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Cas de plagiat éhonté : dérive généralisée de l’édition scientifique ou cas isolé?

Le "cas Barnett" bouleverse la communauté des sciences humaines, arts et lettres. Que doit-on comprendre de cette histoire?

Un étonnant cas de plagiat a été révélé récemment par le professeur Michel Charles, de l’École normale supérieure de Paris, par une longue démonstrationsur le site Fabula. Directeur de la prestigieuse revue Poétique, il a reçu un manuscrit dont la lecture a d’abord révélé quelques irrégularités stylistiques. « Au début de ma lecture, alors que le texte soumis était tout à fait fluide, j’ai trouvé très bizarres deux ou trois expressions qui ne s’inscrivaient pas dans le même registre que le reste : "nuageux soupçon", "parcours littéraire trans-temporel", "saillamment". Ces microdérapages m’ont conduit à penser que le texte pouvait avoir été corrigé, et mal corrigé. […]. Intrigué, j’ai cherché si, par hasard, il existait une autre version de ce texte. Il y en avait une : c’était un article de Jacques Poirier publié en 2009. »

Le « cas Barnett » bouleverse actuellement nombre de chercheurs en études littéraires, mais plus largement la communauté des sciences humaines, arts et lettres. Que doit-on comprendre de cette histoire? S’agit-il d’un cas isolé ou, comme le prétendent certains, la confirmation d’une dérive?

Les valeurs de base de la publication scientifique

Le monde de la recherche scientifique repose sur un système de circulation du savoir. Depuis les premières revues savantes (pensons au Journal des sçavans et aux Philosophical Transactions of the Royal Society, toutes deux mises en place au XVIIe siècle), la communauté scientifique est avide du partage des nouvelles connaissances autant qu’elle est elle-même établie par le fait de cette circulation.

Le monde de la recherche scientifique repose sur un système de circulation du savoir.

Si les avancées scientifiques sont souvent marquées par une forme de compétitivité entre les chercheurs, elles sont néanmoins gouvernées par une série de valeurs qui balisent le processus de la recherche et de la formation. L’originalité et l’innovation soutiennent le mouvement même de la science, dans le souhait de développer de nouvelles hypothèses pour répondre aux questions posées par notre monde. La rigueur assure les conditions d’une reproductibilité des expérimentations et d’une démonstration dépourvue de biais. La collégialité, enfin, inscrit la science dans une circulation entre chercheurs (de façon à s’appuyer dans des initiatives voisines) et des chercheurs vers les apprenants, étudiants ou grand public.

Une mise à l’épreuve des instances éditoriales

Plusieurs circonstances ou situations fragilisent ces valeurs, et on pourrait alors penser que rien ne va plus dans le monde des revues scientifiques :

  • La commercialisation de plus en plus grande des instances éditoriales menace l’autonomie des disciplines scientifiques;
  • La construction parfois arbitraire de facteurs d’impact associés à certaines revues jugées plus importantes déséquilibre la libre circulation du savoir;
  • Le regroupement de plusieurs lieux de diffusion réputés chez de grands éditeurs donne à ces derniers un pouvoir indu de négociation avec les bibliothèques universitaires – pensons au contrat qu’Elsevier a secrètement signé avec la France, que révélait récemment Rue89. L’une des conséquences indirectes de cette commercialisation est l’exclusion répétée des pays et continents moins bien dotés, leurs universités n’ayant pas accès à ces bouquets de revues hors de prix;
  • Les pressions visant à libérer le savoir, si elles reposent sur une vision plus équitable, induisent leurs propres travers, comme celui d’une variante du modèle gold du libre accès fondée sur l’idée de l’auteur-payeur, qui ne profite qu’aux chercheurs les plus financés.

Mais ce ne sont encore là que des facteurs extérieurs au savoir lui-même, qui n’est pas, jusqu’à preuve du contraire, affecté dans sa nature et sa validité.

Un canular utile à la réflexion

Cependant, certaines actions viennent parfois remettre en question des pans entiers de la recherche et de la circulation des avancées scientifiques. On pensera évidemment à l’affaire Sokal1 qui, à la fin des années 1990, avait provoqué un tollé. Le physicien Alan Sokal avait alors proposé un pseudo article scientifique à la revue d’études culturelles Social Text, qui a bel et bien publié ce qui n’était qu’une réflexion parodique vaguement inspirée de la théorie quantique. Il avait ainsi mis au jour des failles du processus éditorial, illustrant le manque de rigueur dans la validation scientifique. Un tel événement a provoqué un certain séisme, montrant une relative incompréhension entre les sciences humaines et les sciences dures, mais engageant surtout les éditeurs et les revues à mieux contrôler l’évaluation par les pairs.

Il ne s’agissait, avec Sokal, que d’une mise à l’épreuve du système éditorial, d’autant plus exceptionnelle que l’auteur a lui-même révélé son canular le jour de la parution du numéro de la revue Social Text. L’affaire a certes suscité des réactions sur quelques années, mais n’a pas connu de suites directes. Mais la situation est tout autre avec le cas Barnett.

Un plagiaire en série

Grâce à l'enquête de Michel Charles de l’ENS-Paris, le stratagème de R.-L. Étienne Barnett a peu à peu été mis à jour dans son ampleur. Il a en effet recensé une quinzaine d’articles, parus dans les dernières années, que Barnett a littéralement copiés sans vergogne d’autres chercheurs, des plus jeunes aux plus établis. Son modus operandi est somme toute simple : emprunter des articles (ou des chapitres d’ouvrages), ajouter quelques références pour les actualiser et remercier des interlocuteurs reconnus en fin de texte, comme si le voisinage de ces figures intellectuelles bonifiait les publications. Il joue ensuite de la séparation des continents, faisant passer des textes depuis l’Amérique vers l’Europe (ou plus rarement l’inverse), comme si les territoires scientifiques étaient étanches…

La petite histoire, qui est en cours de reconstitution, se trouve complexifiée par quelques facteurs. Barnett ne semble pas vraiment être rattaché à aucune université digne de ce nom (il se réclame d’une for-profit school, la University of Atlanta, tout en se prétendant lié au CNRS français) et, qui plus est, aucun spécialiste ne semble l’avoir rencontré.

Son « travail » a connu quelques phases : dès 2001, Volker Schröder, un spécialiste du XVIIe  siècle français, notait que Barnett avait une lourde tendance à l’autoplagiat, un même texte ayant été publié pas moins de huit fois (évidemment sans déclaration des publications antérieures). Après s’être prétendu spécialiste de Jean Racine au tournant des années 2000, Barnett a migré vers la littérature moderne et contemporaine (phase pendant laquelle il m’a personnellement plagié, ainsi que plusieurs collègues québécois) et semble maintenant se déplacer tranquillement vers le domaine du théâtre. Errant incognito (ou presque : il a été membre, virtuellement on imagine, de plusieurs comités de rédaction de revues scientifiques…), il s’impose par une certaine visibilité scientifique : il a publié plusieurs dizaines d’articles depuis les années 1970, dont le taux d’originalité reste encore à évaluer.

Au tournant des années 2000, Barnett a migré vers la littérature moderne et contemporaine; phase pendant laquelle il m’a personnellement plagié, ainsi que plusieurs collègues québécois.

Travers d’une époque numérique?

Nulle intention ici de faire le procès de ce pseudo collègue; les actes parlent par eux-mêmes. Il m’importe plutôt d’évaluer les enseignements que l’on peut tirer de cette savante filouterie pour le milieu scientifique. Très rapidement, divers commentaires ont circulé, remettant en question qui la numérisation des revues, qui la course effrénée aux publications scientifiques, qui la validité du modèle éditorial actuel.

Barnett profite-t-il de la numérisation croissante des publications scientifiques? Bien sûr, car le texte est ainsi à portée de main. Ce serait toutefois négliger le fait qu’avec n’importe quel numériseur ou même un téléphone évolué, il est désormais possible d’avoir accès à un texte en quelques minutes grâce aux logiciels de reconnaissance de caractères.

La nouvelle réalité est bien plutôt que tous les chercheurs ont désormais des outils de grande puissance pour détecter les plagiats ; la banque textuelle interrogée par un Google étant infiniment plus large que l’érudition de n’importe quel spécialiste d’un domaine scientifique aussi restreint celui-ci soit-il. Vouloir jeter le blâme sur les revues numériques, c’est témoigner d’une bien grande incompréhension des modalités actuelles de circulation du savoir.

Vouloir jeter le blâme sur les revues numériques, c’est témoigner d’une bien grande incompréhension des modalités actuelles de circulation du savoir.

Effets de la pression à produire?

De façon similaire, plusieurs voient dans ce plagiat éhonté le point de rupture du publish or perish, conception productiviste de la recherche universitaire2. C’est d’un côté se méprendre sur le cas Barnett, comme il est certainement rendu à une étape de sa « carrière » où de telles publications ne comptent plus guère (la banque de données du MLA nous donne à penser qu’il a soutenu sa thèse en 1979…).

De l’autre, voir dans cette dérape l’instrumentalisation des publications à des fins professionnelles (bonifier son dossier, se créer un capital symbolique ou forcer une promotion) est un résumé abusif, en ce sens que seul un esprit malsain espérera bâtir solidement une carrière de cette façon. Cela n’empêche pas que la profession est maculée de certains comportements répréhensibles (détournement de propos, emprunts sans citation…), mais il s’agit malheureusement là des anomalies inhérentes à tout système.

Des revues prises en défaut?

Un semblable raisonnement pourra être offert en guise de réponse à qui voudra accuser les revues scientifiques d’un manque de rigueur dans leurs processus. Tous les chercheurs sont conscients que la réputation d’un périodique se construit principalement sur la qualité de ses publications; vouloir négliger la sélection des articles (au profit d’une publication plus rapide ou moins harassante), c’est assumer le risque d’un déclassement auprès de la communauté, exigeante, des lecteurs. Certains chercheurs s’inquiètent parfois des dangers de biais ou de copinage dans le processus d’évaluation par les pairs. Le risque est présent, mais le gain associé à l’évaluation est très généralement supérieur à une neutralisation de cette discussion créée autour d’un résultat scientifique que l’on souhaite diffuser.

Des expérimentations ont cours pour tenter de renouveler le modèle, dans l’espoir d’une ouverture, d’une transparence et d’une discussion plus amples – l’open peer review fait partie de ces hypothèses prometteuses, mais dont les rouages restent encore à ajuster.

La communauté, centrale à la qualité du savoir

La dimension qui persiste, quel que soit l’état de situation que l’on esquisse des travaux universitaires, est celle de la communauté. Sa grande force, liée à sa cohésion, à la collégialité qui la structure, assure les conditions nécessaires à l’exercice de la recherche scientifique, malgré tous les ratés que l’on tentera de mettre en vitrine. Les moyens associés au développement du savoir et à la circulation des idées nouvelles évoluent certes, ils déplacent certains enjeux et secouent inévitablement notre cadre de référence, mais ils retissent constamment, peut-être au prix de quelques rappels, la trame d’un milieu favorable aux valeurs scientifiques.

La force de la communauté, liée à sa cohésion, à la collégialité qui la structure, assure les conditions nécessaires à l’exercice de la recherche scientifique, malgré tous les ratés que l’on tentera de mettre en vitrine.

 

Commentaires

NDLR : en attente du retour de notre espace "Commentaires", nous vous invitons à écrire à la rédactrice en chef, qui republiera vos mots ici-même : johanne.lebel@acfas.ca

Barnett

Soumis par René Audet le 20 jui 2015 - 10:13

Merci madame Bigelow pour ce message – il confirme que la personne existe bien sous ce nom, et qu'il fonctionne largement par des « prétentions »... Pour le reste, il importe de continuer à surveiller ses allées et venues dans le monde universitaire, parce que son action est délétère sur la construction du savoir en études littéraires. Cela montre aussi la vigilance qu'il faut continuer à exercer dans nos processus éditoriaux, à l'heure où les lieux et les interlocuteurs se multiplient.

Richard (Lance) Laurent Etienne Barnett

Soumis par Victoria Bigelow le 05 jui 2015 - 19:22

Please forgive me for writing in English. I read French well, but my written French is a bit rusty, and I fear making mistakes.

The article on R-L Etienne Barnett, written by Michel Charles ,was posted on the Fabula site last November. Yet, I only happened upon it last week. Since then, I have read several others. Je reste bouche bée. Some have questioned whether R-L Etienne Barnett exists. I can confirm that he does (né aux ÉU le 10 Mars 1949- Richard Lance Barnett). He claims his mother is a French plastic surgeon and his father an American judge. His family lives in Des Moines, Iowa. He speaks French fluently, but with a strong American accent. I worked with Barnett at Marygrove College in Detroit (Catholic liberal arts college) from about 1998-2002. (I have several photos of him I took for a Blackboard (course tools) site). He was the dean of graduate studies and a Frederick A. Treuhaft Foundation Distinguished Professor of Education (I've never found evidence of the existence of such a foundation). Almost none of his references checked out (except his PhD from Brandeis), but his interview was so outstanding, the administration hired him anyway. He had a very difficult personality, alternately charming and impossible. Among his positive contributions...he taught a graduate level course (excellent), taught a free French course for faculty and staff, and instituted a research symposium. He left Marygrove suddenly after a blow up with a member of the administration, and took a position in Atlanta. We found evidence of fraud after he left. Barnett's plagiarism and other acts of fraud are puzzling in the extreme. He was a wonderful writer...truly, a brilliant man. On the other hand, when I shared the articles reporting his plagiarism with members of the Marrygrove community, no one was surprised.

  • 1. Pour l'Affaire Sokal : Wikipédia et voir aussi Alan Sokal et Jean Bricmont, "Impostures intellectuelles", Paris, Odile Jacob, 1997.
  • 2. Benoît Melançon cite un collègue ayant parlé de la « dérive mercantile des University inc. »

Auteur(e)

René Audet
Université Laval

René Audet est professeur titulaire au Département des littératures de l’Université Laval et directeur du Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoises (CRILCQ), site Université Laval. Il s’intéresse aux formes actuelles de la narrativité, aux écritures contemporaines et numériques, ainsi qu’aux enjeux numériques de la diffusion du savoir. Il dirige la collection « Contemporanéités » aux Éditions Nota bene et la revue savante numérique Temps zéro.

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