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14 octobre 2020
Vincent Larivière et Virginie Paquet
Université de Montréal

La pandémie, preuve additionnelle de l’importance du libre accès

La pandémie de COVID-19 a confirmé, si besoin était, l’importance de la diffusion en libre accès et, plus généralement, elle semble être l’amorce de ce qui pourrait s’avérer une transformation radicale de l'édition savante ( Callaway, 2020). Par exemple, dès mars 2020, l'UNESCO a mobilisé 122 pays afin de promouvoir la science ouverte et son importance dans la lutte face à la COVID-19 (UNESCO, 2020); un appel soutenu par la Conseillère scientifique en chef du Canada ( Gouvernement du Canada, 2020).

Depuis plus d’une décennie, les organismes subventionnaires canadiens ont mis en place des mandats de libre accès, qui obligent les chercheur-se-s financé-e-s à rendre leurs articles disponibles en libre accès dans les 12 mois suivant leur publication. Les politiques canadiennes avaient toutefois montré, il y a quelques années, peu de mordant en comparaison à celles des organismes américains ou britanniques (Larivière et Sugimoto, 2018).

Cette chronique vise à mesurer l’importance de la diffusion en libre accès dans les institutions de recherche canadiennes, à partir d’une source de données ayant une meilleure couverture de la production scientifique nationale que les bases de données généralement utilisées en scientométrie : la base de données Dimensions.ai. Plus spécifiquement, nous présentons, pour la période 2015-2019, la proportion d’articles en libre accès des chercheurs du pays en fonction de la langue de publication (anglais ou français) et de leur institution d’attache, et nous mesurons la proportion d’articles en libre accès financés par les principaux organismes subventionnaires canadiens.

....nous présentons [ici], pour la période 2015-2019, la proportion d’articles en libre accès des chercheurs du pays en fonction de la langue de publication (anglais ou français) et de leur institution d’attache, et nous mesurons la proportion d’articles en libre accès financés par les principaux organismes subventionnaires canadiens.

Une nouvelle source de données

Les données que nous avons utilisées ont été extraites de la base de données Dimensions.ai, en date du mois d’avril 2020. Dimensions indexe plus de 5 millions d’articles annuellement et couvre, contrairement au Web of Science de Clarivate Analytics, une part importante de la littérature publiée dans les revues nationales (Herzog, Hook et Konkiel, 2020). Ce sont donc 1 046 889 articles menés par des chercheurs canadiens (adresse principale de l’article) et publiés entre 1995 et 2019 qui sont analysés ici, avec certaines figures mettant l’emphase sur la période 2015-2019.

Les résultats sont présentés selon deux grandes catégories de libre accès, qui se subdivisent chacune en trois catégories :  

  • Le libre accès doré, où la version finale de l’article est disponible gratuitement aux lecteurs sur le site web de la revue, se décline en :
    • 1) libre accès doré (DOAJ), où l’article est publié dans une revue 100% libre accès indexée par le Directory of Open Access Journal (DOAJ);
    • 2) libre accès hybride, où l’article est publié dans une revue sous abonnement, mais rendu disponible rendu disponible gratuitement aux lecteurs (moyennant des frais de publication);
    • 3) libre accès bronze, où l’article est disponible sans qu’il ne soit associé clairement à une licence de diffusion.
  • Le libre accès vert, soit l’archivage d’une version de l’article dans un dépôt disciplinaire (arXiv, biorXiv, etc.) est quant à lui divisé selon le fait que l’article disponible corresponde à la version :
    • 1) publiée
    • 2) acceptée
    • 3) soumise

Notons que ces données sont mutuellement exclusives, et hiérarchisées en fonction de la « qualité » du format du document disponible. Par exemple, un article publié dans une revue dorée (DOAJ) et déposé dans un dépôt institutionnel ne sera  que considéré que dans la catégorie doré (DOAJ). Le statut de libre accès des articles a été déterminé au début de 2020; ainsi, nos résultats indiquent leur niveau d’ouverture au début de cette année, et non pas lors de leur publication.

Le facteur linguistique

La figure 1 montre l’évolution du pourcentage d’articles en libre accès réalisés par des chercheurs canadiens entre 1995 et 2019, selon la langue et le type de libre accès. Pour l’ensemble de la période, on remarque que les articles en français sont plus susceptibles d’être diffusés en libre accès que ceux en anglais. Toutefois, alors que la proportion d’articles en français demeure plutôt stable depuis le début des années 2000, celle des articles en anglais augmente de façon régulière. Ainsi, pour les dernières années, la proportion d’articles en libre accès est pratiquement à toutes fins pratiques la même tant en français qu’en anglais. Le type de libre accès diffère de façon importante selon la langue : la quasi-totalité des articles en en français disponibles en libre accès sont sous la forme bronze, et sont diffusés sur la plateforme Érudit, alors que ceux publiés en anglais prennent plusieurs formes — en ordre d’importance doré, bonze, hybride, vert (soumis), vert (publié) et vert (accepté). Cette diversité de formats reflète également le fait que les articles en anglais couvrent un spectre disciplinaire plus grand, alors que ceux publiés en français sont principalement dans les domaines des sciences sociales et humaines.

figure 1
Figure 1. Pourcentage d’articles canadiens en libre accès, selon le type et la langue de l’article, 1995-2019.

 

D’importantes différences entre les institutions

La figure 2 présente, pour 2015-2019, le pourcentage d’articles en libre accès des institutions ayant mené au moins 2000 articles. Ce pourcentage va d’un peu plus de 50 % pour l’Hospital for Sick Children de l’Université de Toronto, à 26 % pour Ryerson University. Dans l’ensemble, les universités québécoises (Montréal, Laval, McGill et Sherbrooke) obtiennent un pourcentage d’articles en libre accès supérieur à la moyenne — principalement dû à leur haut pourcentage de libre accès bronze — alors que les institutions plus actives dans le domaine des sciences naturelles et du génie (Waterloo, Concordia, Polytechnique et Ryerson) ont un pourcentage de libre accès global beaucoup plus bas. Ces dernières ont, toutefois, un pourcentage de libre accès vert (toutes formes) beaucoup plus important. Ces résultats sont cohérents avec les différences disciplinaires dans l’adoption du libre accès (Piwowar et coll., 2018), mais ils montrent également l’influence non négligeable de la langue.

Figure 2
Figure 2. Pourcentage d’articles en libre accès, selon le type, pour les institutions canadiennes ayant mené plus de 2000 articles, 2015-2019.

 

D’importantes différences entre les disciplines

D’importantes différences disciplinaires sont observées dans le pourcentage d’articles financés disponibles en libre accès. En effet, alors que plus de la moitié des articles financés par les organismes subventionnaires du domaine de la santé sont disponibles en libre accès (Santé publique du Canada, Génome Canada, Michael Smith Foundation, IRSC et FRQ-S), une majorité de ceux des sciences naturelles et sociales, et des arts et humanités demeurent fermés (Figure 3, gauche). On remarque qu’à l’échelle fédérale, plus de 60 % des articles financés par les IRSC et publiés entre 2015 et 2019 sont en libre accès, alors que seulement 39 % de ceux financés par le CRSNG et 27% de ceux financés par le CRSH le sont. On remarque néanmoins une croissance du libre accès (Figure 3, droite), passant de 43 % en 2005 à 63 % pour les IRSC (2016), de 24 % à 41 % pour le CRSNG (2017) et de 14 % à 30% pour le CRSH (2016). Les baisses observées dans les dernières années sont dues à l’embargo de diffusion en libre accès permis par les organismes subventionnaires fédéraux.  Enfin, on remarque que les articles financés par les organismes subventionnaires québécois obtiennent des taux de libre accès similaires à ceux de leurs pairs fédéraux, illustrant l’importante dimension disciplinaire du libre accès.

Figure 3
Figure 3. Pourcentage d’articles en libre accès, selon le type, pour les principaux organismes subventionnaires canadiens, 2015-2019 (gauche); pour les trois principaux organismes subventionnaires fédéraux, 2005-2019 (droite).

 

La recherche financée demeure inaccessible

Les pratiques de diffusion en libre accès au Canada sont hétérogènes, et principalement influencées par la discipline : les articles du domaine de la santé, où la recherche est fortement internationalisée et où les mandats de libre accès sont légion, montrent un pourcentage de libre accès nettement supérieur à ceux des sciences naturelles et des sciences sociales et humaines, où les mandats de libre accès sont apparus plus tard et n’ont pas obtenus la même adoption. Ces résultats sont très similaires à ceux que nous avions obtenus en utilisant une base de données moins inclusive (Larivière et Sugimoto, 2018), ce qui suggère que la tendance observée n’est pas due au jeu de données utilisées.

La langue semble jouer un rôle important : les articles en français sont plus susceptibles d’être disponibles en libre accès, surtout s’ils ont été publiés avant 2015. Cette tendance est vraisemblablement causée par les revues diffusées sur la plateforme Érudit, dont la très grande majorité du contenu est ouvert.

Dans l’ensemble, nos chiffres montrent qu’une minorité d’articles menés par les chercheurs canadiens sont disponibles en libre accès, malgré l’adoption de mandats en ce sens par la plupart des organismes de financement canadiens et québécois. Dans certains cas, ces mandats ne datent que de quelques années, et il est possible que leurs effets ne soient pas encore visibles. Dans d’autres cas, par contre, ce faible taux de conformité aux mandats montre le long chemin à parcourir afin de convaincre les chercheurs d’adopter le libre accès dans leurs pratiques de diffusion des connaissances. En souhaitant que la pandémie actuelle puisse avoir quelques effets positifs, à la fois sur la volonté des chercheurs de se conformer aux politiques de libre accès qu’à celle des organismes subventionnaires de les faire respecter…

Dans l’ensemble, nos chiffres montrent qu’une minorité d’articles menés par les chercheurs canadiens sont disponibles en libre accès, malgré l’adoption de mandats en ce sens par la plupart des organismes de financement canadiens et québécois. [...]. [Nous souhaitons] que la pandémie actuelle puisse avoir quelques effets positifs, à la fois sur la volonté des chercheurs de se conformer aux politiques de libre accès qu’à celle des organismes subventionnaires de les faire respecter…

Références :

Auteur(e)s

  • Vincent Larivière
    Université de Montréal

    Vincent Larivière est professeur titulaire à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information de l’Université de Montréal, où il enseigne les méthodes de recherche en sciences de l’information et la bibliométrie. Il est également directeur scientifique de la plateforme Érudit, directeur scientifique adjoint de l’Observatoire des sciences et des technologies et membre régulier du Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie. 

  • Virginie Paquet

    Université de Montréal

    Virginie Paquet est étudiante à la maîtrise en sciences de l'information à l'École de bibliothéconomie et des sciences de l'information de l'Université de Montréal. Elle s'intéresse à la diffusion de la science et au libre accès.

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