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12 mars 2020
Christina Constantinidis
ESG UQAM
Dossier:

« Un enjeu qui me tient à cœur est le type de lien que nous cocréons avec les acteurs et actrices de terrain, en particulier par rapport à notre responsabilité en tant que chercheurs et chercheuses en entrepreneuriat. Au cours de mon parcours de recherche, j'ai eu l'occasion de me rendre compte à de multiples reprises que les questions de genre constituaient un sujet relativement sensible, touchant à l'identité personnelle et éveillant des émotions, des frustrations, des passions parfois fortes ».

 

Christina C
Christina Constantinidis

Premiers questionnements

C'est au travers de mon mémoire de maîtrise en sciences de gestion à l'Université de Liège, en Belgique, que j'ai découvert à la fois l'entrepreneuriat et les problématiques spécifiques du genre. Dans le cadre de ce travail mené au début des années 2000, en pleine bulle Internet, j’ai été à la rencontre de femmes et d’hommes qui s’étaient lancé-e-s dans les start-ups du Web, un nouveau secteur alors en plein essor.

Assez rapidement, j'ai été confrontée aux phénomènes de répartition sexuée des métiers et de hiérarchisation des carrières des femmes et des hommes. Ainsi, je rencontrais des programmeurs informatiques, des développeurs web, des techniciens ou des ingénieurs réseau, représentant des métiers au cœur de la révolution numérique, alors que je parlais avec des chargées de communication Internet, des webdesigneuses ou encore des webmarketeuses, correspondant à ces métiers perçus comme périphériques, moins valorisés et moins rémunérés.

Pourquoi les femmes et les hommes qui investissaient ce nouveau domaine technologique s'orientaient-ils vers des carrières différentes? Pourquoi les femmes ne choisissaient-elles pas les métiers les plus porteurs? Comment ce nouveau domaine, pourtant présenté au départ comme un vecteur d'égalité entre les sexes, en arrivait-il à reproduire cette division sexuée? Ces questionnements ont fait naître mon intérêt pour le rôle que pouvait jouer le genre dans nos sociétés. C'est aussi au travers de ce premier travail de recherche dans l'écosystème du Web que j'ai eu la chance de rentrer en contact avec des créateurs et créatrices de start-ups, qui m'ont au départ fascinée par leur dynamisme, leur force de caractère et leur côté visionnaire.

Dans la foulée de ce mémoire, j'ai intégré l'équipe d'Annie Cornet, professeure à l'Université de Liège, pour entreprendre une des premières recherches sur l'entrepreneuriat féminin dans le monde européen francophone1. Cette recherche s’inscrit dans un large projet transnational, rassemblant plusieurs pays européens, et prend place dans un contexte d'émulation des mondes politique, économique et académique autour de l'entrepreneuriat des femmes. Dans la lignée des premiers rapports et études scientifiques sur la question, menés en Amérique du Nord2, nous dressons un profil des femmes entrepreneures dans le contexte belge et européen. Ce projet sera suivi par d'autres, notamment un projet de recherche-action autour d’une formation en ligne pour femmes entrepreneures3, une analyse des bonnes pratiques au niveau européen en matière de conciliation travail-vie-famille pour les femmes entrepreneures4, et bien sûr ma thèse de doctorat.

Ces diverses expériences m’ont permis au fil du temps à la fois d’approfondir ma réflexion et d’attiser mon intérêt pour les dynamiques de genre présentes dans la recherche et la pratique entrepreneuriales. De multiples facettes de l'entrepreneuriat des femmes sont impactées par le genre comme, par exemple, leur construction identitaire en tant que femmes et entrepreneures, leur légitimité par rapport aux parties prenantes internes et externes à l'entreprise (employé-e-s, clientèle, fournisseurs, partenaires d'affaires...), le recours aux différents modes de financement entrepreneurial, ou encore les pratiques et stratégies de réseautage. L’entrepreneuriat est ainsi traversé par des dynamiques de genre, qui influencent toutes ses composantes, sous-systèmes et processus, que ce soit au niveau de l’individu, des relations interpersonnelles, du groupe, de la famille ou de l’entreprise. Ce qui m’anime en tant que chercheuse en entrepreneuriat est d’arriver à mettre au jour et analyser ces dynamiques de genre, pour ensuite pouvoir les déconstruire.

De multiples facettes de l'entrepreneuriat des femmes sont impactées par le genre comme, par exemple, leur construction identitaire en tant que femmes et entrepreneures, leur légitimité par rapport aux parties prenantes internes et externes à l'entreprise (employé-e-s, clientèle, fournisseurs, partenaires d'affaires...), le recours aux différents modes de financement entrepreneurial, ou encore les pratiques et stratégies de réseautage.

Défis de la recherche en entrepreneuriat féminin

Un des défis les plus importants pour la recherche en entrepreneuriat féminin est d'élargir notre perspective au-delà des femmes entrepreneures en tant qu'objet de recherche, pour analyser les composantes de leur écosystème entrepreneurial en termes de genre. En effet, l’attention des recherches menées jusqu'à présent, y compris les miennes, a principalement été axée sur les femmes entrepreneures elles-mêmes et sur les barrières qu'elles rencontrent dans leurs parcours : quelles sont les caractéristiques des femmes entrepreneures, celles de leurs entreprises, quels sont les freins en termes de formation, de financement ou de réseaux, comment font-elles face à ces barrières? Ces questions, et leurs réponses, ont mené à une série de recommandations sur la base desquelles ont été développés un grand nombre de mécanismes spécifiques pour les femmes entrepreneures (formations, mentorat, microfinancement, accompagnement, réseaux, etc.).

Ce faisant, les systèmes et structures en place, au niveau familial, culturel, légal, politique, religieux, n’ont pas ou peu été remis en question. Même si cela évolue récemment en ce sens, beaucoup de recherches restent encore focalisées sur la seule perspective des femmes entrepreneures, et n’intègrent pas assez les théories du genre en tant que construction sociale, ce qui ne mène qu’à une compréhension partielle du phénomène. Un des défis est donc de parvenir à instiller dans nos travaux de recherche ce changement de point de vue, ce changement de paradigme dont Hélène Ahl parlait déjà en 20065.

...beaucoup de recherches restent encore focalisées sur la seule perspective des femmes entrepreneures, et n’intègrent pas assez les théories du genre en tant que construction sociale, ce qui ne mène qu’à une compréhension partielle du phénomène.

Un autre enjeu qui me tient à cœur est le type de lien que nous cocréons avec les acteurs et actrices de terrain, en particulier par rapport à notre responsabilité en tant que chercheurs et chercheuses en entrepreneuriat. Au cours de mon parcours de recherche, j'ai eu l'occasion de me rendre compte à de multiples reprises que les questions de genre constituaient un sujet relativement sensible, touchant à l'identité personnelle et éveillant des émotions, des frustrations, des passions parfois fortes.

À cet égard, une réflexion m’apparaît nécessaire tant sur les contenus de nos recherches que sur le sens des mots que nous utilisons pour les partager. Une terminologie peut apporter des éléments stigmatisants. Prenons par exemple l'intitulé souvent donné à notre champ de recherche, l'entrepreneuriat féminin, et posons-nous les questions suivantes : qu'est-ce qu'un entrepreneuriat féminin? Une femme entrepreneure correspond-elle nécessairement à cet entrepreneuriat féminin dont nous parlons? Cela signifie-t-il qu’il existe a priori deux types d’entrepreneuriat, un féminin et un masculin? Bon nombre de femmes entrepreneures m'ont accueilli en me déclarant d’emblée qu'elles étaient des entrepreneurs comme les autres, ne voyant aucun intérêt à être catégorisées en tant que femmes en particulier.

En même temps que nos recherches contribuent à mettre au jour et à dénoncer les phénomènes de genre et les discriminations existantes, ce que je considère comme crucial, elles peuvent aussi reproduire et renforcer la séparation entre hommes et femmes en entrepreneuriat, et la différenciation des femmes entrepreneures en tant que catégorie « à part ». Par conséquent, nos recherches sont susceptibles de nourrir les représentations et les stéréotypes sexués déjà véhiculés dans la société, notamment sur l'entrepreneuriat féminin et masculin. Face à ces enjeux, il me semble important de rappeler que nous ne publions pas nos travaux en dehors du monde, mais que nous avons un impact sur la société, dont nous faisons partie intégrante en tant qu'acteurs et actrices de la recherche. Nous portons ainsi une responsabilité quant à nos objets de recherche, à nos objectifs et au type de questions que nous posons, non seulement par rapport à notre communauté de recherche, mais aussi, et surtout, par rapport à la société dans son ensemble.

En même temps que nos recherches contribuent à mettre au jour et à dénoncer les phénomènes de genre et les discriminations existantes, ce que je considère comme crucial, elles peuvent aussi reproduire et renforcer la séparation entre hommes et femmes en entrepreneuriat, et la différenciation des femmes entrepreneures en tant que catégorie « à part ».

Un champ à la croisée des chemins

Je pense que le champ du genre et de l'entrepreneuriat se trouve actuellement à une croisée des chemins. Il a besoin de chercheurs et de chercheuses qui se penchent sur les « systèmes de genre » en entrepreneuriat, et sur la manière dont ceux-ci dessinent les contours des parcours entrepreneuriaux des femmes et des hommes, dans différents contextes. Cela implique de positionner sa recherche dans une réflexion plus large sur le genre et la société. Des travaux ont depuis longtemps été menés sur les questions de genre dans diverses disciplines, que ce soit en philosophie, en sociologie, en psychologie ou encore en économie. Un des conseils que je donnerais aux chercheurs et chercheuses qui souhaitent explorer les thématiques du genre et de l'entrepreneuriat aujourd'hui est de s'intéresser et de lire ces travaux riches et inspirants pour notre domaine.

  • 1. Cornet, A., Constantinidis, C., & Asandei, S. (2003). Les femmes entrepreneures face à la formation, au financement et aux réseaux: Résultats d’une recherche quantitative et qualitative Belgique francophone et germanophone. Liège, Belgique: Université de Liège. Entre autres, les travaux de Candida Brush et ses collègues aux États-Unis (Brush, 1992, 1999) et les rapports et études au Québec et au Canada, recensés par Marie-Hélène Légaré et Louise St-Cyr (2000). Constantinidis, C., Huby, E., Si-Larbi, A., et Cornet, A. (2007), Rapport final du projet ELFE : E-learning for female entrepreneurs. Liège, Belgique: Université de Liège. Cecchini, I., Constantinidis, C., Grodent, F., Peere, I., et Cornet, A. (2010), Work-Life Balance for Women Entrepreneurs: EU Best Practices, Rapport de recherche pour la Commission Européenne, décembre. Ahl, H. (2006). Why research on women entrepreneurs needs new directions. Entrepreneurship Theory and Practice, 30(5), 595-621.
  • 2. Entre autres, les travaux de Candida Brush et ses collègues aux États-Unis (Brush, 1992, 1999) et les rapports et études au Québec et au Canada, recensés par Marie-Hélène Légaré et Louise St-Cyr (2000).
  • 3. Constantinidis, C., Huby, E., Si-Larbi, A., et Cornet, A. (2007), Rapport final du projet ELFE : E-learning for female entrepreneurs. Liège, Belgique: Université de Liège.
  • 4. Cecchini, I., Constantinidis, C., Grodent, F., Peere, I., et Cornet, A. (2010), Work-Life Balance for Women Entrepreneurs: EU Best Practices, Rapport de recherche pour la Commission Européenne, décembre.
  • 5. Ahl, H. (2006). Why research on women entrepreneurs needs new directions. Entrepreneurship Theory and Practice, 30(5), 595-621.

Auteur(e)

  • Christina Constantinidis
    ESG UQAM

    Christina Constantinidis est professeure en entrepreneuriat au département de management et technologie de l’ESG UQAM. Son parcours se caractérise à la fois par ses recherches doctorale et postdoctorale et par plusieurs années d’expérience dans la recherche appliquée en gestion. Ancrée dans le champ de l’entrepreneuriat et de l’entreprise familiale, elle mobilise les théories sociologiques du genre afin d’enrichir la compréhension des processus et contextes entrepreneuriaux. Ses travaux portent notamment sur le poids des dynamiques de genre (interpersonnelles, familiales, organisationnelles) sur le financement entrepreneurial, les réseaux et le capital social des entrepreneur-e-s, et la succession dans l’entreprise familiale.

Commentaires

Louise-Laurence LARIVIÈRE
Le nom "genre" en français signifie : 1) une collectivité : ex. le genre humain; 2) une particularité chez les individus : ex. avoir bon genre ou mauvais genre; 3) une catégorie grammaticale : genre féminin ou masculin des noms (voir Le Petit Robert). Quant on veut faire une distinction entre les femmes et les hommes, on parle de "sexe". Ce mot ne distingue pas uniquement les personnes au plan physique mais aussi au plan social (voir la définition de "sexe" dans Le Petit Robert). L'utilisation de "genre" au lieu de "sexe" est un calque de l'anglais états-unien "gender". On n'en a pas besoin en français. Louise-Laurence Larivière, Ph.D. linguistique