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21 novembre 2019
Laurent Turcot
Université du Québec à Trois-Rivières
Dossier:

Mon projet [de chaine YouTube sur l'Histoire] a peu à peu pris forme à partir du moment où j’ai réalisé qu’il n’y avait presque pas de contenu québécois offert sur ce média. Je me suis dit que le fait d’intervenir à partir de ma position de professeur d’université légitimerait le contenu historique auprès du public, et le média auprès de mes collègues chercheurs.

Turcot
L'historien Laurent Turcot, épisode La terre plate médiévale, série L'Histoire vous le dira, YouTube - https://www.youtube.com/channel/UCN4TCCaX-gqBNkrUqXdgGRA

Johanne Lebel : Professeur Turcot, pouvez-vous nous présenter votre pratique des médias sociaux?

Laurent Turcot : J’ai développé une chaine YouTube avec l’idée de transmettre une culture générale en histoire au grand public, le tout dans l’esprit irrévérencieux et la forme dynamique propres aux youtubeurs. Ce média attire beaucoup les jeunes, qui n’écoutent presque plus la télé. Ils y sont non seulement pour se divertir, mais aussi pour s’informer. C’est une télé dont ils choisissent le menu à la carte.

Mon projet a peu à peu pris forme à partir du moment où j’ai réalisé qu’il n’y avait presque pas de contenu québécois offert sur ce média. Je me suis dit que le fait d’intervenir à partir de ma position de professeur d’université légitimerait le contenu historique auprès du public, et le média auprès de mes collègues chercheurs. Ainsi est née la série L’Histoire vous le dira. Cet usage de YouTube se répercute sur Twitter, où l’on retrouve le même contenu en format balado, et sur Facebook, où j’annonce la sortie des vidéos. La série est aussi offerte sur le site de Savoir média.

Sur YouTube, ça marche plutôt bien. Près de 55 000 personnes sont abonnées à la chaine, qui cumule depuis l’ouverture en décembre 2017 près de 2 millions de vues. Quelque 70 % des personnes fréquentant la chaine sont âgées entre 14 et 35 ans. Donc, dire que les jeunes ne s’intéressent pas à l’histoire, ce n’est pas vrai du tout.

Johanne Lebel : L’histoire humaine est une telle mine d’histoires… comment travaillez-vous vos épisodes?

Laurent Turcot : Pour chaque vidéo, j’écris un texte. Une forme de dissertation historique contenant une accroche, une mise en récit, une démonstration et une conclusion. Le tout dans un langage qui rappelle celui, pourrait-on dire, d’un cours universitaire. Eh oui : entre un cours et la manière dont je m’exprime dans L’Histoire vous le dira, il y a une forme d’homonymie qui n'est pas inintéressante, et je pense que cette observation et les leçons qui en découlent pourraient servir à plusieurs de mes collègues dans différents domaines. Par exemple la littérature, l’histoire de l’art ou encore les sciences de l’environnement. » Le seul hic, c’est que ça demande un investissement de temps très important en apprentissage des technologies. Ce n’est pas une lettre à la poste, c’est vraiment beaucoup, beaucoup de travail. Mais je pense qu’on ne peut pas comprendre un monde, notre monde, si l’on n’est pas en lien avec les technologies qui le définissent. Je suis donc devenu producteur, réalisateur, recherchiste et rédacteur, mais aussi caméraman et monteur… 

Pour chaque vidéo, j’écris un texte. Une forme de dissertation historique contenant une accroche, une mise en récit, une démonstration et une conclusion. Le tout dans un langage qui rappelle celui, pourrait-on dire, d’un cours universitaire.

Johanne Lebel : C’est intéressant de prendre conscience que l’écrit est à la base de votre pratique de youtubeur, car l’écrit est le fondement même de la communication scientifique. Il s’agit donc d’une pratique que le chercheur doit maitriser, et parce que souvent le chercheur est aussi un enseignant, il est aussi rompu à un art oral « pédagogique » visant à ce que la personne qui en sait moins puisse bien saisir le contenu. Devenir un youtubeur, pour un professeur-chercheur ou un étudiant-chercheur, n’est pas très loin de sa nature.

Laurent Turcot : Exactement. Et cette forme spécifique s’apprend assez bien. Avant, le montage me prenait vraiment beaucoup de temps, maintenant je sais où couper et comment se fera l’enchainement du récit, et ce à l’étape même de l’écriture. J’écris désormais comme je monte.

Laurent Turcot : La terre plate médiévale a remporté un vif succès. Cette production est devenue virale, et elle a suscité pas moins de 978 commentaires. J’en ai réalisé une version écrite qui a été publiée par La presse dans la section Débats et avec un lien sur la version YouTube, de manière à atteindre d’autres publics. J’y défais le lieu commun toujours coriace disant que les gens du Moyen Âge croyaient que la terre était plate, et je signal au passage le paradoxe des membres de la Société américaine de la terre plate (Flate Earth Society), heureux d’avoir des adeptes all around the globe

Johanne Lebel : Comme dirait le médiéviste Sylvain Piron dans L’occupation du monde, « des époques qui nous sont obscures qu’en raison de notre ignorance »… Quelle est la relation entre votre recherche et votre usage des médias sociaux?

Laurent Turcot : Ce lien permet d’assoir le contexte historique de l’objet sur lequel je travaille. Souvent, comme chercheur, on propose aux colloques des communications sur l’état de notre recherche alors que sur YouTube, on peut se permettre au contraire de fixer une sorte de revue de littérature visant à développer un sujet à venir. Cette revue fournit une matière qui peut se transmettre de manière très simple, très accessible. C’est, pour ma part, le lien le plus fort qui s’établit entre ma recherche et les médias sociaux. J’ajouterais cependant que mon travail sur YouTube permet d’avoir une connaissance beaucoup plus globale de mon objet d’étude. C’est un peu comme pour un cours, où tout à coup le sens vient en parlant. Ainsi YouTube est aussi une forme de facilitateur de la pensée.

Une relation s’est établie également avec la recherche menée par les autres. J'ai développé sur la chaine une section qui s’appelle Les Essais HNLD, où j’invite des chercheurs à venir leur livre ou autres contenus de manière punchée en 10 minutes. Les chercheurs et chercheuses répondent favorablement. J’ai ainsi rencontré à ce jour Benoit Melançon, Anne-Marie Beaudoin-Bégin, Mathieu Bélisle et Alexandre Soulières.

Johanne Lebel : Quelle reconnaissance le milieu de la recherche donne-t-il ou devrait-il donner aux « publications » dans les médias sociaux?

Laurent Turcot : Ce n’est pas encore vraiment reconnu. Je souhaiterais que nos actions de transmission de connaissances fassent partie du service à la collectivité, cette troisième fonction universitaire après l’enseignement et la recherche. C’est crucial dans la définition sociale du métier de professeur d’université, mais cela demeure encore invisible en termes d’évaluation et de reconnaissance. Et en termes de financement aussi. Les Fonds de recherche du Québec viennent de lancer le programme DIALOG pour soutenir financièrement les chercheurs dans le développement des formes de vulgarisation grand public. C’est une belle initiative. Je verrais bien aussi le développement d’un espace qui encouragerait les chercheurs à diffuser leurs connaissances auprès du grand public sur le modèle des chaines YouTube, une sorte de hub où l’on pourrait échanger sur ces pratiques. Je pense que comme chercheur on est capable de faire ce type de communication, et j’y crois fondamentalement.

...mon travail sur YouTube permet d’avoir une connaissance beaucoup plus globale de mon objet d’étude. C’est un peu comme pour un cours, où tout à coup le sens vient en parlant. Ainsi YouTube est aussi une forme de facilitateur de la pensée.

Auteur(e)

  • Laure de Montety
    Université du Québec à Rimouski

    Laure de Montety est détentrice d’une maîtrise en océanographie biologique de l’UQAR-ISMER. Depuis 2006 elle travaille en tant que para-taxonomiste avec le Dr Philippe Archambault, d’abord à l’Institut Maurice Lamontagne (MPO) puis au laboratoire d’écologie benthique à l’UQAR. Ces trois dernières années, elle a participé au projet BREA en tant que responsable de l’identification des organismes benthiques. Les photos de cet article ont été produites par l’auteure dans le cadre du projet BREA.

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