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4 juin 2020
Reine Abi Rached
Université Saint-Joseph à Beyrouth 

Je retiens ici deux questions issues de l'enquête de terrain que j'ai réalisée et qui portait sur l’intégration de la communauté libanaise de la région métropolitaine de Montréal entre 1975 et 2015 : que pensez-vous du projet souverainiste du Québec? Comment comprenez-vous la spécificité du Québec en matière de langue?

Reine
Lors du 50e anniversaire des relations consulaires entre le Québec et le Liban, l'artiste peintre libanais Fouad Tomb a été invité à produire un tableau qui serait traduit en timbre commémoratif.
Contexte du récit de recherche 

« Deux solitudes ». En 1945, l’écrivain canadien Hugh MacLennan décrit ainsi l’isolement réciproque des communautés linguistiques du pays, francophone et anglophone. 

« Deux négations ne font pas une nation ». Parallèlement, en 1949, le journaliste et homme politique libanais Georges Naccache exprime ainsi le compromis historique du Pacte national du Liban (1943). Ce traité engageait les chrétiens à renoncer à l’intervention de l’Occident dans les affaires libanaises si les musulmans abandonnaient l’idée de l’arabisation du pays. 

L’immigrant libanais vivant au Québec est donc traversé par ces « deux négations » et ces « deux solitudes ». Quelles seraient alors les tendances politiques de la communauté libanaise québécoise à l’égard de la souveraineté et du fait français. Ce sont les questions de recherche que je traite ici.

Méthodologie utilisée

Dans le cadre de mon projet de thèse1, j’étudie l’intégration de la communauté libanaise de la région métropolitaine de Montréal, entre 1975 et 2015. Cette période correspond à la plus récente vague migratoire des Libanais, allant de la guerre civile libanaise en 1975 jusqu’à nos jours. L’enquête de terrain fut réalisée au printemps 2018. Elle a été menée auprès de 45 participant-e-s2 appartenant à la première génération, par le biais d’entrevues semi-directives3. J'y ai recueilli plusieurs éléments sur les perceptions politiques de cette communauté. Je retiens ici ces deux questions issues de ces entrevues : que pensez-vous du projet souverainiste du Québec? Comment comprenez-vous la spécificité du Québec en matière de langue?

Que pensez-vous du projet souverainiste du Québec?

Le nombre des participants plutôt « contre » la souveraineté est plus élevé que le nombre de ceux qui étaient plutôt « pour ». Étant donné la méthodologie qualitative que nous adoptons dans notre thèse, nous nous attarderons sur l'analyse des propos. Quelles sont alors les nuances en termes d’opinion qui méritent d’être soulevées dans les deux camps? 

Dans le camp du « contre », trois motifs ressortent. Certains sont contre la souveraineté pour des raisons économiques. En effet, cette stabilité est primordiale pour les expatriés libanais étant donné les problèmes économiques structurels auxquels ils ont fait face dans leur pays pendant plusieurs décennies, et ce jusqu’à aujourd’hui. Citons ici les propos de cette administratrice en santé de 41 ans : « Je comprends tout à fait le fait qu’ils veulent garder leur identité culturelle, et ils ont le droit […]. Mais, d’un point de vue économique, se séparer du Canada, ça n’a aucun sens pour le business. On est déjà dépendant du Canada et ultimement des États-Unis. »

D’autres ont peur de revivre les divisions identitaires du pays d’origine et préfèrent un Canada qui n’est pas « divisé ». Cette fleuriste de 50 ans l’affirme ainsi : « J’aime mieux que le Canada soit uni, c’est meilleur à tous les niveaux. On réussit mieux dans un Canada uni […]. Le problème est que je ne veux pas que les divisons se répètent ici comme au Liban. Si nous étions unis au Liban, il n’y aurait pas eu tous ces problèmes ! »

Puis, il y a ceux qui valorisent leur pays d’accueil, le Canada, son rayonnement à l’échelle internationale, ainsi que son modèle multiculturaliste favorisant la préservation de leurs droits culturels. Cette comptable de 53 ans exprime ainsi l’essence de ce nationalisme canadien : « Je suis contre, car le Canada c’est un tout. Si on enlève le cœur qui est le Québec, il ne battra pas tout seul. »

Quant au camp du « pour », on retrouve ceux qui adhèrent, parfois dès leur arrivée, à l’idée de la souveraineté, par amour de la culture québécoise (« souverainistes de cœur ») et ceux qui militent par raisonnement stratégique politico-économique (« souverainistes de raison »). La citation suivante, d’un retraité de 67 ans, est très significative : « Je ne suis pas souverainiste sur papier, mais je suis souverainiste de cœur. J’ai beaucoup lu sur l’histoire québécoise […], j’ai eu beaucoup de discussions avec des militants souverainistes et je peux dire qu’ils sont très ouverts. » D’autres expriment une déception soit à cause des tournures politiques qui n’ont pas répondu aux attentes minimales d’autonomie, soit à cause des « échecs » des politiques d’intégration qui n’ont pas traité de manière sérieuse la discrimination ethnique au public comme au privé. 

Par ailleurs, les « souverainistes de raison » affichent leur ouverture face à l’idée de séparation en exerçant activement leur droit de vote. Voici l’avis d’un chef d’entreprise de 55 ans : « Sincèrement, je ne pense pas que c’est une mauvaise idée de demander la souveraineté. J’ai payé 33 % de mon salaire en impôts et taxes. Si la souveraineté résout cette question de surtaxation et surimposition, pourquoi ne pas se séparer ! »

Enfin, quelques participants affichent une neutralité positive. Ils sont prêts à accepter un tel projet politique, mais à condition qu’il soit réalisable sur tous les plans et que la majorité des Québécois y croient fermement. 

Comment comprenez-vous la spécificité du Québec en matière de langue? 

Les participant-e-s différencient clairement la protection de la langue française du projet souverainiste. D’ailleurs, une quasi-majorité défend la légitimité du renforcement du français par l’adoption de lois. La langue française est comprise comme étant vitalement liée à la culture québécoise, son histoire et son patrimoine, comme en témoigne ce restaurateur de 56 ans : « J’ai pris réellement connaissance de l’histoire québécoise, à travers mes enfants, quand je les aidais dans leurs études. Je comprends tout à fait la défense de la langue : s’ils perdent leur langue, ils vont perdre leur identité et c’est fatal comme perte. » 

D’autre part, les craintes des Québécois(e)s face à l’affaiblissement du français sont estimées fondées, comme l’exprime bien ce chargé de projets de 44 ans : « Je comprends tout à fait leurs craintes; ils deviennent de plus en plus minoritaires avec l’arrivée massive d’immigrants chaque année qui parlent souvent anglais ; leur langue disparaîtra s’ils ne la défendent pas. » Enfin, la langue française est perçue comme un facteur d’enrichissement de l’identité d’origine, comme l’affirme cette éducatrice de 57 ans : « Je le prends d’un point de vue positif parce qu’on apprend le français et c’est une richesse […] ; celui qui apprend une nouvelle langue, c’est la culture de cette langue qu’il prend avec ! »

...la langue française est perçue comme un facteur d’enrichissement de l’identité d’origine, comme l’affirme cette éducatrice de 57 ans : « Je le prends d’un point de vue positif parce qu’on apprend le français et c’est une richesse […] ; celui qui apprend une nouvelle langue, c’est la culture de cette langue qu’il prend avec ! »

Toutefois, les avis sont partagés quant à l’efficacité de certains règlements sur les moyens de protection. Je cite les paroles de cet ingénieur de 31 ans : « Je comprends leur point de vue en matière de langue […] ; quelquefois, il y a des règlements vraiment superficiels sur l’ordre des mots comme Hello-Bonjour par exemple : quel mot dire en premier ! » Un abus est aussi ressenti à l’égard de certaines lois comme le rapporte ce gestionnaire en informatique de 44 ans : « Je pense que les lois liées à la défense de la langue sont parfois un peu exagérées. En théorie, elles ont un bon objectif, mais leur mise en pratique est un peu exagérée. » Enfin, d’autres pensent que l’appui du français dans la sphère publique ne devrait pas se réaliser en affaiblissant l’anglais. C’est ce qu’affirme cette gestionnaire en design de 32 ans : « Leur but de défendre la langue, c’est bien, mais ils exagèrent un peu surtout par rapport à la place de l’anglais. Il ne faut pas oublier que l’anglais est la langue du marché du travail ! »

En conclusion

Le présent article constitue une partie de mes résultats de recherche quant à la participation politique de la communauté libanaise montréalaise. Cette dimension politique est une composante importante du concept contemporain de « citoyenneté » dans la mesure où elle permet de démontrer le niveau d'intégration du migrant dans une société d'accueil. Nous pouvons en déduire que leur engagement n'est pas seulement soutenu, mais aussi diversifié, étant donné les multiples nuances d'opinions recueillies.

Enfin, je me permets de souligner que mes origines libanaises et le fait d’avoir vécu à Montréal pendant plus de 15 ans ont été des facteurs déterminants dans le choix de mon sujet de thèse. Ma formation universitaire en relations internationales a aussi joué un rôle clé.

Enfin, je me permets de souligner que mes origines libanaises et le fait d’avoir vécu à Montréal pendant plus de 15 ans ont été des facteurs déterminants dans le choix de mon sujet de thèse. Ma formation universitaire en relations internationales a aussi joué un rôle clé.

  • 1. Je voudrais remercier le Conseil national de la recherche scientifique libanais (CNRS-L) et l'Université Saint-Joseph pour le financement de ma thèse de doctorat et Mme Liliane Kfoury, ma directrice de thèse, pour son précieux soutien.
  • 2. Les candidats ont été recrutés via le réseautage personnel et le réseautage sur les médias sociaux. L’échantillon de 45 personnes comprend, de manière représentative, toutes les confessions libanaises et toutes les classes sociales et même les statuts d’immigration.
  • 3. C’est une technique d’enquête qualitative, utilisée en sciences humaines et sociales, qui comprend une série d’interrogations ouvertes autour de thèmes précis.

Auteur(e)

  • Reine Abi Rached
    Université Saint-Joseph à Beyrouth 

    Titulaire d'une maîtrise en Études internationales de l'Université de Montréal, Reine Abi Rached a travaillé comme coordonnatrice de projets dans une ONG de coopération internationale à Montréal. Elle a également effectué plusieurs stages et exercé des activités bénévoles auprès de divers organismes de défense des droits de la personne. Peu après son retour au Liban, son pays d'origine, elle a entamé, en 2016, des études doctorales en Sciences humaines, spécialité Histoire-Relations internationales, à l'Université Saint-Joseph de Beyrouth. Reine Abi Rached s'intéresse à plusieurs thèmes de recherche comme les politiques migratoires, le concept de citoyenneté et la diaspora libanaise.

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