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Initier au métier : entretien avec Josiane Boulad-Ayoub

Que ce soit hier, ou aujourd’hui, ou demain, il faudra au jeune chercheur comme au chercheur aguerri lire sans cesse, faire preuve de patience, d’humilité, se montrer méthodique, systématique, déterminé, cultiver sa curiosité, son imagination, faire confiance à ses intuitions.

 Josiane Boulad-Ayoub
Source : Josiane Boulad-Ayoub

Manon Blécourt : Comment percevez-vous l’évolution dans l’initiation des étudiants au métier de chercheur? Quels sont, par exemple, les éléments qui se sont modifiés entre le moment où vous étiez-vous même étudiante et la formation à la recherche qui est valorisée aujourd’hui?

Josiane Boulad-Ayoub : Y a-t-il eu vraiment une évolution perceptible entre hier et aujourd’hui dans l’apprentissage au métier de chercheur? Distinguons entre les qualités nécessaires à tout bon chercheur et les objets, les outils et les stratégies nécessaires à une recherche fructueuse. Je dirais qu'il n'y a pas d’évolution sensible du côté du chercheur, les qualités requises qu’il s’agit de développer sont immuables. Que ce soit hier ou aujourd’hui ou demain, il faudra au jeune chercheur comme au chercheur aguerri lire sans cesse, faire preuve de patience et d’humilité, se montrer méthodique, systématique, déterminé, cultiver sa curiosité, son imagination, faire confiance à ses intuitions.

Mais ce qui a changé, c’est l’irruption de l’Internet et des nouvelles technologies qu’il faut apprendre à maîtriser. L’accès est beaucoup plus rapide qu’autrefois aux catalogues, aux sources primaires et secondaires, aux ouvrages de référence de plus en plus nombreux à être numérisés et télédéchargeables. Un caveat cependant : toute cette accessibilité, tous ces logiciels d’analyse de textes assistée par ordinateur, qui emmagasinent les références, qui aident à établir des plans, à faire de beaux schémas et autres diagrammes, les scanneurs et les photocopieuses qui remplacent la prise manuelle de notes, accélèrent certes la lecture, le traitement et la  maîtrise des documents. En revanche, la recherche demeure le même long processus passant par des étapes obligées dont on ne peut faire l’économie : apprendre à faire des hypothèses, à faire des notes complètes et surtout pertinentes, à appliquer la méthodologie choisie, à rédiger un plan, à établir une problématique, à citer ses sources, à circonscrire les limites et le déroulement de son projet, à organiser et à définir les éléments à rechercher, à comparer, à découvrir, à critiquer.

À vrai dire, je me demande si cette profusion, cette accessibilité, cette instantanéité n’augmentent pas au contraire le temps que l’on doit prendre à réunir, à vérifier et à contre-vérifier, à dépouiller le matériel, et risquent alors d’encourager la procrastination, de donner de bonnes excuses pour retarder le moment, sous prétexte d’exhaustivité, où il faut cesser de chercher pour se mettre à rédiger… et n'augmentent par le fait même pour les autres la masse de lectures et de recherches à faire! Autrement dit, aujourd’hui comme hier, comme demain, il faut savoir s’arrêter, fermer tous les livres, et oser écrire.

Autrement dit, aujourd’hui comme hier, comme demain, il faut savoir s’arrêter, fermer tous les livres, et oser

Manon Blécourt : Comment abordez-vous avec vos étudiants-es les évaluations, les concours et les différentes épreuves et exigences auxquelles ils ou elles doivent faire face?

Josiane Boulad-Ayoub : Une recette unique n’existe pas. Il faut avant toute chose évaluer avec l’étudiant-e sa situation, ses conditions de travail, ses ambitions, ses problèmes particuliers. Après cette prise en compte, il s’agit avec lui ou elle d’imaginer des stratégies pour atteindre les objectifs visés en fonction de sa personnalité, de ses difficultés, de ses atouts. Que l’étudiant-e soit brillant, autonome ou indiscipliné, il faut s’obliger, de manière générale, à des rencontres régulières. De mon côté, j’aime à faire montre d’une sévérité souriante, l’encourager à discuter, à éclaircir ensemble les questions qu’il ou elle se pose. Je mise beaucoup sur l’humour pour dédramatiser la critique, et surtout je tiens à l’habituer à la nécessité de reprendre son travail, de réfléchir plus longuement à son sujet, de l’approfondir et de l’améliorer.

Je mise beaucoup sur l’humour pour dédramatiser la critique, et surtout je tiens à l’habituer à la nécessité de reprendre son travail, de réfléchir plus longuement à son sujet, de l’approfondir et de l’améliorer.

Tout dépend de l’épreuve à affronter, car sa nature dicte la démarche en réponse. Ainsi pour les évaluations préparatoires à un mémoire ou à une thèse, on vérifiera ensemble le plan, la bibliographie, on préparera des parades aux pièges possibles. Bref l’idée est qu’on est complice dans cette aventure, ce jeu, et qu’on doit partir gagnant. Pour les concours, les demandes de bourses, les candidatures à des postes, il faut d’abord, pour l’étudiant comme pour le professeur, être à l’affût des occasions. Ensuite, ce sont les moments plus pénibles : j’insiste sur le soin à consacrer à la rédaction de son projet ou de sa lettre de motivation, je lui martèle l’importance en vue de mettre toutes les chances de son côté, d’avoir non seulement une orthographe et une syntaxe correctes, mais aussi du style, du dynamisme dans l’exposé, de ne pas craindre de montrer sa passion pour le sujet. Je veille aussi avec l’étudiant-e sur la clarté et la précision de ses objectifs, à couper court au jargon, à se montrer ferme et cohérent dans l’application de la méthode choisie, et, surtout, je l’encourage autant à développer ses capacités théoriques qu’à enrichir ses connaissances. Je n’oublie pas non plus quand il est question de CV à le (ou la) mettre en garde sur son exactitude, c’est-à-dire à ne pas le gonfler indûment, et pour l’enrichir à rédiger très tôt des articles, à participer à des colloques, bref à se faire connaître dans le milieu. Il ou elle peut compter, de mon côté, sur la lettre de recommandation, inévitable, qui doit être mesurée et  capable de tourner, c’est un art délicat, les critiques obligatoires en compliments déguisés!

Enfin, en bon coach, je fais comprendre à l’étudiant-e qu’il lui faut beaucoup de courage, voire d’entêtement, à poursuivre malgré les aléas inévitables le chemin où il ou elle s’est engagé-e, à prendre conscience qu’on réussit rarement du premier coup, que les efforts, la bonne volonté ne suffisent hélas pas. Quelle que soit la discipline, le conseil de Boileau vaut toujours : Cent fois sur le métier, remettez votre ouvrage, polissez-le sans cesse et le repolissez!

En bon coach, je fais comprendre à l’étudiant-e qu’il lui faut beaucoup de courage, voire d’entêtement, à poursuivre malgré les aléas inévitables le chemin où il ou elle s’est engagé-e, à prendre conscience qu’on réussit rarement du premier coup, que les efforts, la bonne volonté ne suffisent hélas pas.

Manon Blécourt : Est-ce que vous voyez des différences entre l’initiation à la recherche des étudiants de maîtrise comparativement à celle des doctorant-es? Si oui lesquelles? Les enjeux sont-ils les mêmes?

Josiane Boulad-Ayoub : Platon dit quelque part dans la République que les qualités de la cité idéale sont en grossissant la loupe celles de l’âme. Je pourrais user de la même analogie. En gros, l’initiation à la recherche des doctorants me semble être sensiblement la même que celle des étudiants de maîtrise. Ce qui est différent résulte de ce qui est attendu d’un mémoire de maîtrise et de ce qui est réclamé d’une thèse. L’initiation à la recherche dans le premier cas doit permettre à l’étudiant-e de se familiariser avec les méthodes exigées dans sa discipline, de montrer par son traitement des sources premières et secondaires et la bibliographie réunie, la maîtrise du sujet choisi, du contexte et des débats dont il est l’objet. En somme l’étudiant-e doit démontrer qu’il sait où il va et comment il y va. Qu’il s’agisse d’une maîtrise préparatoire au doctorat ou conduisant à une activité professionnelle, l'enjeu est de s’assurer que l’étudiant-e possède les connaissances disciplinaires requises pour passer à une étape supérieure, ou plus pratique ou plus spécialisée, et qu’il ou elle saura les exploiter. Dans le second cas, celui de la thèse, l’initiation visera à développer l’originalité de la démarche, des angles d’examen ou du sujet choisis, la vigueur théorique, et j’oserais dire, à trouver les moyens de rendre séduisants sujet et problématique, à bannir tout ennui. L’enjeu à cette étape est de réussir une thèse qui vous démarque, et dont on se souviendra au moment où l’on fera candidature pour un poste universitaire.

L’enjeu ici est de réussir une thèse qui vous démarque, et dont on se souviendra au moment où l’on fera candidature pour un poste universitaire.

Auteur(e)

Josiane Boulad-Ayoub
Université du Québec à Montréal

Professeur émérite de philosophie moderne et titulaire de la Chaire Unesco d'étude des fondements philosophiques de la justice et de la société démocratique.

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