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Jean-Pierre Perreault, président de l'Acfas

"L’ampleur, la diversité des enjeux fait que nous avons besoin d’experts qui ont des perspectives larges et profondes, de gens qui s’intéressent à une question depuis 25 ans, autant que de nouveaux scientifiques qui apportent des points de vue inattendus. Mais surtout, nous avons besoin de perspectives multiples sur un même enjeu. La pandémie commande, par exemple, une approche tant médicale, psychosociale que socioéconomique." Jean-Pierre Perreault

Johanne Lebel : Le 9 mai prochain, à l’ouverture du 89e Congrès, débutera l’année où l’Acfas soulignera les 100 ans de sa fondation. Après un an à sa présidence, quel regard portez-vous sur l’Association?  

Jean-Pierre Perreault : Un premier constat est celui de l’étendue de ses activités. Et j’ajouterais qu’en cette année anniversaire, on en percevra aussi la profondeur étant son parcours engagé, et entrecroisé depuis ses débuts avec toute l’histoire de la recherche au Canada français.

Quand on pense à l’Acfas aujourd’hui, il nous vient généralement en tête le congrès annuel. Pour ma part, je n’avais pas réalisé, avant de joindre son conseil d’administration, toute la diversité de la programmation de l’Association. Allant, pour ne donner que quelques exemples, d’un événement pour les collégiens – le Forum international Sciences Société –  à des concours comme Génies en affaires et Ma thèse en 180 secondes, en passant par des formations et des publications de tous ordres, de multiples interventions sociopolitiques visant à mettre en valeur la recherche dans l’espace public, etc.

Johanne Lebel : Comment voyez-vous la place de l’Acfas dans le milieu de la recherche?

Jean-Pierre Perreault : Je dirais qu’elle est partie prenante d’un réseau où se construit, se diffuse et se finance la recherche scientifique dans toutes les disciplines. Pensons à nos relations avec les acteurs de la recherche en milieu collégial et universitaire, et dans la francophonie minoritaire canadienne; avec ceux de la culture scientifique; avec les agences subventionnaires. Mentionnons nos échanges avec les ministères provinciaux et fédéraux ou le milieu des entreprises.

L’Acfas rassemble aussi plusieurs générations, et c’est là une de ses dimensions les plus porteuses, tant pour le présent que pour l’avenir. Un axe où il faudrait aller encore plus loin.

Johanne Lebel : On peut lire dans l’ouvrage d’Yves Gingras sur l’histoire de l’Acfas1 que le souci de la relève est présent dès le départ à l’Association. Elle le démontre en menant des actions pour inciter au développement des sciences dans les collèges classiques. Ou en insistant pour que l’enseignement supérieur ne soit pas que la répétition de savoirs confirmés, mais aussi un lieu qui fait avancer par la recherche. Ou encore, en multipliant les conférences pour inspirer les jeunes élèves.

Vous avez fait d’ailleurs partie de cette relève… N’avez-vous pas présenté votre première communication scientifique lors d’un congrès de l’Acfas?

Jean-Pierre Perreault : En 1987, à l’Université d’Ottawa! Je me rappelle très bien de cette présentation par affiche d’un projet de biochimie. Je suis parti de la table d’inscription du congrès avec le numéro de l’emplacement où je devais m’installer. On était dans un long corridor où circulaient beaucoup de congressistes. J’étais naïf, bien sûr, mais désireux d’apprendre. Personnellement, j’ai toujours aimé la présentation par affiche, où l’échange très personnel, avec des personnes souvent très diverses, est riche d’informations. J’ai un très bon souvenir de ça.

Johanne Lebel : Il est vrai que l’avancement de la recherche passe autant par la parole que par l’écrit. Par les échanges « en personne ».

Jean-Pierre Perreault : Par la rencontre, oui. La discussion à la pause, sur l’heure du lunch, quand quelqu’un vient te rejoindre au 5 à 7 en t’apostrophant : « Ton histoire, là, j’aurais une ou deux questions additionnelles. » Cet informel est central en sciences. C’est pour ça qu’il est important d’organiser des événements. La formule est secondaire, c’est la rencontre qui compte.

Quand on veut expliquer la pratique scientifique à ceux et celles qui ne sont pas du milieu, il est important de  faire comprendre que la science, cette recherche des causes, se fait aussi au fil des conversations qui nous font douter et retravailler, qui nous inspirent, qui nous motivent à nous y remettre.

Johanne Lebel : Quels liens faites-vous entre la recherche et l’enseignement?

Jean-Pierre Perreault : Je dirais qu’ils sont indissociables, particulièrement quand il est question d’enseignement supérieur. J’ai proposé à mon université d’être un vice-recteur à la recherche et aux études supérieures, parce que je crois foncièrement que la recherche est un objet de formation. Quand une étudiante ou un étudiant vient dans mon laboratoire, c’est pour faire sa recherche. J’essaie de les rendre créatifs par le développement de leur sujet au sein d’une programmation large, pour qu’ils repartent ensuite avec leur expertise singulière.

Johanne Lebel : En développant leur autonomie, leur créativité, ils apporteront nécessairement quelque chose aussi au laboratoire. Un cercle vertueux!

Jean-Pierre Perreault : Les plus grands changements de réorientation que j’ai observés au sein de mon laboratoire viennent de mes meilleurs élèves.

J’ai eu pour ma part la chance d’être formé par deux excellents scientifiques, des personnes qui innovaient, qui étaient très créatives, et qui aimaient dessiner une belle expérience à partir d’une question claire. Puis là, elles publiaient un, puis deux, puis trois papiers. Et ensuite, oups, elles partaient faire autre chose, parce qu’il y a tellement de choses à faire…

Je pense aussi qu’une formation élargie est importante, car les statistiques nous disent que seuls 20 % de nos diplômés au doctorat feront de la recherche universitaire. Il faut les préparer à contribuer de diverses manières. Je vais vous donner un exemple. Tous mes  étudiants ont à suivre un cours de rédaction d’articles scientifiques, où ils réfléchissent avec d’autres de différents départements. Ils apprennent là une méthode. Pendant une session, ils prennent une demi-journée par semaine pour aller travailler sur leur article. Un temps pris sur leur bourse de recherche. Mais à la vitesse où ils rédigeront le deuxième, le troisième et le quatrième article, tout le monde y regagne!

Johanne Lebel : La rédaction. C’est aussi le premier conseil que l’immunogénéticien Claude Perreault, mentionné lors d’un entretien, donnerait à un postdoctorant pour l’aider à trouver sa voie : « Apprenez à écrire. […] peu importe où vous irez, vous serez dans une position de leadership [si vous savez écrire]et vous devrez déposer des plans de travail, des projets. […]. C’est la dernière habileté que les gens développent habituellement, l’habileté à écrire, alors qu’ils doivent absolument la posséder. » 

Jean-Pierre Perreault : Je ne pourrais dire mieux. Récemment, une étudiante qui prépare sa thèse m’a soumis la première version de son dernier article. Je l’ai lu une première fois, et je me suis dit : « Oui. C’est pas mal bon, ça. » Le lendemain soir, je me suis assis au clavier. J’ai changé quelques petites affaires. Mais à 21 h 00, j’avais terminé et je lui retournais le texte. Je n’ai pas mis une semaine de boulot, j’y ai mis deux heures! Depuis quand met-on seulement deux heures sur un article scientifique qui fera une dizaine de pages dans une revue? Elle en était à son quatrième article. Là, je me dis : « Oui, il est temps qu’elle obtienne son diplôme. Je n’ai plus rien à lui montrer ! »

Toujours dans un même esprit de communauté, un de mes premiers dossiers comme vice-recteur a été la formalisation du mentorat auprès des nouveaux professeurs. « Mais pourquoi? Y a-t-il un problème? », m’a demandé un professeur de ma génération. « Non, non. Il n’y a pas de problème. Mais mon souhait est que chaque fois qu’on recrute un individu, on s’assure qu’il pourra s’épanouir et que même, en fin de carrière, il aura fait mieux que nous.  C’est tendre une main, et donner une poussée si nécessaire. »

Johanne Lebel : Cela vient aussi bâtir l’institution, assurer la continuité d’une culture, et ici je pense bien sûr aux 100 ans de l’Acfas. Le souci de passer au suivant garantit l’évolution plus lente, plus longue des institutions.

J’aimerais revenir sur une autre dimension de l’Acfas, soit le fait qu’elle favorise la rencontre entre les disciplines. Ce fut le cas dès ses origines, d’ailleurs, où, rappelons-le, elle fut constituée à la suite de  l’association de sociétés savantes, dont celles des sciences naturelles, de la chimie industrielle et des sciences historiques et politiques.

Jean-Pierre Perreault : La multidisciplinarité caractérise toujours bien l’Acfas. En entrevue, il y a quelques semaines, un journaliste disait sur cette question : « Vous me dites toutes les disciplines. Mais il y en a sûrement certaines qui sont de moindre importance? » J’ai alors répondu : quelles sont les crises actuelles, quelles seront les prochaines? Sanitaire, environnementale, économique, guerrière? L’ampleur, la diversité des enjeux fait que nous avons besoin d’experts qui ont des perspectives larges et profondes, de gens qui s’intéressent à une question depuis 25 ans, autant que de nouveaux scientifiques qui apportent des points de vue inattendus. Mais surtout, nous avons besoin de perspectives multiples sur un même enjeu. La pandémie commande, par exemple, une approche tant médicale, psychosociale que socioéconomique.

Johanne Lebel : Je ferais un lien ici avec le mémoire présenté par l’Acfas dans le cadre de la Stratégie québécoise de la recherche et de l'innovation, qui devrait être implantée ce printemps. L’innovation scientifique y est considérée comme étant issue de toutes les disciplines confondues.

Jean-Pierre Perreault : Tout à fait, et c’est une dimension majeure. Je relèverais aussi trois autres aspects importants de ce mémoire. D’abord, on n’y parle jamais de la recherche comme d’une dépense, mais bien comme d’un investissement pour le futur; il faut penser à long terme. Puis, il y a l’appui au développement des talents, à la relève, qui est omniprésent dans notre mémoire. On y mentionne, entre autres, l’importance des bourses à tous les cycles, du baccalauréat au postdoctorat. Enfin, il y a le transfert et l’appropriation des connaissances et des innovations, ce qu’on qualifie de dernier maillon de la chaîne recherche-innovation. C’est là investir dans le développement global de notre communauté, le cœur étant une culture de la connaissance.

Johanne Lebel : En conclusion, si vous aviez en quelques traits à parler des enjeux de l’heure et à venir qui attendent le milieu de la recherche et, par le fait même, l’Acfas, que nommeriez-vous?

Jean-Pierre Perreault : Le vivre-ensemble. On assiste à une guerre, là, en Ukraine, qui n’a pas sa raison d’être. Dans le vivre-ensemble, il y a beaucoup à faire pour maintenir un monde commun durable. La répartition de la richesse, percevoir et traiter autrement le vieillissement.

Les changements climatiques, bien sûr. Il va falloir agir très rapidement pour atténuer la situation.

La transformation du marché du travail. La pandémie nous aura fait connaître le télétravail, mais elle a fait ressortir aussi la grande interdépendance à l’échelle mondiale.

Les enjeux de société sont et seront d’une grande complexité. Pour les relever, il faut et il faudra beaucoup de recherche dans toutes les directions.

  • 1Gingras, Y. (1994). Pour l’avancement des sciences. Histoire de l’Acfas, 1923-1993. Montréal : Boréal.

  • Jean-Pierre Perreault
    président de l'Acfas

    Nommé pour un mandat de deux ans, le président de l’Acfas est Jean-Pierre Perreault depuis le 11 mars 2021. Jean-Pierre Perreault est vice-recteur à la recherche et aux études supérieures à l'Université de Sherbrooke. Biologiste moléculaire et expert en enzymologie de l’ARN et des viroïdes, il est titulaire de la Chaire de recherche de l’Université de Sherbrooke en structure et génomique de l’ARN. En 1993, Jean-Pierre Perreault joint les rangs de la Faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université de Sherbrooke où il est aujourd’hui professeur titulaire au département de biochimie. Il a été également le directeur fondateur du Centre d’excellence de recherche de la biologie de l’ARN (1999-2009) et l’un des cofondateurs du RiboClub, un regroupement canadien des chercheurs intéressés à l’étude de l’ARN. Il fait partie du conseil d’administration de l’Acfas depuis 2020.

     

    Propos recueillis par Johanne Lebel, rédactrice en chef

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