Aller au contenu principal
Il y a présentement 0 item dans votre panier d'achat.
12 octobre 2016
Jean-Claude Simard
Université du Québec à Rimouski

Chronique Simard : Science fiction
Visuel de la série Le trône de fer (Game of Thrones).Source : HBO.com

Jean Claude Simard
Université du Québec à Rimouski
Chronique La science en culture
15 septembre 2016

On oppose souvent littérature et science, à juste titre d’ailleurs. La première produit des œuvres de fiction et mobilise l’imagination pour inventer librement personnages et situations, tandis que la seconde exploite plutôt la raison, s’appuyant sur des faits qu’elle analyse à l’aide d’une méthode rigoureuse. En d’autres termes, l’une table d’abord sur la subjectivité créatrice de l’écrivain, alors que l’autre prétend faire du scientifique un observateur objectif et impartial. Bien sûr, il ne faut pas exacerber cette opposition, issue en dernière analyse du positivisme du XIXe siècle. Ainsi, certains philosophes comme Feyerabend ont remis en cause la fonction de la méthode en science, d’autres, à l’instar de Duhem et Kuhn, ont montré de manière convaincante que les faits, grevés de théorie, ne sont jamais neutres, et l’on pourrait sans peine allonger le répertoire de ces remises en cause de l’objectivité scientifique. Cependant, même nuancé de diverses manières, il reste que le contraste entre ces deux activités saute aux yeux.

Les genres littéraires

Lorsqu’on examine de plus près la littérature, on constate qu’elle se répartit en divers genres. Initiées par la Poétique d’Aristote, ces classifications utiles ont été reprises et affinées au XIXe siècle, au moment où la critique littéraire est devenue, en quelque sorte, une profession de plein droit. C’est alors qu’on a inventorié le roman, la nouvelle, le théâtre, la poésie, ainsi de suite, et qu’on les a eux-mêmes subdivisés. Ainsi, pour ne prendre qu’un exemple, le roman sera historique, psychologique, policier, noir, ainsi de suite. Faisant partie du bagage académique, ces catégories vont maintenant de soi et elles sont d’ailleurs utilisées tant par les libraires que par les bibliothèques.

Cela dit, quel que soit leur genre, la plupart des ouvrages littéraires font comme si la science et la technique n’existaient pas1 . Pour prendre à nouveau le cas du roman, les personnages y évoluent en quelque sorte dans un vacuum technoscientifique2 . Seuls deux genres, d’ailleurs assez récents dans la longue histoire de la littérature, se présentent autrement. C’est qu’ils font usage d’une interface entre science et littérature, la technologie. Je fais ici référence à la science-fiction et à ce que les spécialistes appellent l’heroic fantasy.

Précisions nécessaires

Très connue, la science-fiction se passe de présentation. Mais qu’est-ce donc que l’heroic fantasy (le terme français correspondant, le merveilleux héroïque ou la fantaisie héroïque, est nettement moins usuel)? Préciser de quoi l’on parle au juste importe d’autant plus que ce genre connaît actuellement une faveur exceptionnelle, puisqu’il ne se limite pas au roman ou à la nouvelle, mais qu’il envahit aussi le cinéma, la bande dessinée, les jeux vidéo, etc. 

Ses traits récurrents sont simples : il s’agit d’un récit se déroulant dans un monde imaginaire baigné de merveilleux3 . Il met en scène un héros, souvent un jeune homme, qui devient une sorte d’aventurier poursuivant une quête. Le tout reprend en général la structure classique du bildungsroman, et se présente donc sous la forme d’un récit d’initiation, plus précisément d’un voyage ponctué d’épreuves et de combats. La plupart du temps, l’auteur le situe dans le cadre d’une féroce lutte de pouvoir opposant les forces du Bien aux puissances maléfiques. Dans ces conditions, on comprend pourquoi les pérégrinations du héros sont émaillées de dangers de toutes sortes. C’est donc une geste de style épique4 , un récit d’aventures plus ou moins manichéen. L’archétype de ce genre d’ouvrage est évidemment Le Seigneur des anneaux de Tolkien5 , mais une série comme Le trône de fer (Game of Thrones) en constitue une adaptation contemporaine particulièrement réussie, ce qui explique sans doute son succès foudroyant6

Cet univers est très hiérarchisé : il s’agit d’une forme de féodalité, où existent non des États-nations modernes, mais plutôt des royaumes, défendus par une chevalerie. En outre, on y pratique encore diverses formes de paganisme, bien éloignés du monothéisme de type chrétien. C’est pourquoi certains critiques anglo-saxons ont parlé, à ce propos, de monde pseudo-médiéval ou de medieval fantasy. Ajoutons que ces mondes ignorent la révolution industrielle, et la maîtrise des forces naturelles y est souvent limitée aux moulins ou aux animaux de trait comme le bœuf ou le cheval; l’économie y est en conséquence basée sur des activités pastorales ou agricoles. On n’y trouvera donc nulle machine, non plus qu’aucune technologie avancée, et, pour mener leurs combats, les protagonistes usent d’armes liées à leur style et à leur personnalité, voire à leur nature même7 , des armes blanches, en somme, avec lesquelles ils font corps, tels les épées, les lances ou les arcs. C’est là un point essentiel: dans cet univers préindustriel, c’est la magie qui jouera le rôle de la technologie. Avant de défendre cette thèse, fondamentale pour notre propos, il faut d’abord montrer l’omniprésence de la magie dans l’heroic fantasy.    

Elle s’incarne dans diverses manifestations surnaturelles. On parle d’abord de sa maîtrise par quelques personnages très ciblés, une élite, soit le magicien (habituellement un praticien de la magie blanche, positive), le sorcier (habituellement un praticien de la magie noire, maléfique) ou l’enchanteresse (un personnage souvent ambivalent). Il n’est donc pas étonnant que la parole hermétique y cristallise un puissant pouvoir, qu’il s’agisse de prophétie, de formule secrète, d’incantation ou encore de sortilège8 . Évidemment, les objets dotés de propriétés magiques, tels les anneaux, le bâton du magicien et les miroirs, y abondent. Enfin, on y rencontre des créatures plus ou moins anthropomorphes, comme les démons, les géants et les nains, mais aussi un bestiaire peuplé d’animaux fantastiques, tel le dragon. Notons d’ailleurs que dans pareil univers, préscientifique et en général polythéiste, il est normal que cet être surnaturel joue un rôle éminent, car il symbolise les forces originelles, la nature primitive et non encore domestiquée. En effet, cet animal fabuleux d’ascendance reptilienne est issu de la fusion des quatre éléments primordiaux: il crache bien sûr le feu; par ailleurs, ses ailes lui permettent de voler comme un oiseau (air), mais il est couvert d’écailles comme un poisson (eau), tout en possédant les griffes et la dentition d’un lézard ou d’un carnassier (terre). À ce titre, on peut le considérer comme la quintessence9 de la nature élémentaire. 

La magie et la question du temps

Cette omniprésence de la magie dans l’heroic fantasy pose la question de sa nature exacte: qu’est-ce au juste? Comme le disait, dans un de ses ouvrages célèbres, l’anthropologue et ethnologue Malinowski (1884-1942), fondateur de l’école fonctionnaliste, la magie est une activité technique puissante, mais secrète ; c’est pourquoi elle demeure la prérogative d’une petite élite10 . Dans les sociétés préindustrielles, il s’agit d’un mode d’action sur la nature, un prétendu contrôle de ses forces, mais sans la connaissance de ses lois. Dans les sociétés modernes, ce rôle est joué par la technologie. Et c’est précisément cette fonction de la technologie qui entre en résonnance avec la science-fiction. Un de ses principes de base, en effet, c’est l’extrapolation d’une invention actuelle à une situation future, ce pourquoi certains parlent, à son propos, de littérature d’anticipation. Qu’il s’agisse du voyage dans le temps de Wells ou de la téléportation dans Star Trek, on obtient ainsi une conjoncture qui n’existe pas encore, mais qui fait partie du vaste domaine des possibilités ouvertes par le développement technique.   

On le voit, la magie d’un passé indécis et le fantasme d’une hypertechnologie future jouent exactement le même rôle : ce sont les opérateurs temporels du récit. Grâce à cet éloignement fictif, régression et anticipation peuvent créer l’effet de réel propre à la littérature11 , ce qui permet la suspension du jugement et l’envol concomitant de l’imagination. C’est ainsi que la science-fiction et l’heroic fantasy révèlent leur complicité, un passé et un avenir imaginaires représentant les faces opposées du Janus de l’uchronie, maître du temps vague et indéfini. Et dans les deux cas, c’est l’embrayage technologique qui assure la crédibilité permettant aux adultes de rêver sans culpabilité, comme les tout-petits. Après tout, la technologie, c’est du sérieux, et le droit de rêver, comme l’appelait le philosophe Bachelard12 , n’a pas d’âge!

La boîte noire

Avant de conclure, il nous faut faire un petit détour par la cybernétique et dire un mot de la boîte noire. Le terme a été créé par le fondateur de cette technoscience, Norbert Wiener (1894-1964), dans son ouvrage séminal de 1948, Cybernetics or Control and Communication in the Animal and the Machine. Wiener a utilisé ce concept central pour asseoir sa théorie de la communication, mais on s’en sert parfois pour qualifier le comportement de ceux qui utilisent une technologie sans connaître son fonctionnement et sans vraiment s’y intéresser, bref, ceux à qui fait défaut toute culture scientifique et technologique. Ainsi, il y a boîte noire quand on connaît le point d’entrée d’un système (input) et son point de sortie (output), mais pas ce qui se produit entre les deux ; autrement dit, lorsque le fonctionnement interne d’un objet technologique demeure inconnu de l’utilisateur. Par exemple, j’introduis et tourne la clé de contact, et la voiture démarre. Que se passe-t-il entre ces deux événements? Mystère.

Soit. Mais quel est le lien entre le concept de boîte noire et le sujet de cette chronique?

La technologie moderne, une boîte noire?

L’ingénieur moderne est en quelque sorte notre sorcier, car il crée de la technologie futuriste presque à volonté : GPS, téléphone intelligent, réalité augmentée, etc. Cette technologie dernier cri, l’utilisateur standard ne cherche pas à la comprendre, mais seulement à l’utiliser de manière fonctionnelle. Savoir comment ouvrir son poste de télé haute définition, comment changer de canal pour syntoniser son émission favorite, comment l’enregistrer, comment fermer ensuite l’appareil, voilà en somme à quoi se réduisent son ambition et sa curiosité. Comme l’avait bien vu notre Yvon Deschamps national, « On ne veut pas le sawouère, on veut le wouère » ! Rien de plus normal, dira-t-on. Certes, c’est une attitude spontanée et assez compréhensible, mais cela signifie que, de nos jours, la plupart des technologies quotidiennes constituent de simples boîtes noires. L’écrivain et visionnaire Arthur C. Clarke le disait dès 1973 : « Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie ». C’est ce qu’il appelait sa troisième loi de la technologie13 . Comment agit la téléportation? On n’en a aucune idée et on ne s’en soucie guère. Pourquoi la porte s’ouvre-t-elle au prononcé du mot sésame? Ali Baba n’en a cure. Que se passe-t-il au juste lorsque la télécommande actionne le poste de télévision? On l’ignore et peu importe, au fond, l’essentiel est que ça fonctionne. Ce rapport magique à l’objet est particulièrement évident dans la publicité, où un quelconque produit résoudra un problème complexe en trente secondes... 

Dans l’heroic fantasy et la science-fiction, l’opérateur temporel suspendait le jugement afin de libérer l’imagination, ce qui accréditait en retour la technologie futuriste ou occulte. Sans aucun écart temporel, la technologie moderne constitue un opérateur tout aussi efficace. En ce sens, Arthur C. Clarke aurait fort bien pu formuler ainsi sa troisième loi : « Toute technologie suffisamment avancée agit comme une authentique boîte noire. » De ce point de vue, sommes-nous vraiment si différents des personnages de fiction, qui maîtrisent suffisamment les données de leur environnement pour y évoluer à l’aise, mais sans vraiment les comprendre?

Les œuvres de science-fiction et d’heroic fantasy nous font rêver : grâce à elles, nous retombons en enfance. C’est certes une clé de leur succès. Mais notre rapport aux technologies avant-gardistes est si singulier qu’il nous interpelle: se pourrait-il qu’on tienne là une autre raison de la vogue phénoménale de ces deux genres littéraires?

  • 1On observe un phénomène analogue dans les médias, qu’ils soient écrits, télévisés ou numériques. Les grands segments y sont en effet liés à la politique, à la vie culturelle (spectacles, musique, cinéma, littérature, théâtre, etc.), aux faits divers et au sport. Où sont la science et la technique? Pourtant, elles ont beaucoup plus d’impact sur nos vies que la culture en général et, surtout, que les faits divers!
  • 2Certains romans d’espionnage échappent en partie à ce jugement catégorique, puisqu’une invention ou un développement technologique marquant y constituent parfois un enjeu. Mais si le récit prend alors comme prétexte sa possession ou sa récupération (il faut l’empêcher de tomber entre de mauvaises mains), ce n’est pas là le cœur du genre, qui, né durant la guerre froide, nage essentiellement en eaux politiques.
  • 3C’est un genre essentiellement anglo-saxon. Cependant, il est parfois assez proche de l’univers des fées, qu’on appelle le merveilleux ou le féérique, une veine davantage propre au monde francophone et dont les contes de Perreault sont demeurés l’exemple-type. Shakespeare, qui a eu tant d’impact sur la littérature anglaise, faisait usage de plusieurs genres, mais bien que le merveilleux du « Songe d’une nuit d’été » ait engendré une descendance notable » (« Alice au pays des merveilles », « Peter Pan », etc.), ce sont d’autres filons du grand Will qui se sont davantage développés du côté anglophone, par exemple le fantastique, illustré par le fantôme du père d’Hamlet et le Caliban de « La tempête », ou l‘heroic fantasy, représentée par les sorcières de « Macbeth » et du « Roi Lear ».
  • 4Parmi d’autres, ce trait le distingue du genre fantastique, où le surnaturel fait soudain irruption dans le monde quotidien, mais où il demeure possible de franchir dans l’autre sens la barrière séparant les deux univers. Ajoutons que le fantastique ne fait pas spécifiquement appel à la technique, et il ne met en scène ni quête, ni monde imaginaire à tirer des griffes du Mal. De plus, les récits fantastiques exploitent, non l’élévation, la gloire ou la noblesse, mais la peur et l’angoisse. Au XXe siècle, Lovecraft en est demeuré le maître incontesté. Aujourd’hui, un fantastique mâtiné d’horreur connaît un succès retentissant, avec le retour tous azimuts des vampires et des zombies, tant en littérature qu’au cinéma, à la télévision ou sur la Toile.
  • 5Comme ce n’est pas nécessaire ici, je ne ferai pas la distinction entre l’"heroic fantasy" et la "high fantasy", dans laquelle certains classent parfois Le Seigneur des anneaux.
  • 6Des œuvres aussi développées incluent volontiers une géographie originale, mais également une histoire, des peuples et des généalogies distinctes, voire des langues créées de toutes pièces...
  • 7Ainsi, pour donner une fois de plus l’exemple du « Seigneur des anneaux », le noble Aragorn utilise une épée, le solide nain Gimli une hache, Legolas, l’elfe aérien, un arc, ainsi de suite.
  • 8On notera que, dans ces sociétés, les moyens de communication sophistiqués, tels le télégramme, le téléphone ou la télévision, brillent par leur absence. Quant à Internet, on en est encore à des années-lumière.
  • 9Rappelons que dans la cosmologie héritée des Grecs, et en particulier dans la philosophie aristotélicienne qui a tant marqué le Moyen-Âge, l’éther est le signe de la perfection et de l’immuabilité célestes. C’est donc littéralement, par-delà les quatre éléments terrestres, la quinte essence, c’est-à-dire la cinquième essence.
  • 10Bronislaw Malinowski, « Magic, Science and Other Essays » (New York, Doubleday, 1948). Pour Malinowski, le fait que son efficacité soit d’abord symbolique et sa valeur, sociale, n’en diminue ni l’importance ni la signification anthropologique.
  • 11Parfois, les auteurs de science-fiction laissent un de leurs personnages expliquer doctement le principe d’une invention de sa lointaine époque. Cela fait diablement sérieux, mais en fait, l’objectif est simplement de contribuer à l’effet de réel. Notons aussi au passage que dans la science-fiction, parfois hostiles, parfois bienveillantes, les civilisations plus avancées technologiquement jouent le rôle du sorcier ou du magicien de la "fantasy".
  • 12Gaston Bachelard (1884-1962), « Le droit de rêver » (Paris, PUF, 1970). L’expression est bien de Bachelard, mais ce sont les éditeurs qui ont rassemblé ses articles qui l’ont retenue comme titre de ce recueil posthume.
  • 13Il énonça cette troisième loi lors de la révision de son essai « Hazards of Prophecy : The Failure of Imagination », paru dans son recueil "Profiles of the Future". « An Enquiry into the Limits of the Possible », p. 19-26. La première édition avait paru en 1962, et la deuxième fut publiée en 1973.

Auteur(e)

  • Jean-Claude Simard
    Université du Québec à Rimouski

    Jean-Claude Simard a longtemps enseigné la philosophie au Collège de Rimouski, et il continue d’enseigner l’histoire des sciences et des techniques à l’Université du Québec à Rimouski. Il croit que la culture scientifique a maintenant conquis ses lettres de noblesse et que, tant pour le grand public que pour le scientifique ou le philosophe, elle est devenue tout simplement incontournable dans le monde actuel.

     

    Note de la rédaction :
    Les textes publiés et les opinions exprimées dans Découvrir n'engagent que les auteurs, et ne représentent pas nécessairement les positions de l’Acfas.

Commentaires