Aller au contenu principal
18 décembre 2017
Benjamin Gagnon Chainey
Université de Montréal

Dans l’effort de réadapter les corps souffrants « au-delà de la matière » – du strict matérialisme scientifique qui objective les corps au détriment de leurs contradictions subjectives et culturelles –, je poursuis, parallèlement à ma carrière de physiothérapeute en réadaptation neurologique, des recherches littéraires sur l’évolution de l’empathie et des subjectivités au cœur des relations de soin, qui révèlent les ambivalences des luttes intimes et collectives face à la maladie.

REcit - Bernard
Claude Bernard (1889), par Léon Lhermitte. Cette toile est exposée à l'Académie nationale de médecine. Source : Wikimedias Commons.

Cent quarante ans avant que je devienne physiothérapeute à l’Hôtel-Dieu du CHUM, en 2005, puis en 2008 à l’Hôpital de réadaptation Villa Medica de Montréal, le physiologiste français Claude Bernard proclamait dans sa canonique Introduction à la médecine expérimentale : « Il est ainsi évident pour tout esprit non prévenu que la médecine se dirige vers sa voie scientifique définitive1. »

Des unités de soins intensifs de l’Hôtel-Dieu où je mobilisais des patient.e.s, au gymnase de réadaptation de Villa Medica où j’entraîne maintenant leur équilibre et leur autonomie aux déplacements, la « science définitive » prédite par Bernard se module souvent au-delà des données probantes, au gré des paradoxes animant la relation de soin. En équilibre parfois précaire sur les limites de l’objectivité scientifique, Bernard nuançait déjà, au XIXe siècle, sa position en soutenant que « le matérialisme qui affirme qu’il n’y a rien au-delà de la matière sort de la science2 », et qu’il ne faut pas dénier le pouvoir de la science d’être sensible à ce qu’il y a « au-delà ».

Dans l’effort de réadapter les corps souffrants « au-delà de la matière » – du strict matérialisme scientifique qui objective les corps au détriment de leurs contradictions subjectives et culturelles –, je poursuis, parallèlement à ma carrière de physiothérapeute en réadaptation neurologique, des recherches littéraires sur l’évolution de l’empathie et des subjectivités au cœur des relations de soin, qui révèlent les ambivalences des luttes intimes et collectives face à la maladie. Au confluent de la pratique clinique, des littératures et de la philosophie médicale, j’établis des dialogues entre les écrits d’inspiration médicale d’auteurs phares du XIXe siècle, contemporains de Bernard – tels que Flaubert, Maupassant et Villiers de L’Isle-Adam –, et l’œuvre d’Hervé Guibert, écrivain multidisciplinaire français, décédé séropositif en 1991. Ces dialogues interrogent les débats de bioéthique médicale concernant la définition de la « souffrance de l’Autre » en fin de vie, la place de la sensibilité dans la formation médicale, l’intégration des patients et de leur famille au processus décisionnel de soin, et les convergences activistes pour les droits des malades et des handicapés. En combinant mes vocations de physiothérapeute et de littéraire, j’espère donner corps et voix aux conclusions de Victor Segalen, qui soutenait au tournant du XXe siècle que si « une école littéraire qui se réclame des procédés d’investigation scientifique — et en particulier de l’observation médicale — tombe sous le coup d’une expertise médico-littéraire », dès lors il importe aux soignant.e.s de réadapter leurs sens aux richesses de l’histoire littéraire, culturelle et artistique : de délier leur langue et de (re)devenir « d’authentiques cliniciens ès lettres3 ».

Au confluent de la pratique clinique, des littératures et de la philosophie médicale, j’établis des dialogues entre les écrits d’inspiration médicale d’auteurs phares du XIXe siècle, contemporains de Bernard – tels que Flaubert, Maupassant et Villiers de L’Isle-Adam –, et l’œuvre d’Hervé Guibert, écrivain multidisciplinaire français, décédé séropositif en 1991.

  • 1. Claude Bernard. (1865). Introduction à l’étude de la médecine expérimentale. Baillière. Consulté à l’adresse http://archive.org/details/introductionalt00berngoog. p. 6.
  • 2. Claude Bernard cité par Jean-Charles Sournia. (1997). Histoire de la médecine. Paris : Découverte. p. 211.
  • 3. Victor Segalen (1902). L’Observation médicale chez les écrivains naturalistes. Bordeaux: Y. Cadoret

Auteur(e)

  • Guy Drouin
    Université d'Ottawa

    Guy Drouin est professeur titulaire à l’Université d’Ottawa depuis 1990. Il détient un doctorat en génétique de l’Université de Cambridge, et il a poursuivi ses études postdoctorales à l’Université Harvard. Ses recherches portent sur l’évolution des gènes et des génomes. Il enseigne la génétique, l’évolution moléculaire et la génétique évolutive des humains. Il s’intéresse aussi à l’enseignement des sciences en milieu minoritaire.

     

    Note de la rédaction : Les textes publiés et les opinions exprimées dans Découvrir n'engagent que les auteurs, et ne représentent pas nécessairement les positions de l’Acfas.

Commentaires