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16 novembre 2014
Yvan Lamonde
Université McGill
Rubrique:

Le rapport entre la science et la société se comprend si on le formule en termes de rapport entre l’individu qui fait profession de chercheur et la société.

Le rapport entre la science et la société se comprend si on le formule en termes de rapport entre l’individu qui fait profession de chercheur et la société. C’est la seule sinon la meilleure façon de se rendre compte que la science est faite par des humains et non par de prétendus habitants de Sirius. Les sciences faites par des humains sont des sciences… humaines. Faites par eux, pour eux. De l’alpha à l’oméga. C’est le point de départ épistémologique de l’historien que je suis depuis 35 ans, que l’histoire soit une science humaine ou une science sociale.

Les conséquences du mot de Lucien Febvre à l’effet que l’historien part toujours du présent pour interroger le passé, de SON présent, sont radicales, quand on s’y arrête. La première conséquence est une exigence, celle de connaître le présent, de s’y intéresser, de chercher à le comprendre malgré toutes les tentations, induites par le métier, de se confiner dans le passé  et de s’abriter dans les dépôts d’archives et les bibliothèques. Savoir donc, avec la conscience la plus claire possible, dans quel présent on se trouve. De ce point de vue, l’historien n’est jamais très loin d’être un intellectuel. S’il l’est le plus souvent de façon critique et, souvent, avec hésitation, c’est qu’il connaît professionnellement l’épaisse couche de profondeur historique, de nuances qu’il faut traverser pour voir clair et pour ne pas tomber rapidement dans le banal domaine de l’opinion. La dialectique intellectuelle du binôme conscience et science est pour lui une donnée fondamentale, la condition de possibilité d’une pensée et d’une pratique éclairées.

L’historien part toujours du présent pour interroger le passé, de SON présent.

La conscience du présent ne peut pas ne pas être SA conscience du présent. Le sujet est jusqu’à nouvel ordre le point de départ de sa pratique. Il lui faut d’abord découvrir qu’il ne peut pas sortir, à volonté, de lui-même, ni être, comme l’écrivait le promoteur d’un certain positivisme, Auguste Comte, à la fois le passant sur la rue et celui qui d’une fenêtre le regarde passer. Je ne peux être transparent à moi-même lorsque je m’intéresse à Louis-Joseph Papineau, à Louis-Antoine Dessaulles, au père Georges-Henri Lévesque, à Gérard Pelletier ou à Pierre Vadeboncœur, quand je cherche à comprendre ce qu’ils ont écrit et fait ainsi que les raisons pour lesquelles je me suis intéressé à eux et non pas à d’autres. Le fil subjectif commence alors à paraître. La conscience et la connaissance de soi font partie des moyens de contrôle de l’objectivité d’une démarche intellectuelle et scientifique. À côté d’une connaissance impeccable de l’historiographie de son objet de recherche – qui a écrit quoi et pourquoi avant moi sur ce sujet – et de l’importance accordée à l’acte d’échanger et de communiquer de multiples façons pour mettre ses analyses et ses interprétations à l’épreuve.

La conscience et la connaissance de soi font partie des moyens de contrôle de l’objectivité d’une démarche intellectuelle et scientifique.

La preuve de la validité d’une telle position se trouve dans le constat suivant : ce n’est qu’une fois le chemin parcouru, son chemin, qu’on peut voir sa propre méthode, ses propres zigzags et ses propres bouts droits. On peut certes penser « qu’on se voit aller » sur le chemin, mais se met en place, parfois, du haut d’un belvédère temporaire, un regard de plus grande distance franchie dans telle direction. L’auto-analyse du cheminement scientifique me semble développer l’acuité de l’analyse à suivre. Je me suis expliqué à moi-même ce que mon histoire des idées au Québec de 1760 à 1960 devait à MON présent, au débat sur la démocratie des années 1950 et 19601. Cette observation n’enlève rien à l’analyse, je pense. Au contraire, elle dit à partir de quel présent j’ai pensé l’histoire des idées, y compris des idées libérales qu’avait adoptées et promues ceux et celles qui se sont battus pour les libertés, pour la souveraineté populaire, pour la démocratie. Cette observation dit à quelle génération je peux appartenir; elle le dit aux générations suivantes pour que celles-ci sachent sur les épaules de qui elles construisent et pour éviter qu’elles (re)commencent avec les fondations. Comportement fréquent au Québec du « Je me souviens » (de quoi au juste) et du Attendez que je me souvienne.

Note :

  • Propos développés dans Y. Lamonde, Historien et citoyen. Navigations au long cours, avant-propos de Claude Corbo, Montréal, Fides, 2008.

Auteur(e)

  • Yvan Lamonde
    Université McGill

    Yvan Lamonde est philosophe et historien de formation. Professor Emeritus de l’Université McGill, il est membre de l’Académie des arts, des lettres et des sciences du Canada et de l’Académie des lettres du Québec. Lauréat du Prix du Gouverneur général, de la bourse de recherche Killam, titulaire d’une Chaire de recherche James McGill (senior) en histoire comparée du Québec, il a co-dirigé la publication de Histoire du livre et de l’imprimé au Canada (PUM) / History of the Book in Canada (UTP) en six volumes. Il a publié, entre autres, Histoire sociale des idées au Québec ( I : 1760-1896; II : 1896-1929). La suite, La modernité au Québec (1929-1965) sera en deux tomes. Le premier tome (1929-1939) est paru chez Fides en 2011. L’essentiel de ses réflexions pionnières sur l’américanité du Québec se trouve dans Allégeances et dépendances. Histoire d’une ambivalence identitaire (Nota bene). En 2010, il publiait L’heure de vérité. La laïcité québécoise à l’épreuve de l’Histoire chez Del Busso éditeur. Avec Jonathan Livernois, il a publié Papineau. Erreur sur la personne (Boréal, 2012)

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