Aller au contenu principal
21 novembre 2019
René Audet
Université Laval
Dossier:

Après 10 000 tweets (sur une période de plus de dix ans, il n'y a pas abus...), j'en viens au constat que ce réseau [Twitter] m'a bien servi, m'ouvrant à une diversité d'approches critiques, de postures intellectuelles, de phénomènes culturels – malgré toutes les dérives, tous les travers inévitables de tels médias.

Audet
@reneaudet, 9 876 Tweets, 405 abonnements, 1 569 abonnés

Pouvez-vous introduire à votre pratique des médias sociaux?

Je suis naturellement curieux des médias/réseaux sociaux (RS), en ce que ce sont des extensions, virtuelles certes mais pleinement réelles, de la sphère publique. Je jette un œil aux plateformes qui naissent, pour voir leur intérêt et leur portée – c'est ainsi que je viens de m'inscrire à WikiTribune, lancé par Jimmy Wales en marge de Wikipédia. Souvent l'intérêt s'amoindrit (comme pour Mastodon, version libre de Twitter), mais il me paraît important de faire une veille de ces différents outils. Cette posture m'a amené à me joindre aux méga-réseaux que sont Facebook et Twitter dès 2007-2008. Cette dizaine d'années m'ont permis de voir évoluer ces plateformes, avec leurs forces et leurs travers, et d'évaluer leur correspondance avec ma façon de fonctionner – en société et dans le monde scientifique. Ma vie personnelle et ma vie professionnelle restant assez étanches, l'usage des RS est principalement professionnel et « stratégique ». Je fais de Facebook un usage très restreint (diffusion d'événements scientifiques et mode de contact avec certaines personnes), comme peuvent l'être LinkedIn ou Instagram pour moi. L'empire/emprise publicitaire, si ce n'est totalitariste de Facebook m'incite constamment à m'en extraire; les réseaux qui y sont constitués n'existant pas ailleurs, je résiste, postulant que le colosse finira par périr de ses pieds d'argile. C'est principalement sur Twitter que j'ai mon activité de mise en réseau. Sa concision, sa simplicité, son « empreinte » limitée dans mon quotidien maintiennent mon intérêt, même si je sais que ce RS reste bien mystérieux pour plusieurs.

C'est principalement sur Twitter que j'ai mon activité de mise en réseau. Sa concision, sa simplicité, son "empreinte" limitée dans mon quotidien maintiennent mon intérêt, même si je sais que ce RS reste bien mystérieux pour plusieurs.

Quels liens faites-vous entre cette pratique et votre recherche ou votre travail de chercheur?

Twitter est une zone de constantes surprises pour moi. J'essaie de m'arrimer à une variété de personnes qui peuvent être des informateurs intéressants pour mes champs de spécialisation (principalement la littérature contemporaine, la culture numérique, l'édition et la diffusion savante). Et cette approche m'est très profitable : les personnes que je suis me relaient les nouveautés (corpus et études), les cas de figure inédits ou des développements récents, des problématisations rafraîchissantes. Surtout, sans cette obligation de la pseudo-amitié facebookienne, je peux me mettre en lien avec des collègues que j'ai lus, des doctorants prometteurs, des profils que je découvre au hasard d'un retweet ou qu'une personne me recommande. C'est aussi une façon de faire valoir des champs d'intérêt ou d'expertise :

  • être soi-même en position de curation (être un filtre pour recommander des lectures pertinentes parmi la mer de nouveautés disponibles);
  • faire circuler des travaux (les siens, ceux du réseau immédiat) pour les promouvoir auprès d'un lectorat large et diversifié;
  • tenir sur la place publique un discours argumenté et engagé (même en 280 caractères !).

Après 10 000 tweets (sur une période de plus de dix ans, il n'y a pas abus...), j'en viens au constat que ce réseau m'a bien servi, m'ouvrant à une diversité d'approches critiques, de postures intellectuelles, de phénomènes culturels – malgré toutes les dérives, tous les travers inévitables de tels médias.

Quels sont les défis, les difficultés et les satisfactions?

Les possibilités d'un RS appellent ses inconvénients et ses failles. Tout est généralement question d'efficacité – temporelle, émotionnelle, intellectuelle.

S'il y a beaucoup à retirer de la parole de nos pairs, la facilité de publication de ces plateformes induit tout autant des dérapes, que ce soit sous la forme de trolls qu'il faut écarter, de thématiques polémiques interminables, de surcharges politico-idéologiques... Certain.e.s sont trop bavard.e.s et inondent mon fil; je les déclasse ou les écarte, à regret. Lorsque ma traversée des nouvelles parutions en vient à être trop longue, je fais un peu de ménage dans mes abonnements; lorsque la dominante thématique des propos d'une personne m'est indifférente, j'élague.

La tension inverse est néanmoins toujours présente – le souhait d'exhaustivité, la peur de manquer quelque chose (ce FOMO, fear of missing out), la volonté d'avoir un regard toujours mieux informé. Survient souvent, en périodes plus débordantes de travail, un point de saturation : les onglets laissés ouverts sur quelques dizaines d'articles non lus obligent à un rééquilibrage. Et souvent ils incitent à revenir à une pensée personnelle, articulée et bien informée. C'est à ce moment que renaît le souhait de reprendre mon activité d'écriture de blogue. Les RS, en effet, ont tué cette pratique, les blogues ayant été perçus comme espaces d'expression propres à des personnes qui manifestent le désir de partager, d'échanger. Les interfaces contraignantes des RS (le transfert de propriété de nos écrits à Facebook, la forme nécessairement courte de Twitter, l'éternelle « fosse à bitume », comme le disait François Bon, qui fait disparaître les publications selon un seul critère de non-actualité) suscitent le besoin, la nécessité même, d'investir des lieux de publication qui soient plus libres, plus ouverts, plus personnels. À trop vouloir se conformer aux diktats des RS, on perd la singularité de nos voix. Mais pour le réaliser, il faut connaître la bête de l'intérieur et souhaiter réussir à s'en détacher. Les RS ne sont jamais autre chose qu'une autre modalité du rapport entre l'individuel et le collectif, entre sphère privée et sphère publique.

À trop vouloir se conformer aux diktats des RS, on perd la singularité de nos voix. Mais pour le réaliser, il faut connaître la bête de l'intérieur et souhaiter réussir à s'en détacher. Les RS ne sont jamais autre chose qu'une autre modalité du rapport entre l'individuel et le collectif, entre sphère privée et sphère publique.

Auteur(e)

  • Laure de Montety
    Université du Québec à Rimouski

    Laure de Montety est détentrice d’une maîtrise en océanographie biologique de l’UQAR-ISMER. Depuis 2006 elle travaille en tant que para-taxonomiste avec le Dr Philippe Archambault, d’abord à l’Institut Maurice Lamontagne (MPO) puis au laboratoire d’écologie benthique à l’UQAR. Ces trois dernières années, elle a participé au projet BREA en tant que responsable de l’identification des organismes benthiques. Les photos de cet article ont été produites par l’auteure dans le cadre du projet BREA.

Commentaires