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22 avril 2020
Alain Noël
Université de Montréal

[Tous les articles du présent dossier, coordonné par Guy Laforest et Jean-Philippe Warren, ont été publiés initialement dans le journal La Presse du 19 au 30 avril 2020, sous le titre Penser le Québec de l'après COVID-19]

Dans son adresse à la nation du 12 mars, Emmanuel Macron a souligné l’importance, dans la crise actuelle, du modèle social français et, notamment, des soins de santé gratuits, « sans condition de revenu, de parcours ou de profession ». Nos programmes sociaux, ajoutait-il « ne sont pas des coûts ou des charges mais … des atouts indispensables quand le destin frappe ». Lors d’une pandémie, en effet, il est dans l’intérêt de tous que chacun puisse être soigné. Il en va de même pour la sécurité du revenu en temps de récession. Le soutien économique apporté à ceux qui perdent leur emploi ou leur revenu consolide l’activité économique, et profite ainsi à tous les citoyens.

Nos gouvernements ont bien compris cette logique fondamentalement démocratique de partage du risque. Les gouvernements des provinces ont rapidement pris des mesures énergiques pour consolider le système de santé, mettre la société et l’économie en pause, et protéger les revenus des ménages et des entreprises. Le gouvernement fédéral a mis sur pied plusieurs nouveaux programmes, à une hauteur de plus de 117 milliards de dollars (soit 5 % du PIB)1, et, contrairement au chaos administratif qui règne aux États-Unis, il a réussi à mettre ceux-ci en œuvre promptement et efficacement.

Les sondages montrent que les citoyens appuient largement ces investissements, tout comme ils respectent les consignes sur le confinement. En mettant tout le monde à risque, la pandémie et la crise économique mettent en relief l’importance d’institutions publiques vigoureuses et la pertinence de protections sociales généreuses et universelles.

Si on se fie à l’expérience des deux guerres mondiales, cet élan en faveur d’interventions publiques bénéficiant à l’ensemble des citoyens pourrait se prolonger dans les mois qui suivront la pandémie, d’autant plus que la menace ne s’effacera que graduellement.

Si on se fie à l’expérience des deux guerres mondiales, cet élan en faveur d’interventions publiques bénéficiant à l’ensemble des citoyens pourrait se prolonger dans les mois qui suivront la pandémie, d’autant plus que la menace ne s’effacera que graduellement.

Il faudra alors se rappeler d’où nous venons. Dans les années récentes, en effet, nous n’avons pas toujours été aussi enclins à partager les risques. Nous avons laissé croître les inégalités et négligé nos programmes sociaux.

La pandémie nous fait d’ailleurs réaliser de façon brutale les conséquences de cette négligence. Dans les CHSLD, par exemple, les ressources manquent et les services sont assurés par des préposés qui, de l’avis même du premier ministre, sont sous-payés. Alors que le chômage explose, l’assurance-emploi ne peut répondre à la demande, et il faut créer de toutes pièces une prestation canadienne d’urgence pour soutenir ceux qui ne sont pas éligibles.

Entendons-nous bien, ce n’est pas l’enfer. Depuis vingt ans, le Québec a mieux résisté à la hausse généralisée des inégalités que le reste du Canada, et il a également bien fait pour réduire la pauvreté. Et en dépit des politiques d’austérité, nos dépenses sociales en proportion du PIB ont continué d’augmenter. Au chapitre des politiques familiales, par exemple, nous investissons beaucoup plus qu’avant. Nous bénéficions également d’un mouvement syndical et d’un secteur communautaire vigoureux, des traits favorables à l’égalité.

Mais nous pourrions faire mieux. En dépit d’un haut niveau d’emploi, les salaires et les conditions de travail au bas de l’échelle ne se sont guère améliorés. Ce sont les revenus des plus riches qui ont progressé le plus depuis vingt ans. En même temps, la sécurité du revenu pour les chômeurs et les personnes sans emploi s’est détériorée. En 1990, 84% des chômeurs canadiens touchaient des prestations d’assurance-chômage; en 2018, moins de la moitié des chômeurs (46,5%) avaient encore droit à l’assurance-emploi. Les revenus d’aide sociale, au Québec, se situent aussi parmi les plus bas au monde. Au total, l’État-providence canadien demeure bien moins généreux qu’on le pense. En pourcentage du PIB, nos dépenses sociales nous placent à la traîne parmi les pays de l’OCDE, derrière même les États-Unis!

L’occasion sera bonne, au sortir de la pandémie et de la récession, de se rappeler que c’est tous ensemble que nous sommes passés au travers, dans le but de revoir l’architecture de nos programmes sociaux. Il ne s’agit pas tant de dépenser plus, encore que l’on pourrait facilement faire davantage, que de dépenser mieux, pour construire une société plus juste, où les risques et les avantages sont mieux partagés.

...nous pourrions faire mieux. En dépit d’un haut niveau d’emploi, les salaires et les conditions de travail au bas de l’échelle ne se sont guère améliorés. Ce sont les revenus des plus riches qui ont progressé le plus depuis vingt ans. En même temps, la sécurité du revenu pour les chômeurs et les personnes sans emploi s’est détériorée. En 1990, 84% des chômeurs canadiens touchaient des prestations d’assurance-chômage; en 2018, moins de la moitié des chômeurs (46,5%) avaient encore droit à l’assurance-emploi. Les revenus d’aide sociale, au Québec, se situent aussi parmi les plus bas au monde. Au total, l’État-providence canadien demeure bien moins généreux qu’on le pense. En pourcentage du PIB, nos dépenses sociales nous placent à la traîne parmi les pays de l’OCDE, derrière même les États-Unis!

  • 1. L'article a été publié initialement le 24 avril 2020 dans La Presse.

Auteur(e)

  • Alain Noël
    Université de Montréal

    De 2006 à 2014, Alain Noël était président du Centre d’étude sur la pauvreté et l’exclusion de l'Université de Montréal.

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