Aller au contenu principal
Il y a présentement 0 item dans votre panier d'achat.
28 octobre 2012
Maude Benoit
Université Laval et Université Montpellier 1
Rubrique:

En regard des perspectives d’emploi des diplômés de troisième cycle, il semble que la formation doctorale gagnerait à être adaptée à cette réalité du monde du travail de l’après-thèse.

Dans l’imaginaire collectif, l’image accolée aux étudiants-chercheurs semble immuable : ils sont et demeureront toujours des geeks asociaux, nerds et rats de bibliothèque, à l’aise dans leurs laboratoires aseptisés, bien loin du « vrai » monde. Et pourtant, le milieu d’étude et les perspectives d’emploi des doctorants ont bien changé dans les dernières décennies, les obligeant du coup à adapter leur parcours académique à ces nouvelles réalités.

Contrairement à l’idée reçue, le doctorat ne mène pas qu’à un métier lié au monde universitaire. Aujourd’hui, de plus en plus de diplômés de troisième cycle occupent des emplois en dehors de l’université, parfois par choix, parfois non. Au Québec et au Canada, c’est le cas pour plus de 60 % des titulaires d’un doctorat1 . Or, la formation proposée par les programmes de doctorat demeure généralement ancrée dans un schème limité à la reproduction de la stricte carrière universitaire. Les doctorants sont-ils bien préparés à l’après-thèse?

Ce questionnement est de plus en plus pris au sérieux en France, où diverses associations placent au cœur de leurs préoccupations l’avenir professionnel des doctorants… au-delà de l’université. Coup d’œil sur certaines de ces initiatives.

Un statut professionnel pour les doctorants

Le doctorat conduit à l’obtention d’un diplôme et à cet égard, les doctorants ont un statut d’étudiant. Cependant, plusieurs groupes les représentant en France exigent que le doctorat soit désormais reconnu comme une véritable première expérience professionnelle.

Selon la Confédération des jeunes chercheurs (CJC) de France [pdf] cette reconnaissance passe d’abord par une logistique adéquate, où « l’encadrement et les moyens mis à la disponibilité du chercheur doctorant doivent permettre d'accéder à tous les objectifs d'une véritable expérience professionnelle de recherche, ceci dans toutes les disciplines ». Autrement dit, des bureaux, un encadrement réel, l’insertion dans une équipe de travail ou du moins le contact avec des collègues de recherche font partie de ce volet concret de la professionnalisation du doctorat.

Cette reconnaissance doit également se traduire dans les conventions collectives des employeurs, tant dans la fonction publique que dans le secteur privé. Les enjeux ici sont certes le recrutement favorisant les doctorants et les échelons financiers attenants, mais surtout la validation par les employeurs du doctorat comme expérience professionnelle. Les associations françaises plaident généralement pour la reconnaissance de l’équivalent de trois ans d’expérience de travail pour un doctorat.

Changement identitaire, changement de vocabulaire

Les groupes de doctorants plaident en outre pour un changement de perspective afin qu’advienne réellement cette modification du statut du jeune chercheur : ils ne doivent plus se considérer comme des étudiants, car ce serait renier l’approche du doctorat comme expérience professionnelle. Ils doivent devenir de jeunes travailleurs en formation, comme le sont tous les nouveaux employés dans une entreprise.

Ainsi, les inscrits au doctorat ne seraient plus des étudiants, mais plutôt des doctorants ou des jeunes chercheurs (CJC), ou alors des « chercheurs en début de carrière » (early stage researcher), termes dorénavant utilisés, par exemple, par la Commission européenne et l'Association européenne des universités.

Une timide introduction de formation professionnelle au sein des programmes doctoraux

La formation doctorale doit aussi être adaptée à ce mouvement de professionnalisation, particulièrement en vue de l’après-thèse. En effet, les doctorants sont de plus en plus sensibles au fait que le travail entourant la thèse,  bien qu’exigeant, s’avère insuffisant pour la poursuite professionnelle.

À cet égard, diverses dispositions, non généralisées et propres aux différents programmes doctoraux, sont prises pour encourager les jeunes chercheurs à acquérir des compétences autres que strictement scientifiques et développer leur polyvalence. Certaines associations offrent des ateliers et des formations complémentaires, par exemple sur la rédaction d'un CV destiné au secteur privé, sur le montage d'un projet financier, sur le management plus général d’une équipe de recherche, etc.

D'ailleurs, certains programmes de doctorat exigent comme préalable à la soutenance de la thèse que les jeunes chercheurs aient accumulé un nombre minimal de formations non scientifiques et qu’ils aient produit au moins une publication scientifique. Si au départ cette exigence enchante plus ou moins les doctorants en raison de la charge de travail supplémentaire qu’elle implique, plusieurs s’en déclarent par la suite satisfaits, puisque leur CV en est rehaussé.

Compétences toujours insuffisantes pour l’entreprise…

Ces diverses initiatives particulières ne renversent cependant pas le constat émis tant en Europe qu’en Amérique du Nord sur la préparation insuffisante des doctorants à l’endroit d’une carrière non universitaire. Dans une étude réalisée en 2008 par le Conseil national des cycles supérieurs et la Fédération étudiante universitaire du Québec , une revue de la littérature sur le sujet montre que les employeurs non universitaires déplorent le manque de compétences personnelles et professionnelles des doctorants, notamment quant à leur « peur du risque », leur « gestion de projet déficiente », au fait qu’ils « n’accordent pas de valeur au temps », « ne savent pas établir des priorités », « n’ont pas de vision d’ensemble » et « s’en tiennent à leur propre curiosité ».

…et insuffisantes également pour les carrières universitaires!

Ces critiques bien sévères ne se limitent pas qu’aux carrières non universitaires. Selon la même étude, plusieurs auteurs soulignent que même la préparation des doctorants à la carrière universitaire n’est pas adéquate! En effet, au-delà des savoirs et des compétences scientifiques, les professeurs-chercheurs universitaires doivent dorénavant posséder de multiples habiletés managériales : remplir avec succès les demandes de financement, assurer l’encadrement d’étudiants et d’équipes de recherche tout au long de la réalisation du projet scientifique, communiquer des résultats à plusieurs publics différents, s’occuper de diverses charges administratives, établir des contacts avec des chercheurs d’autres disciplines, des entreprises ou des organismes publics ou communautaires, gérer efficacement leur temps, leurs ressources financières et leurs priorités, etc. Il est vrai que les formations doctorales n’offrent habituellement pas de séminaire ou d’atelier en la matière.

Une professionnalisation personnelle

La professionnalisation des doctorants repose pour le moment sur l’initiative personnelle des individus. Les diverses compétences énumérées ici peuvent effectivement s’apprendre par l’expérience du doctorat, mais selon le bon vouloir, le talent et la motivation personnelle des candidats. En regard des perspectives d’emploi des diplômés de troisième cycle, il semble pourtant que la formation doctorale gagnerait à être adaptée à cette réalité du monde du travail de l’après-thèse. Est-ce que cela doit passer par une simple sensibilisation des jeunes chercheurs à l’importance de l’acquisition de compétences professionnelles, par l’adoption de formations complémentaires comme préalables à l’obtention du diplôme, ou alors par l’insertion directe, au sein des programmes de doctorat, de séminaires de nature professionnelle? Le débat mérite d’être lancé.

Notes :

  • 1. Conseil national des cycles supérieurs et la Fédération étudiante universitaire du Québec (2008). Le doctorat en question : 63.

Auteur(e)

  • Maude Benoit
    Université Laval et Université Montpellier 1

    Maude Benoit est candidate au doctorat en science politique à l’Université Laval (Québec) et à l’Université Montpellier 1 (France). Ses recherches portent sur les politiques publiques en agriculture au Canada et dans l’Union européenne. Elle s’intéresse plus particulièrement à l’intégration des préoccupations de développement rural et d’environnement dans l’action publique agricole.

     

    Note de la rédaction : Les textes publiés et les opinions exprimées dans Découvrir n’engagent que les auteurs, et ne représentent pas nécessairement les positions de l’Acfas.

Commentaires