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16 octobre 2015
Chantal Pouliot
Université Laval

L’engagement des citoyens dans la redéfinition du problème, dans la constitution des connaissances scientifiques et dans les propositions de solutions a produit des effets sur la gestion de la controverse par les autorités municipales et provinciales.

Le 26 octobre 2012, l’arrondissement de La Cité-Limoilou (Québec) se recouvre d’une poussière rouge. Sur les voitures, sur les bords de fenêtres, partout une fine couche de particules se dépose. On n’en connait, alors, ni la composition ni la source. Inquiets, une citoyenne et un citoyen échantillonnent cette poussière et demandent à un laboratoire indépendant de réaliser une analyse. Quelques jours plus tard, les autorités résument ainsi la situation : l’épisode de poussière est exceptionnel et il ne comporte pas de danger pour la santé. Puis arrivent les résultats de l’analyse indépendante : la poussière est constituée de métaux lourds dont plusieurs, comme le nickel, peuvent nuire à la santé.

Un livre pour témoigner

Le livre Quand les citoyen.ne.s soulèvent la poussière : la controverse autour de la poussière métallique à Limoilou est d’abord destiné aux citoyens des quartiers centraux de Québec sur qui tombent cette poussière métallique mais aussi à toute personne intéressée par la question de la production citoyenne de savoirs scientifiques. De fait, il vise à éclairer les apports considérables de l’engagement citoyen aux tenants et aboutissants de cet enjeu environnemental. Plus précisément, il illustre comment l’Initiative citoyenne de vigilance du Port de Québec (ICVPQ) a su reformuler le problème relatif à la présence de poussière, produire des savoirs scientifiques, inventorier des solutions et formuler des recommandations.

J’ai écrit ce livre pour deux raisons principales. D’une part, parce que je suis convaincue de la nécessité de l’engagement des productrices et producteurs de savoirs académiques dans l’espace public, surtout lorsque les outils théoriques qu’ils maitrisent peuvent être mis à contribution pour élaboration d’un monde plus juste, plus sain. D’autre part, parce que cette controverse constitue un exemple contemporain d’engagement citoyen réussi dans la gestion d’une question socioscientifique liée à la santé environnementale. Aussi, j’ai emprunté la notion théorique de « traduction »1 pour mettre en exergue trois moments d’insertion citoyenne dans le déploiement de la controverse.

Politiser et élargir la controverse

La controverse est à l’origine définie comme un « épisode » de poussière rouge. Pendant un long moment, les autorités en place s’investissent pour « rassurer la population ». Au cours des semaines et des mois suivants l’épisode du 26 octobre 2012, des groupes de citoyens interpelés par la présence de la poussière se joignent à la conversation. Cet engagement citoyen fait passer la controverse d’un épisode unique de poussière rouge, aux questions des impacts des activités industrielles de transbordement de minerais sur les citoyens et sur l’environnement. La « poussière », dans cette foulée, s’inscrit alors dans un contexte social, politique et économique, attachée à des pratiques industrielles, des contraintes, des valeurs, des effets physiologiques, des enjeux sociaux.

Documenter le problème et produire des savoirs scientifiques

L’une des caractéristiques de l’engagement citoyen dans le déploiement de cette controverse concerne la teneur scientifique et la quantité de connaissances produites. Les trois rapports rédigés par l’ICVPQ2, dont Véronique Lalande est la représentante, documente solidement l’état de situation. Et ils contribuent considérablement à la compréhension de la situation, notamment parce qu’au moment de leur sortie (en trois temps différents), les autorités n’étaient pas en mesure d’informer adéquatement le public sur la composition de la poussière et sa provenance.

L’une des caractéristiques de l’engagement citoyen dans le déploiement de cette controverse concerne la teneur scientifique et la quantité de connaissances produites.

Inventorier des solutions et formuler des recommandations

La lecture de ces rapports permet d’entrevoir l’imposant travail que ces démarches citoyennes d’enquête et d’analyse ont nécessité. L’ICVPQ y recommande, entre autres, de mettre en place un système d’opérations étanche, des entrepôts et des dômes maintenus à pression négative et des équipements de mesure dont la localisation devrait être approuvée. De même, l’Initiative propose aux autorités environnementales d’évaluer l’efficacité des mesures adoptées, de prévoir des mesures supplémentaires si nécessaire et d’assurer une communication intègre et transparente à la population des quartiers centraux de la ville de Québec des données sur la qualité de l’air.

Des apports concrets de l’engagement citoyen

L’engagement des citoyens dans la redéfinition du problème, dans la constitution des connaissances scientifiques et dans les propositions de solutions a produit des effets sur la gestion de la controverse par les autorités municipales et provinciales, notamment.

Par exemple, depuis le 27 décembre 2013, la quantité maximale de nickel que l’air ambiant est désormais de 14 nanogrammes par mètre cube (ng/m3), moyennée sur une période de 24 heures. La norme précédente établissait à 12 ng/m3 la quantité de nickel, mais il s’agissait d’une moyenne annuelle. Avec une moyenne quotidienne, la nouvelle norme interdit dorénavant les sursauts brefs mais intenses (parfois au delà de 1000 ng/m3) de la concentration de nickel qui, au bout de l’année, se « dissolvent » arithmétiquement dans la moyenne annuelle. Des comités où siègent des citoyens ont aussi été créés, tels que le Comité de vigilance des activités portuaires (ou CVAP). Le nettoyage des rues été revue et augmenté. Et, autre exemple de contribution citoyenne, le site Internet vigilanceportdequebec.com qui a été mis en fonction. On y retrouve les articles publiés dans les médias au sujet de la controverse de même que des vidéos d’échantillonnage de poussière.

Une vivacité qui perdure

La controverse autour de la poussière métallique est encore vive, trois ans après ses débuts. Les citoyens des quartiers centraux de Québec continuent de réclamer davantage d’occasions d’être conviés aux procédures de prises de décisions qui concernent la poussière mais aussi l’actuel projet d’agrandissement du Port de Québec.

La controverse autour de la poussière métallique est encore vive, trois ans après ses débuts. Les citoyens des quartiers centraux de Québec continuent de réclamer davantage d’occasions d’être conviés aux procédures de prises de décisions qui concernent la poussière mais aussi l’actuel projet d’agrandissement du Port de Québec.

Notes :

Auteur(e)

  • Chantal Pouliot
    Université Laval

    Chantal Pouliot est professeure titulaire en didactique des sciences à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval et chercheure au Centre de recherche et d’intervention sur la réussite scolaire (CRIRES). Ses intérêts de recherche concernent les rapports d’étudiants et futurs enseignants aux experts scientifiques et le point de vue de ces derniers sur la gestion sociopolitique des controverses socioscientifiques actuelles. Elle s’intéresse aussi à la sociologie des sciences et à sa contribution à une éducation aux sciences citoyenne. Elle est lead editor de la revue Cultural studies of science education et rédactrice de la Revue canadienne de l’enseignement des sciences, des mathématiques et des technologies.

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