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Merci, Mad Men

"Si vous n’aimez pas le passé, et bien, changez-le!" William L. Burton

Héritage rossellinien

Roberto Rossellini (1906-1977) pourra enfin passer la main : la télésérie Mad Men est advenue! En effet, au siècle dernier, ce cinéaste ayant pris ses distances avec le néoréalisme avait souhaité « inventer » un cinéma à vocation didactique, plus près d’une certaine vérité objective. La souplesse de la production télévisuelle aidant, Rossellini réalisa une dizaine de films-expériences, dont le sommet fut La prise de pouvoir par Louis XIV (1966).  En porte-à-faux avec le cinéma « historique » ayant jusque-là prévalu – fait de péplums, de drames bibliques et de véhicules à vedettes dépourvus de « vérité » comme de véracité –, Rossellini souhaita imposer une lecture du passé moins anachronique, mieux documentée, sous la forme d’une histoire sociopolitique des mentalités.  Hélas, le manque de ressources, les limites techniques de l’audiovisuel et surtout l’esprit du temps, plutôt réfractaire à une interprétation relativiste et objective du passé, hypothéquèrent sérieusement la production et la diffusion des ovnis rosselliniens [1]. 

Un genre revisité

Le passage des trente glorieuses (1945-1975) aux trente malheureuses remet cependant au goût du jour une interprétation cinématographique plus nuancée du passé.  Avec le double avènement du postmodernisme – où éclectisme et relativisme font désormais bon ménage – et des outils de communication modernes, la table est mise pour la télésérie Mad Men, produite par la chaine câblée américaine AMC. Avec Mad Men, le divertissement à l’américaine, sous les apparences d’une banale télésérie, révolutionne le genre cinématographique. 

Le projet des auteurs est simple : produire une œuvre dramatique évoquant la vie quotidienne d’une grande agence publicitaire newyorkaise sise avenue Madison (d’où le titre polysémique de Mad Men).  La série s’intéresse plus particulièrement à l’histoire tourmentée du brillant créatif Don Draper, interprété par le comédien Jon Hamm. Pour l’historien, l’intérêt de cette œuvre est cependant ailleurs, soit dans cette recréation aussi objective que possible du passé.  Autrement dit, si Mad Men, à l’instar de plusieurs téléséries étatsuniennes contemporaines, offre aux spectateurs une narration riche en péripéties, une complexité dramatique de qualité et une culture matérielle raffinée, ses auteurs souhaitent également éviter les pièges de l’anachronisme si communs dans les univers romanesques et audiovisuels.

L'histoire à différentes échelles

L’originalité de Mad Men repose sur une nouvelle manière de traiter contenu et forme. Côté contenu, les auteurs vont à l’encontre de l’habituel voisinage d’une narration simplement plaquée sur un décor historique au profit d’une mise en scène de la cohabitation intime de personnages complexes avec l’histoire sociopolitique américaine.  Ainsi, mythologie obligeant, l’épisode consacré à la mort du président Kennedy est, bien sûr, vu à travers l’émotion ressentie par le personnel réuni autour des postes de radio et de télévision. Cela dit, la matérialisation de cet événement est surtout l’occasion de mettre en scène le mariage raté de la fille d’un des principaux associés de l’agence.  Désertée par ses invités, cette « fête » témoigne, à mil lieux du politique, de l’impact concret que peuvent avoir sur nos vies les « grands moments » de l’histoire. 

Traiter l'indifférence

Toujours côté contenu, la question de la cohabitation ethnique habite en permanence Mad Men. Fief de républicains bon teint, l’agence Sterling Cooper montre une indifférence crasse pour toutes les questions liées à la cohabitation de populations mixtes. Ici, les Euro-Américains, tendance WASP, sont aux postes de commande; les Judéo-Américains sont commerçants; les Afro-Américains sont liftiers, préposés à l’entretien ou domestiques; les homosexuels sont « ignorés »; etc. Vus sous cet angle, ces Mad Men, symboles mêmes de la modernité, font preuve d’un conservatisme et d’une passivité qui servent bien leurs intérêts. L’originalité du traitement vient de la négation même du problème ethnique. Point de héros des droits civiques ici (qu’ils soient noirs ou blancs) ni de Rednecks; simplement, une collection d’Euro-Américains nantis et indifférents aux problèmes vécus par les Étatsuniens à noms composés (Afro, Latino ou Judéo-Américains, à titre d’exemples). Hélas pour ces derniers, la grouillante société américaine des années 1960 vient bousculer plus d’une idée reçue. Ainsi, l’arrivée d’un important client judéo-américain oblige l’entreprise à créer un comité de travail pourvu d’un Juif… difficilement déniché au bas de l’échelle, tandis que Sterling Cooper essuie une rebuffade de la part d’un client qui refuse d’être associé au marché de la clientèle noire. Quant à la place réservée aux femmes dans l’entreprise – et plus largement dans la société étatsunienne –, elle justifie sans l’ombre d’un doute le demi-siècle de féminisme qui s’achève. Sterling Cooper est un boys' club; les femmes y occupent des postes subalternes en attente du mariage. La caste des jeunes secrétaires est particulièrement fragilisée par ce système et le quasi-droit de cuissage qui l’accompagne. Quant à celles qui refusent les avances de leurs compagnons de travail, elles doivent manœuvrer avec habileté au milieu de cet univers embrumé en permanence par l’alcool et la cigarette. Tout comme celles qui espèrent rejoindre le groupe de direction et des créatifs, et dont le parcours à obstacle fait alterner envie, coups de Jarnac et condescendance de la part des femmes et des hommes qui les entourent. Et gare à celle qui tombe enceinte hors du mariage!

Un « son » documentaire

Côté forme, les auteurs et producteurs utilisent habilement les approches et la technique cinématographiques modernes. Ainsi, le refus presque complet d’une musique d’ambiance – dont la force de suggestion est devenue la gangrène du cinéma « historique » et des productions documentaires – laisse au spectateur plus de liberté et d’attention pour apprécier la double narration textuelle et visuelle. De manière encore plus technique, le recours à la haute définition génère une image d’une grande précision, d’une beauté certaine, mais également d’une froideur qui sied au caractère documentaire de la série. Les films produits au début des années 1960 sont naturellement dépourvus de cette beauté clinique, ce qui leur donne, hélas, un côté rétro propice au développement d’une nostalgie perturbante. Certes, Mad Men n’est pas dépourvu d’anachronismes.  On s’y exprime parfois de manière… un peu trop moderne. De façon plus anecdotique, quelques scènes font parfois sourire, comme ce pique-nique où la famille Draper, après avoir profité du site, abandonne ses déchets sur la pelouse. Soyons clair : jamais une femme issue du même milieu social que Mme Draper n’aurait agi de la sorte. 

Un devoir d’histoire

Véritable rayon X du milieu des trente glorieuses étatsuniennes, Mad Men soumet, enfin, ses spectateurs à un devoir d’histoire exigeant. Chez les moins de 50 ans, cette série permet de faire face au-delà des préjugés à un monde inconnu, à jamais disparu; chez les plus âgés, le choc est d’autant plus grand que cohabitent dans l’esprit de chacun le souvenir magnifié d’une époque et sa Némésis, soit une perturbante matérialisation socioculturelle du passé. Ici, ni bons ni méchants, mais des protagonistes mus par leurs intérêts, leurs passions et… si peu de compassion!  L’expérience Mad Men n’est pas de tout repos. C’est ce qui fait sa richesse. 

[1] Sur les procédés narratifs de Rossellini : Enrique SEKNADJE-ASKÉNAZI, Socrate et la rhétorique selon Rossellini. Affichage : 2006-08-05 ; consultation : 2011-08-01.

Auteur(e)

Claude-Armand Piché
Chercheur indépendant

Claude Armand Piché est détenteur d’un baccalauréat en urbanisme, d’une maîtrise en muséologie et d’un doctorat en histoire de l’Université du Québec à Montréal. Basé à Montréal, ce dernier travaille présentement à deux ouvrages consacrés à l’histoire montréalaise.

 

Note de la rédaction :
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