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20 avril 2016
Jean-Claude Simard
UQAR - Université du Québec à Rimouski

Oreskes et Conway révèlent comment des scientifiques américains se sont retrouvées aux côtés de la grande industrie tabatière pour lui apporter une caution, avant de s’attaquer à d’autres questions de sécurité ou de santé publique.

Une fois n’est pas coutume, la chronique de ce mois-ci est un travail collectif, issu d’un groupe rimouskois auquel j'appartiens : ISC, Initiative pour une science citoyenne (et je remercie particulièrement Sabin Bois pour sa contribution). L’ouvrage ici discuté constituait notre lecture commune pour l’automne 2015.

Il y a quelques années, deux des plus grandes multinationales du tabac, Philip Morris International et Bristish American Tobacco, achetaient les principaux fabricants de cigarettes d’Indonésie. Or, un article de la journaliste Isabelle Hachey1 de La Presse rappelait récemment que ce pays est devenu un paradis du tabac. Qu’on en juge : deux hommes sur trois fument et on allume de plus en plus jeune, on y trouve un musée consacré à la gloire de la cigarette, sans parler d’une clinique utilisant la fumée de cigarette pour guérir diverses maladies, dont... le cancer.

Les multinationales du tabac poussent d’ailleurs l’odieux jusqu’à prendre en otage les gouvernements locaux en menaçant de leur retirer l’aide humanitaire et communautaire préalablement consentie, si le moindre projet de régulation est envisagé pour protéger la santé et le bien-être de la population. Évidemment, tout cela est facilité par le fait que c’est un des très rares pays au monde à ne pas avoir signé la convention de l’Organisation mondiale de la santé sur la lutte au tabagisme.

Mais demandera-t-on, pourquoi diable les manœuvres commerciales douteuses de ces compagnies de tabac et un traitement médical bidon devraient-ils intéresser une chronique traitant habituellement de culture scientifique? La réponse se trouve dans le livre Les marchands de doute2, de Naomi Oreskes, professeure affiliée en sciences de la Terre à l’Université Harvard, et Éric M. Conway, du Jet Propulsion Laboratory de la Nasa; ces deux historiens des sciences américains y illustrent, noir sur blanc, comment des chercheurs peuvent se faire complices et mettre la « science » au service d’une cause commerciale.

Des révélations sensationnelles

Ainsi, Oreskes et Conway révèlent comment des sommités américaines se sont retrouvées aux côtés de la grande industrie tabatière pour lui apporter une caution, avant de s’attaquer à d’autres questions de sécurité ou de santé publique. Ils analysent spécialement le cas de quatre chercheurs : les physiciens atomiques Fred Seitz et William Nierenberg, l’astrophysicien Robert Jastrow ainsi que, plus récemment, le physicien de l’atmosphère Fred Singer, devenu par la suite un « spécialiste » des sciences environnementales et un négationniste déclaré. Pendant cinquante ans, ce groupe restreint, mais extrêmement influent a défendu l’Initiative de défense stratégique (le fameux bouclier antimissile) du président Reagan, tout en contestant vivement l’existence des pluies acides, la déplétion de la couche d’ozone et le réchauffement climatique. 

Mais ce n’est pas tout, car cet ouvrage décapant montre que, nonobstant la problématique en cause, ces scientifiques étaient régulièrement subventionnés par les mêmes compagnies et les mêmes think tanks de droite. C’est pourquoi Oreskes et Conway ont entrepris de démonter, pièces à l’appui, leur stratégie récurrente : agir comme « marchands de doute », c’est-à-dire semer méthodiquement la perplexité et la confusion auprès des gouvernements et dans la population en général.

Quand la réalité dépasse la fiction

Pourtant, les effets nocifs du tabagisme, de la déplétion de la couche d’ozone, de l’existence des pluies acides et du réchauffement climatique avaient fait l’objet d’études rigoureuses, publiées par des milliers de scientifiques possédant des expertises très diversifiées. Or, ce large consensus a été chaque fois la cible de ces irréductibles opposants, qui ont mis en cause les conclusions reconnues par l’immense majorité des chercheurs. Comment? En attaquant méthodiquement le travail de leurs collègues. Dans quel but? Il s’agissait de semer le doute dans la population, tout en influençant les décideurs; l’idée étant d’empêcher, ou du moins de retarder toute forme de régulation contraignante. Un immense travail collectif de recherche et de validations rigoureuses régulièrement déconstruit. C’est cette inquiétante réalité que Conway et Oreskes ont voulu dévoiler en menant, durant cinq ans, une enquête exhaustive. Comme le montre le résultat de leur travail, la réalité dépasse souvent la fiction.

Il s’agissait de semer le doute dans la population, tout en influençant les décideurs; l’idée étant d’empêcher, ou du moins de retarder toute forme de régulation contraignante. 

Des personnes entêtées et influentes

En gros, le profil de ces personnages est simple. On parle de physiciens ayant œuvré dans le secteur atomique pendant la Deuxième Guerre mondiale ou encore de scientifiques profondément marqués par la mouvance anticommuniste de la guerre froide, et totalement incapables de lire la réalité avec d’autres lunettes, même des décennies plus tard. Toujours en retard d’une guerre, ils ont mené, des décennies durant, un combat d’arrière-garde. Ainsi, selon leur grille cryptocommuniste, les environnementalistes ressemblent à des pastèques : verts au-dehors, mais rouges à l’intérieur (p. 408)... Comme ils furent en outre toujours favorables au laisser-faire, pour eux, toute tentative de mettre en cause la libre entreprise ou d’en réduire les profits constituait une attaque directe contre le système capitaliste. C’est pourquoi leur engagement a immanquablement servi un secteur industriel et financier. De sorte que, à l’instar des personnages du roman State of Fear de Michael Crichton dont ils firent activement la promotion, ces fondamentalistes du Marché voyaient dans la question du réchauffement climatique un complot destiné à abattre le capitalisme occidental (p. 384)! À force d’adopter des positions aussi décalées et de se prononcer avec autorité sur des domaines qui ne relevaient pas de leur compétence, on comprend qu’ils aient fini par être mis au ban de leur communauté d’appartenance. 

Cet ostracisme a-t-il réduit la portée de leurs actions? Pas du tout, car ils disposaient d’énormes moyens. En effet, ils avaient leurs entrées chez les politiciens conservateurs. Par ailleurs, ils occupaient souvent des postes névralgiques dans l’administration de la science, tout en étant soutenus par diverses instances gouvernementales. Enfin, ils étaient en général grassement subventionnés, voire secrètement rémunérés par des fondations privées tels l’Institut Heartland, l’Institut Georges C. Marshall3 , etc., fondations elles-mêmes financées par la grande industrie. On l’aura compris, malgré leurs titres ronflants destinés à donner le change, ces « instituts » n’ont rien à voir avec des centres de recherche et constituent en réalité de simples organismes de lobbying.

La stratégie du doute et de la confusion

On le sait, la certitude totale n’existe pas, et le chercheur consciencieux fera habituellement état d’une marge d’erreur raisonnable dans les conclusions de son étude ; c’est une procédure standard en science. Tablant sur cette réserve, notre quarteron de contradicteurs professionnels s’est régulièrement insinué dans cette mince ouverture pour contester les résultats généralement admis. Il a ensuite cultivé et amplifié cette marge d’erreur de toutes les façons possibles, allant même jusqu’à nier les faits ou à travestir sciemment les résultats obtenus par des experts compétents. Ajoutons que, suivant une stratégie bien orchestrée, nos quatre mousquetaires ont systématiquement inondé les politiciens et leur entourage (gouverneurs, représentants, sénateurs, lobbyistes à la Maison Blanche, etc.) d’informations parcellaires et démagogiques, avançant leurs arguments et omettant ou pulvérisant ceux reconnus par la communauté scientifique. Ils ont enfin investi toutes les tribunes, parvenant à diffuser leur position ultra-minoritaire en vertu d’un principe cher aux médias, l’équilibre du temps de parole et le traitement équitable des divers points de vue. Grâce à cette couverture médiatique disproportionnée, ils ont pu devenir des marchands de doute et infléchir l’opinion publique en conséquence.

Durant ces longues décennies, leur objectif n’a jamais varié: mener un combat acharné contre le communisme et éviter que des décisions politiques viennent nuire aux intérêts financiers de leurs commettants et, surtout, enfreignent la sacro-sainte loi du libre marché.

Une prise de conscience salutaire

L’ouvrage de Conway et Oreskes fourmille d’exemples de ces diverses procédures. Au vu des révélations d’une enquête aussi solidement documentée, on peut se poser la question : de telles pratiques ont-elles cours chez nous et, si oui, influencent-elles l’opinion publique? Autrement dit, ces manœuvres visant à semer doute et confusion existent-elles au Canada? 

Pour les gens du Bas-St-Laurent la réponse est oui, et le constat accablant de Conway et Oreskes est tout à fait pertinent. On sait que TransCanada, pour exporter sur les marchés étrangers, veut acheminer le pétrole de l’Alberta à Belledune, au Nouveau-Brunswick. Pour ce faire, elle y envisage la construction d’un vaste port pétrolier ainsi que des convois ferroviaires qui traverseraient le pays d’ouest en est, transitant entre autres par le Bas-St-Laurent. On parle de 220 wagons de pétrole par jour, équivalant à quelque 58 millions de barils par année.

La population est évidemment très réticente, puisqu’un tel projet n’apporterait que peu de bénéfices aux régions concernées, tout en comportant d’énormes dangers pour les municipalités et l’environnement (personne au Québec n’a oublié la tragédie de Lac-Mégantic).

Mais avant cette nouvelle mouture du projet, la pétrolière avait envisagé d’établir un port pétrolier à Cacouna, une pouponnière de bélugas. Devant le tollé public, la compagnie avait alors proposé de financer une chaire de recherche sur le Saint-Laurent à l’Institut des sciences de la mer de Rimouski. Cette chaire aurait entre autres été axée sur l’étude... des bélugas! L’ISMER refusa, car au même moment, on apprenait avec stupéfaction que la compagnie avait engagé, en 2014, une célèbre firme américaine de relations publiques, pour monter, non un plan efficace de communication, mais rien moins qu’une entreprise de manipulation des populations concernées4.

Qu’on en juge : le plan en question impliquait qu’on rémunère des personnalités québécoises influentes (anciens premiers ministres, président de la Caisse de dépôt, présidents de banques, maires, PDG d’entreprises importantes, etc.) pour qu’elles interviennent en faveur du projet ; il proposait en outre que, moyennant rétribution, on demande à des ténors d’opinion de faire de même pour peser sur l’opinion publique, sans oublier des « partisans »  qui investiraient les réseaux sociaux, les blogues, ainsi de suite. Le document incriminé indiquait même les prix raisonnables pour de telles opérations. Tout ceci écrit noir sur blanc. Comme le dit l’article « La stratégie... », l’objectif était de « créer de toutes pièces une mobilisation citoyenne en faveur [des] projets pétroliers ». Heureusement, ce plan fut éventé par Greenpeace et coulé dans les médias, de sorte que la compagnie se ravisa et décida de l’écarter au profit d’une campagne de publicité plus traditionnelle.  

Au moment d’écrire ces lignes, le projet de port pétrolier a été abandonné, mais une consultation devant le BAPE est en cours sur le transport de pétrole par voie ferrée.Devant de telles entreprises de désinformation, prouvées hors de tout doute raisonnable, on se dit que des ouvrages comme Les marchands de doute devraient constituer une lecture obligatoire dans la population en général, et tout particulièrement dans les écoles du Québec. Car même si aucune recherche d’une telle ampleur n’a été menée au Canada, il est probable que la situation n’y est guère différente. En témoigne, entre autres, le fait que, malgré un solide consensus scientifique, seulement 44 % de la population canadienne croit à l’origine anthropique des changements climatiques5... Après tout, quand les intérêts corporatistes l’emportent sur la vérité et travestissent même les résultats scientifiques pour des raisons idéologiques, les enquêtes comme celle de Conway et Oreskes deviennent un service collectif, voire une entreprise de salubrité publique.

Quand les intérêts corporatistes l’emportent sur la vérité et travestissent même les résultats scientifiques pour des raisons idéologiques, les enquêtes comme celle de Conway et Oreskes deviennent un service collectif, voire une entreprise de salubrité publique.

Références :

  • 1. Isabelle Hachey, « Au paradis des marchands de tabac », La Presse, 13-02-2016.
  • 2. Oreskes et Conway, Merchants of Doubt, New York, Bloomsbury Press, 2010 ; tr. fr. Les marchands de doute, Le Pommier, 2012, reprise en format poche (2014).
  • 3. Un nom révélateur de leur idéologie, puisqu’il renvoie à Georges C. Marshall,  secrétaire d’État et secrétaire à la Défense des États-Unis durant la Deuxième Guerre mondiale.
  • 4. Pour plus d’informations, on peut consulter les deux articles suivants de Radio-Canada : La stratégie de TransCanada dérange et Fuite majeure de la stratégie de TransCanada.
  • 5. Voir les résultats du sondage pancanadien publié fin février 2016. 

Auteur(e)

  • Jean-Claude Simard
    UQAR - Université du Québec à Rimouski

    Jean-Claude Simard a longtemps enseigné la philosophie au Collège de Rimouski, et il continue d’enseigner l’histoire des sciences et des techniques à l’Université du Québec à Rimouski. Il croit que la culture scientifique a maintenant conquis ses lettres de noblesse et que, tant pour le grand public que pour le scientifique ou le philosophe, elle est devenue tout simplement incontournable dans le monde actuel.

     

    Note de la rédaction :
    Les textes publiés et les opinions exprimées dans Découvrir n'engagent que les auteurs, et ne représentent pas nécessairement les positions de l’Acfas.

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