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13 février 2020
Vincent Larivière, Fei Shu et Cassidy R. Sugimoto
Université de Montréal, Université de l’Indiana à Bloomington

Les controverses scientifiques révèlent souvent les normes cachées du système scientifique, rendant explicites des pratiques implicitement acceptées au sein de la communauté scientifique. L'épidémie actuelle du coronavirus (2019-nCOV) révèle, quant à elle, deux vices du système de l’édition savante : les résultats de la recherche demeurent souvent inaccessibles, et trop d’incitatifs poussent les chercheurs à publier en anglais.

Corona
Image du coronavirus produite par le Centers for Disease Control and Prevention's. Source : Public Health Image Library (PHIL), partir de Wikimedias Commons.

L’inaccessibilité de la recherche

Le 31 janvier 2020, le Wellcome Trust a qualifié le coronavirus de « menace importante et urgente pour la santé mondiale » et a appelé « les chercheurs, les revues et les bailleurs de fonds à veiller à ce que les résultats et données de recherche concernant cette épidémie soient partagés rapidement et ouvertement afin d’informer la réponse de la santé publique et aider à sauver des vies »1.  Les signataires de cette déclaration comprenaient des éditeurs commerciaux — tels que Elsevier, Springer Nature et Taylor & Francis — ainsi que plusieurs bailleurs de fonds et sociétés savantes. Cette réponse rapide contrastait avec la réaction à l'épidémie d'Ébola en Afrique de l'Ouest 2014-20162, où l'accès à la recherche a été fortement retardé3.  

Les controverses scientifiques révèlent souvent les normes cachées du système scientifique, rendant explicites des pratiques implicitement acceptées au sein de la communauté scientifique4.  L'épidémie actuelle du coronavirus (2019-nCOV) révèle, quant à elle, deux vices du système de l’édition savante : les résultats de la recherche demeurent souvent inaccessibles, et trop d’incitatifs poussent les chercheurs à publier en anglais.

Une ouverture insuffisante

Les cosignataires de la déclaration se sont engagés à rendre disponibles toutes les recherches et données sur l'épidémie; soit sur des serveurs de prépublications pour les articles qui n'ont pas été évalués par les pairs, soit sur des plateformes des revues pour les articles qui l’ont été. Elsevier a donc mis à disposition via son « Centre d’information sur le Coronavirus » quelques dizaines d’articles et chapitres de livres évalués par des pairs, ainsi qu’une dizaine d’articles et commentaires publiés dans The Lancet5. On est très loin cependant de la littérature disponible sur le coronavirus publiée au niveau mondial. Selon le Web of Science, 13 684 articles ont été publiés sur le sujet depuis la fin des années 1960, dont plus de la moitié (51,5%) sont en accès fermé. Elsevier a publié 1 988 de ces articles, dont 27,9% (n = 555) sont disponibles en libre accès.

En fait, même si tous les articles sur le coronavirus étaient disponibles, cela serait encore insuffisant pour faire face à la crise, étant donné la nature intrinsèquement interdisciplinaire de la recherche biomédicale6. Les 13 684 articles sur les coronavirus citent plus de 200 000 articles, couvrant des domaines aussi variés que la microbiologie, la gastro-entérologie ou la pédiatrie. Si l’on veut faire avancer la science, tous les travaux antérieurs doivent être ouverts, et non pas seulement une partie de ceux-ci.

Les signataires de la déclaration du Wellcome Trust conviennent de suivre ces principes non seulement pour l’épidémie actuelle, mais pour toutes les situations futures « où il y aurait un avantage significatif pour la santé publique à ce que les données soient partagées largement et rapidement »7. Cette déclaration montre le lien direct entre santé publique et partage des résultats de recherche, et rend explicite le fait que les paywalls, embargos de libre accès, et autres entraves aux résultats de la recherche sont des freins aux progrès de la science et constituent ainsi une menace pour la santé publique.

Et les autres maladies?

On peut affirmer que le coronavirus et l’Ebola représentent des menaces uniques pour la santé publique. Cependant, il existe plusieurs autres maladies dont la prévalence nécessiterait une urgence similaire. Par exemple, les Centers for Disease Control and Prevention estiment que du 1er octobre 2019 au 25 janvier 2020, il y a eu aux États-Unis plus de 20 millions de cas de grippe, entraînant entre 10 000 et 25 000 décès8. Le nombre de morts relié à l'épidémie de coronavirus est bien moindre (910 en date du 10 février 2020). Si ouvrir la recherche sur les coronavirus accélère la production de connaissances dans ces domaines, pourquoi — autres que pour des raisons mercantiles — ne pas ouvrir les résultats de recherche sur tous les problèmes de santé publique?

Si ouvrir la recherche sur les coronavirus accélère la production de connaissances dans ces domaines, pourquoi — autres que pour des raisons mercantiles — ne pas ouvrir les résultats de recherche sur tous les problèmes de santé publique?

Publier en anglais à tout prix…

L'autre élément controversé révélé par l'épidémie actuelle est l’existence d’incitatifs à la publication savante en anglais. Au cours de la dernière décennie, les universités chinoises, comme celles de nombreux autres pays, ont mis en place des primes à la publication, pouvant octroyer aux chercheurs l’équivalent de plusieurs mois, voire plusieurs années, de salaire s’ils publient dans les grandes revues internationales9. Invariablement, publier dans ces revues implique de se conformer à la lingua franca qui n’est pas nécessairement bien comprise par tous. Bien que la diffusion des connaissances à la communauté scientifique internationale soit un élément important, cette diffusion ne doit pas se faire au détriment de la diffusion aux communautés locales, en particulier celles qui ont un lien direct avec le sujet d'étude10. En raison à la fois des paywalls et de l'utilisation de l'anglais, les revues internationales sont souvent inaccessibles à ceux qui offrent des soins médicaux de première ligne ou élaborent les politiques de santé publique. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé avec la recherche chinoise publiée après l’épidémie du SRAS. En effet, comme le montre la Figure 1, l'importance de la recherche sur la veille sanitaire en Chine a augmenté de façon exponentielle après l’épidémie. Cependant, alors que la plupart des travaux sur le sujet ont été publiés dans des revues nationales au cours de la première décennie du XXIe siècle (18 articles dans des revues internationales en 2003, contre 153 dans des revues nationales), la grande majorité des articles de 2019 ont été publiés dans des revues internationales (219 contre 599).

Larivière Figure 1
Figure 1. Augmentation des études chinoises après l’épidémie du SRAS. Source : Web of Science (revues internationales) et China National Knowledge Infrastructure (revues nationales)
 

… et ses conséquences

Les conséquences désastreuses de ces incitatifs sont à nouveau illustrées par l'épidémie actuelle. Dès l’arrivée des premiers cas, le Centre chinois de contrôle et de prévention des maladies a envoyé un groupe d'experts à Wuhan pour récupérer des données sur le virus. Les chercheurs ont ensuite passé deux semaines à rédiger et à soumettre des articles au New England Journal of Medicine11  et à The Lancet12, plutôt que de mettre immédiatement les informations obtenues à la disposition du public et des praticiens! Ce sont des médecins de Wuhan, qui étaient au courant de la possibilité d’une transmission humain à humain, qui ont publié l’information sur les réseaux sociaux. Réalisant l’absurdité de la situation, le gouvernement chinois a émis une règle stipulant que les projets financés sur les coronavirus — y compris ceux de la nouvelle initiative de 1,5 million de la National Science Foundation of China (NSFC) — devaient être publiés dans des revues locales plutôt que dans des revues internationales, et que le l'accent devrait être mis sur la lutte contre le virus afin de sauver des vies13. Cette politique démontre à nouveau les vices du système de diffusion des connaissances actuel : en encourageant la publication à l’international, le gouvernement chinois agit contre les intérêts de ses citoyens.

Ouvrir la littérature sans délai

Nous espérons que ces membres de la communauté scientifique, éditeurs, bailleurs de fonds et sociétés savantes, demeureront fidèles à leur parole : le partage rapide des résultats de la recherche est nécessaire afin d’informer le public et de sauver des vies. L’épidémie actuelle pourrait d’ailleurs servir de catalyseur de changement. Le gouvernement américain, par exemple, envisage un décret rendant toutes les études financées par le gouvernement fédéral libres de lecture dès leur publication, plutôt qu’après un embargo d’un an comme c’est le cas actuellement14. Or, bon nombre de signataires de la déclaration du Wellcome Trust se sont prononcés contre le décret du gouvernement américain, ce qui est en contradiction flagrante avec les principes qui y sont énoncés.

Il est essentiel que tous les acteurs reconnaissent ce que cette crise de santé publique a rendu évident : l’accès libre immédiat aux résultats de la recherche est nécessaire à l’avancement efficace et approprié des connaissances. Souhaitons que les signataires de la déclaration du Wellcome Trust soient cohérents, et mettent ce principe en application pour l’ensemble de la littérature qu’ils publient.

Il est essentiel que tous les acteurs reconnaissent ce que cette crise de santé publique a rendu évident : l’accès libre immédiat aux résultats de la recherche est nécessaire à l’avancement efficace et approprié des connaissances.

Auteur(e)s

  • Vincent Larivière, Fei Shu
    Université de Montréal

    Vincent Larivière est professeur titulaire à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information de l’Université de Montréal, où il enseigne les méthodes de recherche en sciences de l’information et la bibliométrie. Il est également directeur scientifique de la plateforme Érudit, directeur scientifique adjoint de l’Observatoire des sciences et des technologies et membre régulier du Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie. 

    Fei Shu est professeur à l’Académie des sciences et de l’éducation de l’Université Hangzhou Dianzi University, et chercheur associé à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information de l’Université de Montréal.

  • Cassidy R. Sugimoto
    Université de l’Indiana à Bloomington

    Cassidy R. Sugimoto est professeure titulaire à l’Université de l’Indiana à Bloomington. Ses travaux s’intéressent à la production et la diffusion des connaissances savantes, et ont été financés par la National Science Foundation, l’Institute for Museum and Library Services, et la Sloan Foundation, entre autres. Elle préside depuis 2015 l’International Society for Scientometrics and Informetrics, et est titulaire d’un Baccalauréat en performance musicale, et d’une maîtrise et un doctorat en sciences de l’information de l’Université de la Caroline du Nord à Chapel Hill.

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