Aller au contenu principal
23 avril 2020
Vincent Larivière
Université de Montréal

[Tous les articles du présent dossier, coordonné par Guy Laforest et Jean-Philippe Warren, ont été publiés initialement dans le journal La Presse, du 19 au 30 avril 2020, sous le titre Penser le Québec de l'après-COVID-19]

La science est au cœur de la solution à la pandémie de la COVID-19, tant en termes de recherche d’un vaccin que de politiques de santé publique. Dans ce contexte, la diffusion des connaissances, à la fois au sein du champ scientifique que du champ politique, est cruciale. Or, la pandémie actuelle montre clairement les lacunes et injustices importantes des modes actuels de diffusion des connaissances qui, bien malheureusement, n’ont pas fait de l’accessibilité aux résultats de recherche leur mission centrale. 

En science, la découverte d’un nouveau phénomène ou la conception d’une nouvelle théorie est généralement suivie par la publication d’un article scientifique dans une revue spécialisée, qui l’aura préalablement soumis à un comité de pairs évaluant sa qualité et sa pertinence. Toutefois, contrairement aux autres types d’auteur-e-s, les chercheur-se-s ne sont typiquement pas rémunérés pour leurs articles : ceux-ci sont cédés gracieusement aux revues savantes et à leurs maisons d’édition qui, en échange, les diffusent aux autres membres de la communauté scientifique et octroient aux auteur-e-s une certaine notoriété dans le champ savant, cruciale à l’avancement de leur carrière.

...à travers le monde, les bibliothèques des universités paient chaque année des milliards de dollars pour accéder à la littérature scientifique produite par les membres de leurs communautés.

Or, bien que fourni gratuitement, l’accès à ces articles scientifiques n’est pas pour autant sans frais pour la communauté : à travers le monde, les bibliothèques des universités paient chaque année des milliards de dollars pour accéder à la littérature scientifique produite par les membres de leurs communautés. Par exemple, à l’Université de Montréal seulement, les dépenses pour l’acquisition de revues et livres savants ont été de près de 12 millions de dollars en 2018-2019. Et on ne se consolera pas en sachant que ces dépenses étaient trois fois plus élevées à l’Université de Toronto!

L’avènement du Web il y a plus de 25 ans – vu par beaucoup comme une solution à ce problème – a mené à un paradoxe. En effet, créé afin d’échanger les connaissances plus rapidement et plus efficacement, le Web a plutôt eu pour effet de consolider le contrôle des revues savantes entre les mains de cinq maisons d’édition commerciales, qui possèdent les droits de plus de la moitié des articles publiés dans les revues internationales. Notons qu’il s’agit là d’un modèle d’affaires très lucratif. Par exemple, Elsevier, la plus grande maison d’édition à l’échelle mondiale – diffusant environ 2500 revues savantes et près d’un demi-million d’articles annuellement – a généré un profit net d’environ 1.7 milliard $CAN en 2019, pour un profit d’opération de plus de 31%! Normal lorsque l’on ne rémunère pas les auteur-e-s, et qu’on leur revend à fort prix les articles qu’ils ont eux-mêmes écrits!

Elsevier, la plus grande maison d’édition à l’échelle mondiale – diffusant environ 2500 revues savantes et près d’un demi-million d’articles annuellement – a généré un profit net d’environ 1.7 milliard $CAN en 2019, pour un profit d’opération de plus de 31%! Normal lorsque l’on ne rémunère pas les auteur-e-s, et qu’on leur revend à fort prix les articles qu’ils ont eux-mêmes écrits!

Ainsi, la majorité de la littérature publiée dans les revues scientifiques demeure verrouillée derrière un mur payant (paywall), et ce, tant pour les chercheurs et les praticiens que pour le grand public – qui finance par ailleurs la très grande majorité des travaux de recherche. Conscients de l’importance de l’accès aux connaissances sur la COVID-19 – mais également, avouons-le, du désastre de relations publiques potentiel associé à des contraintes d’accès – bon nombre de maisons d’édition commerciales ont décidé de rendre disponible gratuitement, le temps de la pandémie, l’ensemble des travaux publiés sur la COVID-19 et les coronavirus. Or, une telle ouverture des résultats de recherche sur ces thématiques spécifiques admet implicitement que la situation normale – c’est-à-dire les barrières à l’accès – sont un frein à l’avancement des connaissances! Cela suggère également que la COVID-19 est une maladie plus importante que le cancer ou les maladies cardiovasculaires, pour lesquelles une ouverture ne serait pas nécessaire. Si ouvrir la recherche sur les coronavirus accélère la production de connaissances dans ce domaine, pourquoi – autres que pour des raisons purement mercantiles – ne pas ouvrir les résultats de recherche sur tous les enjeux de santé?

La pandémie actuelle démontre l’importance de la libre circulation des résultats de recherche. Elle servira, peut-on espérer, de catalyseur pour des changements majeurs dans le domaine des pratiques de diffusion des connaissances. Si nous prenons les bonnes décisions, l’après COVID verra la mise en place d’infrastructures publiques de diffusion des connaissances, et d’incitatifs et de politiques beaucoup plus fermes s’assurant que la recherche financée par les fonds publics soit disponible pour tous. Il est essentiel que chercheur-se-s, universités et gouvernements reconnaissent ce que cette crise de santé publique a rendu évident : l’accès libre et immédiat aux résultats de recherche est nécessaire à l’avancement des connaissances, la prise de décisions informées, et la sauvegarde de vies humaines. 

...[reconnaître] ce que cette crise de santé publique a rendu évident : l’accès libre et immédiat aux résultats de recherche est nécessaire à l’avancement des connaissances, la prise de décisions informées, et la sauvegarde de vies humaines. 

Auteur(e)

  • Vincent Larivière
    Université de Montréal

    Vincent Larivière est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les transformations de la communication savante à l'Université de Montréal.
     

Commentaires