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7 octobre 2013
Entretien entre Thérèse Gouin-Décarie et Mireille Mathieu
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"Parce que, en fait, je ne puis être heureuse autrement, j'ai choisi de continuer, le plus longtemps possible, de faire de la recherche, d'opter pour la générativité, la créativité, ce qui n'est pas l'équivalent de la productivité, loin de là." Thérèse Gouin-Décarie, 1996.

  Le prix Acfas Thérèse Gouin-Décarie

Article de Johanne Lebel, rédactrice en chef

En 1944, le radiologue Léo Pariseau, l’un des fondateurs de l’Acfas, remet une somme de 300 $ pour récompenser les «hommes de science canadiens-français». Marie Victorin fut le premier récipiendaire de cette médaille Léo Pariseau, alors destinée aux travaux dans tous les domaines.

Aujourd’hui, l’Acfas remet neuf prix pour récompenser l’excellence dans les différents champs du savoir. Et depuis longtemps déjà, ces prix récompensent aussi « les femmes de science ». Le 8 octobre 2013, le prix des sciences sociales a été officiellement rebaptisé du nom de Thérèse Gouin-Décarie pour justement souligner la contribution de celles-ci. Et Mme Gouin-Décarie, par sa remarquable contribution au domaine de la psychologie, représente admirablement toutes ces chercheures.

Entretien entre Thérèse Gouin-Décarie et Mireille Mathieu

Le 17 septembre dernier, Mireille Mathieu s’est entretenue avec Thérèse Gouin-Décarie. C’est là un moment privilégié que d’entendre Mme Gouin Décarie revenir sur quelques moments de sa longue carrière de chercheure, à l’âge vénérable de 90 ans.

Ce moment est d’autant privilégié que cette conversation est dirigée par Mireille Mathieu, qui a eu l'occasion de suivre ses cours et d'être, par la suite, sa collègue. Mme Gouin-Décarie, rappelle un moment de cette collaboration dans un entretien de 19961 : «Dans les années 1975-1977, j’ai travaillé avec deux jeunes chimpanzés dans l’équipe de recherche que dirigeait alors Mireille Mathieu. [...] Il s’agissait de voir jusqu’à quel stade de la notion d’objet et de causalité les chimpanzés pouvaient se rendre. En fait, ils peuvent atteindre le 6e et dernier stade de l’intelligence sensori-motrice.»

LIEN VERS L'ENTRETIEN

Le sel de la semaine : Jean Piaget et Thérèse Gouin-Décarie

À voir et à entendre cet excellent entretien. Et voici comment Mme Gouin-Décarie en parlait en 1996 : « Piaget avait accepté finalement cette émission où je remplaçai à pied levé Fernand Seguin, brusquement tombé malade. C’était en direct et ce furent sans doute les cinquante-cinq minutes les plus longues de ma vie. [...] J’avais lu ses travaux depuis vingt ans, mais je n’arrivais pas à le secouer, à le rendre percutant comme il pouvait l’être en discussion ».

Quelques éléments de son parcours

Voici quelques notes construites à partir des Entretiens avec Thérèse Gouin-Décarie : La psychologie de l’enfant, côté science et côté cœur1, menés par Marguerite Michelle Côté, en 1996. Ce livre vaut largement le détour, et les extraits ici cités en témoignent.

Née en 1923, d’une famille de la grande bourgeoisie canadienne-française, la jeune Thérèse sera séduite par la rude injonction de l’abbé Lafortune qui dit un jour « en s’adressant aux "fortes en thème" : Ce n’est pas parce que vos parents ont de l’argent que vous ne devez pas penser à vous servir de votre intelligence ». Contre ce défi lancé, les mots de la mère supérieure, « Higher education is not for young ladies », n’auront pas d’impact.

Elle fera donc des études. Mais pas du côté du politique ou du droit, comme l’arrière-grand-père Honoré Mercier, ou le grand-père Lomer Gouin ou encore le père, le sénateur Léon Mercier Gouin. Pour elle, ce sera la psychologie, par désir d’être utile, pour aider ceux qui souffrent mentalement,  « la plus douloureuse des maladies ».

En 1945, à 22 ans, elle entre à l’Institut de psychologie de l'Université de Montréal, tout récemment fondé (1942) par le père Noël Mailloux, un dominicain, qui « parvenait dans une alchimie mystérieuse, à parfaitement concilier la théorie psychanalytique et la philosophie de saint Thomas d’Aquin. » Elle y obtient sa licence (maîtrise) en réalisant des travaux autour des dessins d’enfants.

Été 1949, c’est la découverte de Jean Piaget. À travers ses écrits, d’abord. « J’ai lu La construction du réel chez l’enfant [...], presque distraitement, dans le grenier de la propriété qu’avait mon père à Pointe-au-Pic ». Et près de cinquante ans plus tard, ce premier contact sera devenu une relation fidèle : « Encore aujourd’hui, après un demi-siècle de lecture de Piaget et ayant compris depuis combien fragiles sont certaines de ses hypothèses et erronée l’interprétation de plusieurs de ses données, je reste fascinée par sa théorie. Je me sens surtout privilégiée d’avoir choisi, dès cette première lecture, de consacrer tout le temps nécessaire à approfondir son oeuvre. [...] Le fait d’avoir connu ses travaux sur l’enfant préverbal avant d’entreprendre mon doctorat a orienté ma carrière de façon déterminante ».

 

En 1951, elle amorce sa carrière de professeure à  l'Université de Montréal. Puis, en 1953, un stage, au James Jackson Putman Center de Boston, la mène à son premier article scientifique Quelques symptômes d’enfants autistiques en regard des théories de Piaget.

En 1954, au Congrès international de psychologie, c'est la vraie rencontre avec l'épistémologue. Une rencontre décisive. « J’exposai mon projet de thèse de doctorat : comparer expérimentalement le développement de la relation objectale chez le jeune enfant de trois à dix-huit mois tel que l’a conçu Freud et le développement de la notion d’objet dans le contexte de la théorie piagétienne. [...] Essentiellement, je voulais mettre en parallèle, le développement affectif, soit l’attachement à la mère, et le développement cognitif, soit la structuration de la notion de substance au début de la vie ». L’approche expérimentale, basée sur des statistiques, l’amènerait à considérer quatre-vingt-dix sujets. Piaget « s’est montré ravi » et l’invita à lui faire parvenir sa thèse dès qu'elle serait terminée.  « Ce que je fis en 1961 ». Puis il  consentit à préfacer son livre Intelligence et affectivité chez le jeune enfant, publié en 1962.  «  Je sais que c’est cette préface qui m’a fait connaitre internationalement dans le milieu affreusement compétitif qu’est le monde des chercheurs en psychologie du développement ».

En 1960, elle obtient son doctorat mené parallèlement à quatre grossesses. Trois ans plus tard, commence une période « douce amère » où sa vie de chercheure croisera celle d’une vingtaine d’enfants victimes de la thalidomide (médicament causant tout particulièrement des malformations aux os). Rapidement, guidée par la psychologie sociale, elle  interviendra sur le milieu, ne voulant surtout pas qu’à leur malheur on ajoute «les carences du milieu institutionnel».

Un autre grand moment qui a marqué sa « carrière autant que le congrès de 1954. C’est la 4e rencontre du groupe d’étude Tavistock », où une trentaine de chercheurs — primatologues, psychiatres, psychologues-biologistes, psychanalystes — discutaient de l’enfance intensément pendant une semaine et ce, sous la présidence de John Bowlby, un chercheur britannique « qui a réinterprété Freud en utilisant l’éthologie et la psychologie comparative ».

Principales réalisations en recherche :

T. Gouin-Décarie (1962).  Intelligence et affectivité chez le jeune enfant. Paris et Neuchâtel : Delachaux & Niestlé.

  • Préfacé par Jean Piaget, maintes fois réédité et traduit en italien (1960), en anglais (1965) et en espagnol (1970), cet ouvrage cherchait à rapprocher et à intégrer, sur un plan à la fois théorique et empirique, les deux visions alors dominantes du développement du jeune enfant, la vision psychanalytique et la vision piagétienne

T. Gouin-Décarie (1972). La réaction du jeune enfant a la personne étrangère, Montréal : Presses de l'Université de Montréal.

  • Traduit en anglais en 1974, cet ouvrage proposait, une échelle de causalité sensori-motrice et relativisait un phénomène épileptique alors jugé crucial dans la théorie de l’attachement.

T. Gouin-Décarie (1968). A study of the mental and emotional development of the thalidomide child. In B.M. Foss (Ed.), Determinants of infant behavior, IV (pp. 167-187). London, GB: Methuen.

  • Cet article est le premier d'une série sur les enfants atteints de dysgénie congénitale due à la thalidomide; l’étude de ces enfants a permis de raffiner la compréhension des mécanismes du développement pendant la période sensori-motrice.

T. Gouin-Décarie. et Ricard, M. (1996). Revisiting Piaget or The vulnerability of Piaget's infancy theory in the nineties. In G. Noam & K. Fisher (Eds.), Development and vulnerability in close relationships (pp. 113-132). Mahwah: Lawrence Erlbaum

  • Mise au point sur l’état actuel de la théorie piagétienne du développement sensori-moteur; texte que les PUF ont demandé de publier en français dans un volume-bilan sur Piaget (Gouin-Décarie et Ricard, 2000).

Notes et références :

  • 1. Marguerite Michelle Côté. Entretiens avec Thérèse Gouin-Décarie : la psychologie de l'enfant, côté science et côté coeur. Éditions Liber, 1996

Auteur(e)

  • Entretien entre Thérèse Gouin-Décarie et Mireille Mathieu

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