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2 décembre 2013
Jean-Claude Simard
UQAR - Université du Québec à Rimouski

Que faire pour contourner la désinformation et pour échapper à l'intoxication mentale? Comment départager le bon grain de l’ivraie et pratiquer l’autodéfense intellectuelle, pour reprendre l’expression consacrée?

Championnats du monde, Stuttgart, 1993. Trois athlètes chinoises parfaitement inconnues réalisent un étourdissant triplé au 10 000 m, en plus de remporter haut-la-main le 1500 m et le 3000 m. Un mois plus tard, elles établissent des records du monde sur les trois distances aux jeux nationaux de Chine. Wang Junxia, la plus douée des trois, retranche alors non pas une, trois ou cinq secondes au record mondial, ce qui, à ce niveau, serait déjà tout à fait exceptionnel, mais un invraisemblable 42 secondes! Leur controversé entraîneur, Ma Junren, attribue ces succès phénoménaux à une savante combinaison : un entraînement scientifique de pointe marié à des produits de la médecine traditionnelle chinoise. Il préconise en effet un régime à base de sang de tortue ou de soupe de chenilles.  

Québec et partout ailleurs en Occident, 2013 (et depuis toujours). Les mères réussissent à convaincre leurs enfants de manger beaucoup de carottes, car la chose est bien connue, elles améliorent la vue, particulièrement la nuit. C’est une croyance ancestrale, certes, mais la chose aurait été confirmée par les données scientifiques modernes.

Qu'ont en commun ces deux récits?

Il s’agit, en apparence, d’informations reposant sur des données fiables. En réalité, ce sont de lamentables canulars. On s’en doute, les performances soudaines et inexplicables des athlètes chinoises se comprennent très bien si on sait qu’elles ont usé de substances interdites. En septembre 2000, à la veille des Jeux de Sydney, vingt-sept athlètes chinois sont exclus de l’équipe olympique chinoise et donc de compétition, car ils ont échoué à des contrôles antidopage inopinés. Parmi eux, six athlètes entraînés par Ma Junren. Deux ans plus tôt, Zhou Zhewen, un autre entraîneur chinois prétendant utiliser des décoctions à base de sang de tortue, avait été interpellé par la police. Lui et sa protégée, Yuan Yuan, vice-championne du monde du 200 m brasse, transportaient plutôt... des fioles d'hormone de croissance cachées dans un thermos. 

Plus complexe, mais aussi plus intéressante, l’histoire des carottes nécessite un peu d’explication. Le tout remonte à la Seconde Guerre mondiale. Durant la bataille d’Angleterre, on le sait, l’aviation allemande bombardait Londres sans relâche. Après quelque temps, bien que volant de nuit, les avions de la British Royal Air Force commencèrent à atteindre de plus en plus régulièrement les bombardiers nazis. Explication officielle : les pilotes de la RAF ingéraient énormément de carottes, lesquelles, c’est bien connu, affûtent la vision nocturne. La véritable raison était plus prosaïque : les Anglais disposaient d’un nouveau radar, dont l’existence devait absolument demeurer secrète, sinon leur avantage stratégique s’évanouissait. Le ministère de l’Information du Royaume-Uni avait donc décidé de tabler sur la croyance populaire aux vertus de la carotte, ce qui permit de détourner l’attention publique et de conditionner, par la même occasion, l’esprit des Allemands . Afin d’accréditer la légende urbaine, on monta même une campagne parrainée par une sorte de docteur « carotte » pour en encourager la consommation dans la population. Finn Kjellberg, directeur de recherche au CNRS, en France, confirme aujourd’hui que Georges Valdeyron, son directeur de thèse de l’époque, lui avait d’ailleurs affirmé avoir fait partie d’une équipe chargée de publier les résultats de fausses expériences sur la question afin d’écarter les soupçons. Rappelons que Valdeyron est considéré comme un pionnier de la génétique française. Bref, un cas de propagande militaire très réussi!

Cacher ces vérités que nous ne saurions voir   

Ces canulars sont édifiants à plus d’un titre. Ils confirment d’abord l’adage suivant lequel, lors d’une guerre, la première victime est toujours la vérité. Mais plus profondément, ils montrent que quand la compétition, sportive ou guerrière, atteint des sommets, la désinformation scientifique circule soudain sur une large échelle.

C’est ce qui se produit actuellement avec les changements climatiques. Les intérêts en cause sont importants : si l’actuel réchauffement planétaire relève d’une série de processus naturels plus ou moins cycliques, alors l’humanité n’est pas en cause. Par contre, s’il est dû à l’action humaine, des mesures radicales s’imposent. Comme les émissions liées à l’industrie représentent une part importante des gaz à effet de serre, de grandes entreprises devront réduire leur activité ou, si elles veulent la maintenir, trouver et implanter des mesures d’atténuation. Dans les deux cas, les coûts sont élevés.

On ne parle ici ni de sport, ni de guerre, mais dans le domaine commercial, la compétition est tout aussi féroce. Or, des coûts supplémentaires signifient la perte d’un avantage concurrentiel et, par conséquent, une diminution des profits. Et c’est ainsi que, tout à coup, on voit paraître nombre de résultats « scientifiques » mettant en cause l’origine humaine du réchauffement, voire sa réalité. La vertu prodigieuse des carottes et le miracle du sang de tortue ne sont pas loin : en effet, nul besoin d’être grand clerc pour comprendre que les prétendues études sur lesquelles s’appuient ceux qu’on a pompeusement baptisés les climato-sceptiques sont hautement suspectes...    

Un milieu scientifique fragilisé

Depuis quelques décennies, on constate que les conditions dans lesquelles se pratique la recherche ont beaucoup changé. Les fonds sont plus difficiles à obtenir et les postes réguliers moins nombreux, ce qui rend la compétition impitoyable. En conséquence, les fraudes et les falsifications se multiplient. Le mois dernier, encore, Québec Science consacrait un dossier à cet épineux problème (« La chasse aux tricheurs est ouverte », nov. 2013, p. 16-20), et coordonnait le débat Science et fraude sur Escarmouches.ca. En contexte de pénurie, les entreprises qui désirent payer les chercheurs pour produire de faux résultats ont alors beau jeu. Et ce motif s’ajoute trop aisément à d’autres mobiles des chercheurs, plus personnels : recherche de notoriété, besoin de reconnaissance, monopolisation des fonds, etc.   

Actionner son « doutomètre »

Dans ces conditions, que faire pour contourner la désinformation et pour échapper à l'intoxication mentale? Comment départager le bon grain de l’ivraie et pratiquer l’autodéfense intellectuelle, pour reprendre l’expression consacrée? En général, les vieux remèdes demeurent valables. Tout d’abord, s’informer en faisant preuve d’esprit critique. Aujourd’hui, c’est plus facile que jamais. Ensuite, user de ce que j’appelle le doutomètre intégré, par exemple en recoupant, autant que faire se peut, les diverses informations. Enfin, faire confiance à la communauté des chercheurs. Quand elle parvient à un accord presque unanime, les possibilités d’erreur sont minces, et il faudrait vraiment des raisons très puissantes pour renverser son avis. Ainsi, dans son dernier rapport, publié il y a deux mois à peine, le GIEC, le Groupe intergouvernemental d'experts sur l’évolution du climat, a établi un lien « extrêmement probable » entre réchauffement climatique et activité humaine. Or le GIEC, on le sait, regroupe des centaines de chercheurs, depuis les climatologues jusqu’aux géographes, en passant par les glaciologues, les économistes, les mathématiciens, etc.

Évidemment, malgré toutes les précautions, il arrive que le jus de carotte ou le sang de tortue parvienne quand même à nous soûler. Mais habituellement, l’intoxication ne dure pas. Et, comme ce fut souvent le cas par le passé, le passage du temps fait en général disparaître les scories, dénudant la vérité, qui finit par triompher. 

Auteur(e)

  • Jean-Claude Simard
    UQAR - Université du Québec à Rimouski

    Jean-Claude Simard a longtemps enseigné la philosophie au Collège de Rimouski, et il continue d’enseigner l’histoire des sciences et des techniques à l’Université du Québec à Rimouski. Il croit que la culture scientifique a maintenant conquis ses lettres de noblesse et que, tant pour le grand public que pour le scientifique ou le philosophe, elle est devenue tout simplement incontournable dans le monde actuel.

     

    Note de la rédaction :
    Les textes publiés et les opinions exprimées dans Découvrir n'engagent que les auteurs, et ne représentent pas nécessairement les positions de l’Acfas.

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