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22 mai 2020
Philippe Dubois et Katryne Villeneuve-Siconnelly
Université Laval, Université Laval

[Tous les articles du présent dossier, coordonné par Catherine Girard, Isabelle Laforest-Lapointe et Félix Mathieu, ont été publiés initialement dans le journal La Presse, du 4 au 20 mai 2020, sous le titre La relève pense le Québec de l'après-COVID-19]

Les évènements d’exception ont la capacité de transformer durablement la politique. Par exemple, les attentats de septembre 2001 ont rendu plus saillants les enjeux de sécurité et d’immigration. À l’échelle québécoise, le printemps 2012 a contribué au retour en force de l’axe gauche-droite. Il y a fort à parier que l’actuelle pandémie et le confinement prolongé qu’elle entraine marqueront eux aussi un point tournant, ici comme ailleurs. Cela nous pousse à réfléchir à la façon de penser et de faire la politique après la crise. Quelles formes prendra cette « politique autrement »?  

Une affaire de rencontres

La politique est d’abord une affaire de rencontres et d’échanges : sur le terrain, sur le plancher des congrès partisans, dans les antichambres des parlements et des hôtels de ville… En cette ère de distanciation sociale, cette proximité inhérente à la pratique de la politique sera incontestablement chamboulée. Ce n’est pas de sitôt que nos élus reprendront leurs activités normales. Avec l’arrivée des élections municipales de l’automne 2021, sans compter la possibilité d’un scrutin fédéral anticipé, il est évident que la prochaine campagne électorale se déroulera dans des conditions exceptionnelles. Et que dire des nombreuses courses à la chefferie actuellement suspendues…

Il est clair que les candidates et les candidats devront trouver des solutions de rechange aux contacts directs avec leur électorat. À ce titre, les techniques inspirées du marketing commercial, déjà bien répandues dans les QG des campagnes, apparaissent comme une avenue attrayante. La collecte et le traitement de données personnelles permettent non seulement de cibler et de rejoindre divers segments de la population en fonction de leurs intérêts propres, mais aussi de présenter une « offre » politique qui soit à leur image. Élections Québec, entre autres, n’a d’ailleurs pas manqué de souligner les dérives possibles en l’absence d’une véritable règlementation digne de ce nom dans ce domaine. Le recours à ce genre de techniques augmentera sans aucun doute, tout comme les enjeux qui y sont associés. Considérant les opportunités de ciblage qu’offrent les plateformes en ligne, il est pertinent de s’interroger quant aux conséquences possibles d’un déplacement de la communication politique, de la sphère publique vers des canaux à accès limités.

Considérant les opportunités de ciblage qu’offrent les plateformes en ligne, il est pertinent de s’interroger quant aux conséquences possibles d’un déplacement de la communication politique, de la sphère publique vers des canaux à accès limités.

Militantisme à la carte

Les conséquences de la crise pourraient également se refléter dans la manière de militer. Nous savons que les jeunes générations, par exemple, ont tendance à s’engager différemment que celles qui les précèdent. Elles et ils le font généralement non pas pour les idéaux globaux que portent un parti politique, mais pour un ou quelques enjeux qui leur tiennent véritablement à cœur. La différence est importante. Ils préféreront se servir des moyens qu’ils jugent les plus efficaces pour arriver à leurs fins. Ainsi, à la personnalisation de la communication politique s’ajoute l’individualisation de l’engagement citoyen : « Je milite parce que j’y crois, à ma façon, et je suis incité à le faire par des messages qui me rejoignent, selon mes intérêts. » 

Dans les circonstances actuelles, le numérique prendra certainement une place encore plus importante. Le risque de s’enfermer dans des « chambres d’écho » est bien réel; particulièrement pour les gens qui sont moins portés à s’intéresser à la chose politique dans son ensemble.

Fausses nouvelles et nouvelles directions

La pandémie teintera sans doute aussi la teneur des discours. Alors que les fausses nouvelles se propagent en ligne à la vitesse grand V et que plusieurs politiciennes et politiciens jouent d’imprudence – pour ne pas dire autre chose – dans leurs propos, la lutte pour une information de qualité est loin d’être gagnée. Pourtant, elle est essentielle au processus démocratique. Les discours populistes minant les contre-pouvoirs et le savoir scientifique sont légion dans certains milieux et sur certaines plateformes. D’un autre côté, la mise en lumière du rôle essentiel de l’État en temps de crise pourrait donner une nouvelle impulsion au « modèle québécois », mis à mal ces dernières années. Les propos du premier ministre Legault sur la nationalisation possible des CHSLD, ou encore ceux du maire de Québec sur la « droite affairiste et corporatiste prophètes de la globalisation » laissent croire en un (re)positionnement des élites politiques actuelles en sa faveur.

...la mise en lumière du rôle essentiel de l’État en temps de crise pourrait donner une nouvelle impulsion au « modèle québécois », mis à mal ces dernières années. 

En somme, cette crise a le potentiel d’accentuer certains traits qui étaient déjà caractéristiques de notre univers politique, mais en les articulant dans un nouveau contexte social. Il est hasardeux d’y aller de prédictions alors que nous commençons à peine à prendre la pleine mesure des évènements. Mais il est certain que les effets de cette pandémie seront durables. Faire la politique « autrement » à l’ère post-coronavirus entrainera son lot d’incertitudes et d’enjeux. Une question demeure : à qui profitera cette situation?

Auteur(e)s

  • Philippe Dubois
    Université Laval

    Philippe Dubois est doctorant au Département de science politique de l’Université Laval

  • Katryne Villeneuve-Siconnelly
    Université Laval

    Katryne Villeneuve-Siconnelly est doctorante au Département de science politique de l’Université Laval.

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