activités de recherche en sciences sociales et humaines. Le contexte est similaire à l’échelle internationale : les Espagnols, les Français, les Italiens et les Allemands — tout comme les Belges et les Suisses — ont abandonné la diffusion de leurs travaux dans la langue nationale, et publient principalement en anglais, tout comme les Franco-canadiens. La différence principale étant toutefois que, dans ces pays — dont certains sont multilingues — le passage s’est fait vers une langue étrangère, beaucoup plus neutre, et non pas, comme dans le cas du Canada, vers l’autre langue nationale. Ils continuent ainsi à vivre, tant leur vie professionnelle que personnelle, dans leur langue nationale à l’extérieur de leurs activités de recherche.

...les Espagnols, les Français, les Italiens et les Allemands — tout comme les Belges et les Suisses — ont abandonné la diffusion de leurs travaux dans la langue nationale, et publient principalement en anglais, tout comme les Franco-canadiens. La différence principale étant toutefois que, dans ces pays — dont certains sont multilingues — le passage s’est fait vers une langue étrangère, beaucoup plus neutre, et non pas, comme dans le cas du Canada, vers l’autre langue nationale. Ils continuent ainsi à vivre, tant leur vie professionnelle que personnelle, dans leur langue nationale à l’extérieur de leurs activités de recherche.

Pour consulter les autres articles du dossier Francophonie canadienne, cliquez ici.

  • 1Debackere, K., & Glänzel, W. (2004). Using a bibliometric approach to support research policy making: The case of the Flemish BOF-key. Scientometrics, 59(2), 253-276; Schneider, J. W. (2009). An outline of the bibliometric indicator used for performance-based funding of research institutions in Norway. European Political Science, 8(3), 364-378; Sivertsen, G. (2010). A performance indicator based on complete data for the scientific publication output at research institutions. ISSI newsletter, 6(1), 22-28; Shu, F., Quan, W., Chen, B., Qiu, J., Sugimoto, C. R., & Larivière, V. (2020). The role of Web of Science publications in China’s tenure system. Scientometrics, 1-13; Zacharewicz, T., Lepori, B., Reale, E., & Jonkers, K. (2019). Performance-based research funding in EU Member States—a comparative assessment. Science and Public Policy, 46(1), 105-115.
  • 2Larivière V, Haustein S, Mongeon P (2015) The Oligopoly of Academic Publishers in the Digital Era. PLOS ONE 10(6): e0127502.
  • 3Fanelli, D., & Larivière, V. (2016). Researchers’ individual publication rate has not increased in a century. PLOS ONE, 11(3), e0149504.
  • 4Herzog, C., Hook, D., & Konkiel, S. (2020). Dimensions: Bringing down barriers between scientometricians and data. Quantitative Science Studies, 1(1), 387-395. Notons toutefois qu’une proportion importante d’articles de la base de données Dimensions.ai n’ont pas d’adresses institutionnelles, ce qui rend son usage plus problématique afin de mesurer la recherche publiée en français dans les institutions canadiennes.
  • 5Mongeon, P., & Paul-Hus, A. (2016). The journal coverage of Web of Science and Scopus: a comparative analysis. Scientometrics, 106(1), 213-228.
  • 6 a b Larivière, V. (2018). Le français, langue seconde? De l'évolution des lieux et langues de publication des chercheurs au Québec, en France et en Allemagne. Recherches sociographiques, 59(3), 339-363.
  • 7Pour davantage de détails sur la langue de diffusion des politologues francophones canadiens, voir : Rocher, F., & Stockemer, D. (2017). Langue de publication des politologues francophones du Canada. Canadian Journal of Political Science, 50(1), 97-120.
  • 8Rocher, F. (2007). The End of the "Two Solitudes"? The Presence (or Absence) of the Work of French Speaking Scholars in Canadian Politics. Canadian Journal of Political Science 40 (4). 833-857.

Auteur(e)s

  • Vincent Larivière
    Université de Montréal

    Vincent Larivière est professeur titulaire à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information de l’Université de Montréal, où il enseigne les méthodes de recherche en sciences de l’information et la bibliométrie. Il est également directeur scientifique de la plateforme Érudit, directeur scientifique adjoint de l’Observatoire des sciences et des technologies et membre régulier du Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie. 

  • Amanda Riddles

    Université de Montréal

    Amanda Riddles est agente de recherche et détentrice d’une maîtrise en sciences de l’information de l’Université de Montréal. Ses intérêts portent sur les enjeux de la publication savante, de l’équité et de l’accès à la communication scientifique.

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