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La chimie théorique en langues latines ou faire de la science dans sa langue maternelle

Seuls les résultats purement formels ou numériques sont totalement dénués de toute influence de la langue de pensée ou d’expression, et ces résultats n’ont finalement qu’une portée limitée.

Matta
Les liaisons ingénieuses, par Cherif Matta. Image de l'édition 2016 du Concours La preuve par l'image de l'Acfas. L'image a été générée par ordinateur et elle présente des « chemins de liaisons » d’après la théorie du chimiste théoricien canadien Richard Bader (1931-2012).

Du 25 au 30 août 2019 s’est tenu à Montréal un important congrès international sur la chimie théorique, quantique et numérique, sous toutes ses déclinaisons pures et appliquées, de la biologie structurale à la chimie médicinale, en passant par la physique de l'état solide et la science des matériaux1. Tenant d’une longue tradition, le congrès se caractérise non seulement par son haut niveau scientifique, mais également par l’occasion unique qu’il propose aux participants de présenter leurs travaux dans leur langue maternelle. Le nom même du congrès reflète ce fait avec l’acronyme Quitel/Chitel, dérivé de Químicos Teóricos de Expresión Latina (espagnol), Químicos Teóricos de Expressaõ Latina (portugais), ou Chimici Teorici di Espressione Latina (italien) et Chimistes théoriciens d'expression latine (français). Les conférences du Quitel/Chitel sont ainsi régulièrement présentées en catalan, en italien, en français, en portugais, en roumain et en espagnol, mais toute langue reste la bienvenue.

Pourquoi les langues latines, qui constituent l’une des branches principales des langues proto-indo-européennes, sont-elles particulièrement encouragées lors de ce congrès? Le premier congrès de ce genre fut lancé en 1969 par deux éminents chimistes quantiques, Bernard Pullman et Giuseppe Del Re, suivant le constat que la chimie théorique et quantique avait une longue tradition en France, en Italie, en Espagne et dans plusieurs pays d'Amérique latine, et qu’il est bien souvent plus facile d’échanger et de communiquer certaines idées, interprétations et autres concepts plus ou moins compliqués directement dans sa langue maternelle. Seuls les résultats purement formels ou numériques sont totalement dénués de toute influence de la langue de pensée ou d’expression, et ces résultats n’ont finalement qu’une portée limitée. L’initiative de ces pionniers a donné naissance à une série de congrès internationaux (quasi) annuels et pratiquement sans interruption depuis sa première édition. Quitel/Chitel est ainsi devenu un lieu populaire propice à la collaboration et la collégialité entre les chimistes théoriciens d'expression latine du monde entier. (Pour une brève histoire de cette conférence, voici trois références : 2 3 4).

De par son appartenance à la Francophonie, le Canada a été sélectionné pour la première fois en 2015 en tant que site organisateur de la conférence de 2019, à savoir le 45e Congrès des chimistes théoriciens d'expression latine (Quitel/Chitel 2019, Montréal). Le logo du congrès représente le symbole universel de la fonction d’onde quantique, la lettre Grecque Ψ (psi), apposé sur la feuille d’érable de l’unifolié. Celui-ci est déployé sur le territoire canadien, à la surface du globe terrestre représenté par une armature de carbone de type C60 fullerène, une nouvelle forme emblématique de la matière carbonée découverte vers la fin du XXe siècle.

Matta
Logo du congrès Quitel/Chitel 2019


 

Si les chercheurs européens ont été les principaux contributeurs des congrès Quitel/Chitel, la communauté latino-américaine a rapidement pris le relai, avec d’importantes contributions à l'organisation et à la participation annuelle de cet événement. Cette année, Quitel/Chitel a réuni onze conférenciers de plénières et une cinquantaine de conférenciers invités internationaux, ainsi que de nombreux contributeurs présentant des exposés oraux et des affiches en provenance de la Belgique, du Brésil, du Canada, du Chili, de l’Espagne, des États-Unis, de la France, de l’Italie, du Mexique, du Portugal et de l’Uruguay. Le congrès a attiré de nombreux étudiants de cycle supérieur et stagiaires postdoctoraux. Cinq d’entre eux ont reçu des prix décernés par l’International Journal of Quantum Chemistry et la Société Canadienne de chimie pour leurs excellentes présentations orales ou par affiche. Notons que deux des cinq lauréats sont francophones, l’un du Québec et l’autre de la Saskatchewan, ce qui témoigne de la vitalité et de la qualité de la science pratiquée et présentée en français au pays.

A l’issue de cet évènement, force est de constater qu’un congrès multilingue comme Quitel/Chitel propose un environnement qui, même s’il peut sembler moins structuré qu’un congrès conventionnel avec langue officielle unique, s’avère particulièrement propice aux échanges d’idées et d’expériences dans un cadre spontané, chaleureux et informel, sans toutefois en altérer la valeur scientifique. Ce type d’évènement constitue donc un laboratoire original pour étudier le rôle du langage dans les sciences et leur communication.

[Un congrès multilingue comme Quitel/Chitel] constitue un laboratoire original pour étudier le rôle du langage dans les sciences et leur communication.

La prépondérance de l’anglais dans la communication scientifique est indéniable. Véritable lingua franca de la science d’aujourd’hui, il est parfois décrit paradoxalement comme le latin des temps modernes. Mais cela n’est vrai que depuis le milieu du XXe siècle. En fait, l’arbre de la science moderne est enraciné dans le latin. L'exemple le plus frappant est sans doute celui de Sir Isaac Newton, de langue maternelle anglaise, qui choisit d'écrire sa Principia en latin (Philosophiæ Naturalis Principia Mathematica4). Le centre de gravité linguistique de la science a bien sûr évolué et oscillé au fil des années. Les premiers articles d’Albert Einstein, par exemple, y compris les quatre articles fondamentaux de l’annus mirabilis de 1905, les premiers articles d'Erwin Schrödinger sur la mécanique ondulatoire, les articles de Max Planck et autres ont été publiés en allemand. Louis Pasteur, Jean Perrin et Henri Poincaré ont fait rapport de leurs travaux en français. Tibor Gánti a, quant à lui, écrit exclusivement en hongrois jusque dans les années 1970.

...les langues ne sont pas seulement des outils de communication pratiques; elles véhiculent également un mode de pensée et constituent un véritable filtre cognitif. Les mêmes faits scientifiques peuvent être exprimés différemment selon les langues : une simple transcription, qu’elle soit littérale ou plus élaborée, ne peut suffire.

Bien entendu, les langues ne sont pas seulement des outils de communication pratiques; elles véhiculent également un mode de pensée et constituent un véritable filtre cognitif. Les mêmes faits scientifiques peuvent être exprimés différemment selon les langues : une simple transcription, qu’elle soit littérale ou plus élaborée, ne peut suffire. Le langage représente la limite de ce que l’on peut connaître de l’univers physique lui-même, selon Ludwig Wittgenstein, qui a choisi incidemment un titre latin pour son Tractatus [5]. Dans l’introduction du livre de Wittgenstein, Bertrand Russell décrit l’approche de ce dernier en ces termes5 :

  • « ... [Ludwig Wittgenstein] compare l'expression linguistique à la projection en géométrie. Une figure géométrique peut être projetée de plusieurs manières : chacune de ces manières correspond à un langage différent, mais les propriétés projectives de la figure d'origine restent inchangées quelle que soit la méthode choisie. Ces propriétés projectives correspondent à ce que, dans sa théorie, la proposition et le fait doivent avoir en commun pour que la proposition puisse affirmer le fait. »

Terminons par une citation de Niels Bohr, un des plus grands scientifiques et philosophes de la théorie quantique. Tirée d’une lettre au physicien autrichien Paul Ehrenfest, elle souligne l'importance du langage d'expression et résume bien la philosophie sous-jacente de notre congrès6 :

  • « Je me sens si démuni non seulement dans ce que je pense, mais aussi particulièrement dans les moyens d’expression. En général, bien sûr, je m’exprime plus librement en anglais qu’en allemand; mais lorsque je veux entrer dans une question où le sentiment est plus subtil, je me sens plus pauvre encore, si c’est possible, avec l’anglais qu’avec allemand, parce que pour ce genre de choses c’est le choix des mots qui est essentiel et non pas leur usage grammatical, et de ce point de vue les mots allemands peuvent presque toujours être directement transcrits des termes danois correspondants, tandis que ce n’est pas le cas en anglais. C’est pourquoi, bien que je sois content d’être autorisé à t’écrire en anglais, tu dois prendre ce que je dis non pas comme une image (image) de ce que je voudrais dire, mais comme un tableau (picture) pour lequel je suis tenu de me restreindre au nombre limité de couleurs que me donne ma pauvre collection de mots anglais. »

En conclusion, les auteurs s’accordent avec la politologue Eve Seguin7 pour dire que l’inclusion et la diversité linguistique doivent être protégées et que la science, en particulier, ne peut que s’enrichir d’être pratiquée et communiquée en de multiples langues, puisque le langage recèle tout un patrimoine intellectuel et culturel.

...l’inclusion et la diversité linguistique doivent être protégées et [...] la science, en particulier, ne peut que s’enrichir d’être pratiquée et communiquée en de multiples langues, puisque le langage recèle tout un patrimoine intellectuel et culturel.

Remerciements

Nous tenons à remercier toutes les participantes et tous les participants au congrès Chitel/Quitel 2019, ainsi que nos généreux commanditaires: Société Canadienne de chimie (CSC), Canadian Association of Theoretical Chemists (CATC), Centre de recherche en modélisation moléculaire (CERMM), Université Concordia, Mount Saint Vincent University, International Journal of Quantum Chemistry et Wiley VCH Publishers.

  • 1. Matta CF, Peslherbe GH, Roy P-N. The 45th International Congress of Theoretical Chemists of Latin Expression, 25-30 August 2019, Montreal, Quebec, Canada (https://www.concordia.ca/research/molecular-modeling/chitel.html).
  • 2. Ugliengo P , Dovesi R, Civalleri B, Orlando R. Topical collection of papers on the occasion of the XLIth Congress of the Theoretical Chemists of Latin Expression (CHITEL 2015, Torino, Italy), Theor. Chem. Acc. 136, 2017 (DOI 10.1007/s00214-016-2023-5).
  • 3. Hernández Laguna A, Sainz Díaz CI, Dobado Jiménez JA. The 39th International Congress of Theoretical Chemists of Latin Expression, 30 June - 5 July 2013, Granada, Spain (https://granada-en.congresoseci.com/quitel2013/index).
  • 4. a. b. Newton I. Philosophiae Naturalis Principia Mathematica (First Ed.), 1687 (http://www.gutenberg.org/ebooks/28233).
  • 5. Wittgenstein L. Tractatus Logico-Philosophicus (English Translation, with a Preface by B. Russell), Routledge & Kegan Paul, London, 1961.
  • 6. Bohr N. Physique atomique et connaissance humaine (traduction de l'anglais par E. Bauer et R. Omnés, édité par C. Chevalley). Gallimard, Paris, 1991.
  • 7. Seguin, E. Chronique: La science c'est politique , « Thou shalt speak English » Acfas, 28 nov. 2013 (https://www.acfas.ca/publications/decouvrir/2013/12/thou-shalt-speak-en…).

Auteur(e)

Chérif F. Matta, Denise Koch, Pierre-Nicholas Roy et Gilles Peslherbe
Université Mount Saint Vincent, Université Concordia, Université Waterloo, Université Concordia
  • Chérif F. Matta : Département de chimie de physique, Université Mount Saint Vincent (Halifax, Canada) et Institut Helmy en sciences médicales, Zewail City of Science and Technology (6th of October City, Giza, Égypte)
  • Denise Koch : Centre de recherche en modélisation moléculaire, Université Concordia (Montréal, Canada)
  • Pierre-Nicholas Roy : Département de chimie, Université Waterloo (Ontario, Canada)
  • Gilles Peslherbe : Centre de recherche en modélisation moléculaire, Université Concordia (Montréal, Canada) et Départements de chimie et de biochimie, de physique et de Chimie et matériaux d'ingénérie, Université Concordia (Montréal, Canada)
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