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Intégrer les sciences sociales à la formation scientifique

Les chercheurs sont généralement à l’aise avec le modèle déficitaire de production des savoirs, qui valorise les scientifiques (à la fois producteurs et détenteurs de savoirs) et relègue les citoyens (journalistes, décideurs et représentants politiques) au rang de personnes à (in)former.

Julie Godbout, Ressources naturelles Canada
Chantal Pouliot, Université Laval
Rubrique Tribune
13 mars 2016

En mars 2015, dans un message à la communauté, le scientifique en chef du Québec, le Dr Rémi Quirion, témoignait de ses inquiétudes concernant la montée du scepticisme du grand public à l’égard des résultats de la science. Il en appelait à un plus grand engagement des scientifiques dans la sphère publique pour qu’ils participent aux débats concernant les vaccins, les OGM, les changements climatiques et autres sujets scientifiques qui ont des impacts sur la société. Pendant ce temps, dans les universités, nous assistons à une réforme des curriculums qui vise, entre autres, l’intégration de différentes compétences transversales aux cursus.

Et si les champs de la Public Understanding of Science (PUS) ou des Science and Technology Studies (S&TS), deux spécialités des sciences sociales que l’on pourrait regrouper sous l’appellation Science, Technologies et Société (STS)  –  voir la chronique de février 2016 d’Eve Seguin, sur l'apport des STS –, étaient mis à contribution dans la formation des scientifiques? Le moment nous semble opportun, et cela aurait en plus pour effet, selon nous, d’offrir aux chercheurs  des vies professionnelles plus épanouies et davantage en adéquation avec les besoins sociétaux actuels. Alors nous pourrions peut-être, enfin, sortir de cette vision du citoyen en déficit d’information…

Les STS, pour accompagner les études supérieures en mutation

Constat international : les études aux cycles supérieurs ne mènent plus nécessairement à un emploi de chercheur dans le monde universitaire. Aux États-Unis, par exemple, moins de 25 % des titulaires de doctorat obtiennent un poste de professeur dans les cinq ans suivant l’obtention de leur diplôme1. La majorité des futurs chercheurs mèneront donc leur vie professionnelle dans le secteur public, l’industrie, l’entreprise privée, les instituts de recherche, les agences, les organismes internationaux.

En réponse à cette situation, certains se sont prononcés en faveur d’une réforme importante des programmes de formation doctorale. Par ailleurs, afin de solutionner ce qui apparait être une impasse des systèmes scolaires, des représentants universitaires et gouvernementaux du Canada2, des États-Unis3 et d’Europe4 se sont engagés dans des réflexions qui visent à ajuster la formation universitaire aux besoins des sociétés et aux débouchés professionnels.

De façon générale, il est souhaité que les programmes soient davantage multidisciplinaires. Parmi les pistes à emprunter, on compte l’enrichissement des cursus scientifiques universitaires par l’ajout de contenus conduisant à l’acquisition de compétences dites transversales. Bien souvent, celles-ci renvoient à des acquis provenant des sciences de la gestion et des communications et favorisant, par exemple, de meilleures contributions aux débats de société, la prise de responsabilités sociales et civiques, et enfin, la collaboration entre les différents partenaires issus de secteurs gouvernementaux, de l’industrie, d’associations professionnelles et d’ONG.

Ce que nous suggérons ici, c’est d’ouvrir ces contenus transversaux à l’apport des champs de recherche Science, Technologies et Société (STS). Les fonctions professionnelles des scientifiques étant exigeantes et variées, les STS les aideraient à se déployer, à trouver leur place dans de multiples sphères de la société.

Les fonctions professionnelles des scientifiques étant exigeantes et variées, les STS les aideraient à se déployer, à trouver leur place dans de multiples sphères de la société.

Ces champs sont des lieux de recherches interdisciplinaires liées aux sciences humaines et qui s’intéressent aux relations entre les sciences et la société. Les recherches portent, entre autres, sur les façons dont les citoyens utilisent les savoirs scientifiques et entrevoient les enjeux des pratiques scientifiques. Elles ont ainsi fait connaître le point de vue de citoyens sur les processus de prise de décisions relativement aux développements des sciences et technologies5.

Pour les relations avec les citoyens

Les scientifiques, estime-t-on, devraient être capables d’intervenir avec succès auprès des citoyens pour les informer, les consulter ou, plus rarement, mettre à contribution leurs savoirs sur une question. Or, la communication entre scientifiques et citoyens souffre d’un préjugé : on considère souvent que ces derniers sont en déficit de compétences et incapables de saisir la complexité des savoirs scientifiques, et, donc, qu’il faut les éduquer (FIGURE 1). Cette posture a toujours cours au sein du milieu scientifique, bien que des études en S&TS et PUS aient mis à mal sa validité en démontrant que les citoyens sont en mesure de comprendre les incertitudes qui accompagnent les développements technoscientifiques et de contribuer à enrichir le spectre des voies d’actions possibles6.

Outre le schéma du déficit, d’autres modèles d’interactions entre les citoyens et les scientifiques ont été développés7 (FIGURE 1). Ces modèles, dont la faisabilité a été documentée au sein de la PUS et des S&TS, démontrent que d’autres conceptualisations des droits de parole et de production de savoirs sont possibles. Dans le modèle du débat public, les savoirs produits et détenus par les citoyens, bien que différents de ceux des scientifiques, sont estimés susceptibles d’enrichir la définition de ce qui fait problème et l’examen des solutions possibles. Le modèle de la coproduction de savoirs va encore plus loin. Il suppose que les citoyens peuvent avoir une expérience pertinente des questions sociotechniques et qu'ils possèdent les compétences cognitives et discursives pour participer à la définition des problèmes, mais aussi à la constitution des collectifs de recherche et à la production des savoirs légitimes. Ce modèle attribue une plus grande légitimité aux savoirs citoyens, d’emblée discrédités dans le modèle du déficit. Notamment, il peut rendre compte de participations citoyennes à la production de données scientifiques qui remettent en question l’autorité politique et scientifique.

L’idée que les savoirs détenus et produits par les citoyens peuvent être utiles et le dialogue sur cette question constituent la trame de fond des modèles de rechange à celui du déficit, qui favorisent l’aller-retour des points de vue, l’alternance des prises de parole et l’éclaircissement des incompréhensions mutuelles. En ce sens, la familiarisation des scientifiques avec les champs de la PUS et des S&TS répondrait au besoin social de leur engagement dans le traitement sociopolitique des questions qui concernent les citoyens.

Pour la fonction d’expert

De plus en plus, les scientifiques sont appelés à intervenir dans l’espace sociopolitique (voir le dossier Expertise du mois d’avril 2015). Or, la connaissance des travaux menés dans le champ des S&TS et de la PUS aiderait les futurs chercheurs à concevoir plus finement leur rôle et à entrevoir les pièges lorsqu’ils agiront à titre d’experts. Par exemple, les conceptions théoriques de l’expertise scientifique telles que développées par les universitaires S. Jasanoff8 ou P. Roqueplo9, amènent les chercheurs à mieux comprendre d’où ils agissent : généralement à l’interface des sciences et du politique. Elles nous aident à mesurer la portée des avis d’un expert eu égard aux décisions à prendre, à la formulation de ce qui fait problème et à la législation locale, nationale ou internationale.

De même, les travaux de B. Wynne10montrent comment le discours institutionnel scientifique tend à éluder les questions liées aux conséquences inattendues et inconnues – incertitudes en termes STS – et à ne considérer que les effets connus ou probabilités mesurées –  risques en termes STS. En ce sens, les champs des S&TS et de la PUS rendent possible la mise en perspective des usages de la complexité et du réductionnisme dans le discours scientifique public. Ainsi, ils aident les scientifiques à mieux réagir aux interventions et à mieux répondre aux attentes des différents acteurs sociaux – citoyens, entreprises, communautés, etc. –, mais aussi, à mieux comprendre leur propre posture à l’égard de la gestion des incertitudes et des risques.

Pour coproduire les savoirs

Pour des raisons financières ou utilitaires, les chercheurs peuvent vouloir élaborer des stratégies de production des savoirs en collaboration avec les citoyens au moyen d’activités dites de sciences citoyennes. Plus encore, de telles collaborations scientifiques-citoyens peuvent être encouragées par les organismes subventionnaires, comme en témoignent les nouvelles sections destinées à rendre compte des « broader impacts » dans les formulaires de demande de subventions de la National Science Foundation aux États-Unis (NSF).

Les recherches en STS illustrent de façon approfondie et généralement critique les modalités de production hybrides de savoirs pour la recherche biomédicale, génomique ou écologique. À notre sens, la maîtrise par les scientifiques des notions abordées dans ces travaux faciliterait le travail de recherche impliquant des collaborations citoyennes, mais aussi le développement d’applications tirées de la recherche. En effet, l’utilisateur final n’est généralement pas un scientifique au sens strict du terme (production des savoirs), bien que cet utilisateur détienne des connaissances utiles et uniques liées à la question de recherche; on peut donc supposer que sa collaboration aux activités de recherche facilitera le transfert technologique ou le développement d’innovations technologiques, qui représentent des impacts plus traditionnels associées à la recherche.

De telles collaborations peuvent souffrir des réticences rencontrées par les chercheurs, aux prises  parfois à ce qu’ils perçoivent comme l’hostilité du public à l’égard des applications de la recherche scientifique. Cependant, les résultats d’études menées en PUS et en S&TS contrastent fortement avec l’idée selon laquelle un manque de connaissances scientifiques entraîne le scepticisme et même l’hostilité citoyenne vis-à-vis des sciences11. Nous croyons donc que la familiarisation des scientifiques avec ces études pourrait favoriser l’élimination de certains préjugés et aider les chercheurs à mieux cerner les compréhensions et attentes citoyennes.

Des vies professionnelles plus épanouies

Les chercheurs sont généralement à l’aise avec le modèle déficitaire de production des savoirs, qui  valorise les scientifiques (à la fois producteurs et détenteurs de savoirs) et relègue les citoyens (journalistes, décideurs et représentants politiques) au rang de personnes à (in)former. Or, la perpétuation chez les scientifiques d’idées reçues à l’égard de rôles et capacités limités du public complique leur tâche lorsque vient le temps d’entrer en relation avec ces citoyens. En effet, être celui qui sait (mais qui en fait ne sait pas tout), celui qui doit formuler des recommandations (tout en ayant l’intuition que les autres ne sont pas en mesure de bien saisir les enjeux) implique des défis parfois lourds à porter, et qui plus est, beaucoup de citoyens manifestent leur indignation face à la sous-évaluation de leurs capacités de compréhension. Connaître des recherches et des outils théoriques du type de ceux détaillés plus haut offre l’occasion aux scientifiques d’agir en fonction de  repères théoriques diversifiés, en exerçant une autocritique plus éclairée.

La perpétuation chez les scientifiques d’idées reçues à l’égard de rôles et capacités limités du public complique leur tâche lorsque vient le temps d’entrer en relation avec ces citoyens.

En ce sens, la maîtrise d’autres modèles que celui du déficit, soit de modèles plus symétriques en termes de légitimité de parole et de capacités de compréhension de savoirs pertinents, aide le  scientifique à rehausser son image dans la sphère publique. En effet, sa participation à la vie publique peut se révéler plus sereine du fait qu’il détient des outils pour mieux réagir, mieux répondre aux attentes sociopolitiques et mieux comprendre les interactions entre les personnes concernées par le développement des sciences et les incertitudes qui l’accompagnent.

Il est temps de sortir du modèle du déficit

Il est cependant assez ardu de sortir du paradigme déficitaire. La difficulté principale est en grande partie structurale. La majorité des interactions des chercheurs se font avec d’autres chercheurs, et elles sont facilitées par le fait que la recherche scientifique fonctionne selon un système fortement autorégulé.

Ainsi, même si le financement des projets de recherche provient presque exclusivement de fonds publics (gouvernementaux), leur évaluation se fait par les pairs. De façon similaire, l’évaluation des résultats de recherche et de la façon dont ils sont présentés dans les articles est effectuée par des collègues. De plus, tout au long de la formation, et cela débute dès les premières années du primaire, les protocoles de recherche, les faits scientifiques qui en découlent et les scientifiques eux-mêmes sont présentés comme faisant partie d’un monde à part, à l’abri de la subjectivité qui « affecte » le monde ordinaire. Eve Seguin mettait en évidence dans son article, Rapports science et socilété, le monde de la recherche en difficulté d'apprentissage!, la résistance des scientifiques d’expérience à intégrer les recommandations issues des champs des STS. Nous croyons que les mécanismes à la base de cette réaction s’apparentent à ceux qui agissent chez les travailleurs de Fort McMurray, qui sont les plus nombreux au Canada à douter de l’origine anthropique des changements climatiques : les faits sont trop éloignés de croyances ancrées. Une vaste part de la vie scientifique, osons le dire, est menée d’une façon qui perpétue les stéréotypes, tant des points de vue des scientifiques que de ceux des citoyens – parmi ceux-ci, celui selon lequel le citoyen doit être éduqué.

Note : Une version écourtée et en anglais du présent article a été publiée dans la revue EMBOr en août 2014 (DOI 10.15252/embr.201438590).

Bibliographie :

  • 1. National Science Board: Science and Engineering Indicators (2012) National Science Foundation, Arlington VA.
  • 2. H. Fekrache, N. Labrie (2013) Pour le renouveau de la formation à la recherche au Québec un état de la question. Québec, Québec.
  • 3. National Research Council of the National Academies  (2012). Research Universities and the Future of America: Ten Breakthrough Actions Vital  to Our Nation’s Prosperity  and Security.
  • 4. European University Association (EUA): Bologna Seminar in "Doctoral programs for the European knowledge society" Conclusions and recommendations. Salzburg, 3-5 février 2005.
  • 5. A. Suerdem, M. W. Bauer, S. Howard, L. Ruby, PUS in turbulent times II – A shifting vocabulary that brokers inter-disciplinary knowledge. Public Understanding of Science 22, 2 (January 1, 2013, 2013).
  • 6. D. Hess, S. Breyman, N. Campbell, B. Martin, in The Handbook of Science and Technology, E. Hackett, O. Amsterdamska, M. Lynch, J. Wacjman, Eds. (MIT Press, 2008),  pp. 473-498.
  • 7. M. Callon, The Role of Lay People in the Production and Dissemination of Scientific Knowledge. Science Technology & Society 4, 81 (March 1, 1999, 1999).
  • 8. S. Jasanoff, Science and Public Reason. The Earthscan Science in Society (Routledge, New York, 2012).
  • 9. P. Roqueplo, Entre savoir et décision, l’expertise scientifique. Sciences en questions (Quæ, Versailles, France, 1997).
  • 10. B. Wynne, Reflexing Complexity: Post-genomic Knowledge and Reductionist Returns in Public Science. Theory, Culture & Society 22, 67 (October 1, 2005, 2005).
  • 11. M. Bucchi, F. Neresini, in Handbook of Science and Technology Studies, E. Hackett, O. Amsterdamska, M. Lynch, Eds. (MIT press, Cambridge, Mass, 2008),  pp. 449-473. 

Auteur(e)

Julie Godbout et Chantal Pouliot
Ressources naturelles Canada et Université Laval

Julie Godbout est chercheuse postdoctorale en génomique forestière au Service canadien des forêts (Ressources naturelles Canada). Ses travaux portent sur l’histoire évolutive de différentes espèces forestières et sur le développement d’une application utilisant les outils de la génomique destinée à la foresterie. Elle a aussi enseigné l’évolution à l’Université Laval. Tout au long de son parcours académique, elle a participé à différents projets de communication scientifique. À la radio, d’abord, puis, à l’écrit, en remportant notamment le concours de vulgarisation de l’Acfas en 2011. Ces activités l’ont amené à s’intéresser à la sociologie des sciences. En décembre 2015, elle organisait la première « Journée Métasciences » à l’Université Laval, une journée de conférences s’adressant à un public de scientifiques et destinée à réfléchir sur le métier de chercheur.

Chantal Pouliot est professeure titulaire en didactique des sciences à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval et chercheure au Centre de recherche et d’intervention sur la réussite scolaire (CRIRES). Ses intérêts de recherche concernent les rapports d’étudiants et futurs enseignants aux experts scientifiques et le point de vue de ces derniers sur la gestion sociopolitique des controverses socioscientifiques actuelles. Elle s’intéresse aussi à la sociologie des sciences et à sa contribution à une éducation aux sciences citoyenne. Elle est lead editor de la revue Cultural studies of science education et rédactrice de la Revue canadienne de l’enseignement des sciences, des mathématiques et des technologies.

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