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Valérie Gauthier-Fortin, Université Laurentienne

Nous sommes plusieurs à pleurer le départ d’Ali Reguigui, décédé à la suite d’un accident de la route dans la nuit du 28 au 29 novembre dernier. Afin d’honorer sa mémoire, nous rendons hommage ici à l’homme engagé dans la valorisation de la culture francophone – tout particulièrement sur le sol ontarien –, au chercheur, au professeur et au fondateur qu’il a été.

Ce texte est une synthèse du dossier de candidature soumis au Prix Acfas Gilles-Paquet, prix dédié à une contribution exceptionnelle à la recherche en francophonie minoritaire canadienne. Il rassemble les voix des personnes qui ont connu et apprécié Ali Reguigui.

Ali Reguigui
Ali Reguigui. Source Université Laurentienne.

L’homme engagé

Détenteur d’une maîtrise en traduction et terminologie de l’Institut Bourguiba des langues vivantes de l’Université de Tunis, Ali Reguigui est venu réaliser un doctorat en linguistique à l’Université Laval en 1984. Dès 1990, on le retrouve à l’Université Laurentienne, où il occupera pendant plus de 30 ans le poste de professeur-chercheur dans cette discipline.

Son engagement à l’égard de la francophonie minoritaire canadienne ne s’est jamais démenti. Il s’est manifesté de multiples façons, tant au chapitre des recherches menées, des activités de diffusion entreprises et des événements organisés que de son appui inconditionnel auprès des étudiant·es francophones qui ont eu le privilège de le côtoyer pendant son impressionnante carrière universitaire.

On lui reconnaît une excellence aussi bien en recherche qu’en enseignement, ainsi qu’un dévouement exemplaire envers l’épanouissement des francophones en situation linguistique minoritaire.

Le chercheur

L’essentiel des travaux de recherche d’Ali Reguigui s’est inscrit dans le champ de la linguistique générale, avec une prédilection pour la langue laurentienne et, plus précisément, franco-ontarienne. Le chercheur a produit un grand nombre d’écrits scientifiques en lexicologie et en phonétique, particulièrement en phonétique de la minorité de langue française en Ontario. À cet égard, sa contribution aura été remarquable, d’autant que peu de chercheur·euses s’intéressent à ce champ disciplinaire souvent considéré comme le parent pauvre de la linguistique.

Ces recherches méticuleuses ont mis en lumière les caractéristiques de la langue franco-ontarienne. Ali Reguigui s’est intéressé, par exemple, aux réalisations et aux perceptions de certains phonèmes de cette langue et à la phraséologie des locutions anatomiques – néologisme qui fait référence aux expressions qui contiennent des dénominations de parties du corps humain (tête, mains, pieds, etc.) – du français laurentien.

Les ouvrages spécialisés de ce linguiste représentent des sources incontournables pour ses homologues et pour quiconque souhaite acquérir des connaissances approfondies à partir de travaux de longue haleine reconnus à l’échelle internationale. Ses multiples publications sont impressionnantes en raison de leur originalité, de leur caractère innovateur et de leur nature proprement révolutionnaire.

Le professeur

L’enseignement d’Ali Reguigui a couvert un large éventail de domaines de la linguistique : la syntaxe et la sémantique du français, la phonétique, la sociolinguistique, la psycholinguistique, la linguistique contrastive, la phonologie, la lexicologie, la morphologie, l’aménagement linguistique, le bilinguisme, le français dans le monde, les français régionaux, le français en situation minoritaire et la langue franco-ontarienne. On le retrouvait aussi, entre autres, au doctorat interdisciplinaire en sciences humaines, où il coordonnait un cours de cognition et de communication.

En plus de l’enseignement, il a assuré le mentorat de nombreux étudiant·es francophones de premier, de deuxième et de troisième cycle. Cette aide s’est matérialisée, entre autres, par leur intégration dans ses groupes de recherche et par la supervision d’essais de spécialisation, de mémoires de maîtrise et de thèses de doctorat en français. Il a ainsi formé aux trois cycles de grands chercheur·euses et professionnel·les sur lesquels on peut compter pour assurer la pérennité de la langue et de la culture franco-ontariennes.

Le fondateur

Au-delà de ses contributions de professeur-chercheur, Ali Reguigui s’est investi tout au long de sa carrière dans le développement de programmes, de centres de recherche ou de lieux de diffusion du savoir en français.

L’une de ses grandes réalisations aura été la création des programmes de premier et de deuxième cycle en orthophonie à l’Université Laurentienne. L’importance de tels programmes pour la communauté franco-ontarienne ne peut être sous-estimée. Ils ont eu dès le départ des retombées significatives sur le système d’éducation et la vie des Franco-Ontariens atteints de troubles de la communication. Ils ont comblé le besoin de formation d’orthophonistes en mesure de travailler en milieu minoritaire et auprès d’enfants et d’adultes francophones bilingues, qu’ils soient franco ou anglo-dominants.

Ali Reguigui a cofondé l’Observatoire de la langue française en Ontario (OLFO), un programme de recherche qui vise à numériser, à documenter, à analyser et à étudier la langue française écrite et parlée en Ontario sous tous les angles des sciences du langage. Multipliant documents écrits, entrevues et enquêtes sur le terrain, Ali Reguigui et ses collègues ont rassemblé un énorme corpus franco-ontarien et créé des outils de référence propres à la langue française en Ontario.

Il a organisé et coprésidé la série de colloques internationaux intitulée Langue et territoire. En juin 2023, à Hammamet en Tunisie, on y a tenu la 6e édition. Rappelons que la première avait eu lieu à Sudbury en 2010, et les suivantes à Tbilissi en Géorgie en 2015, à Kénitra au Maroc en 2017, à Trente en Italie en 2019 et à Montpellier en France en 2021. Ces événements ont rassemblé une panoplie de chercheur·euses venus réfléchir sur des thématiques entourant les relations entre langue et territoire. Il était l’âme de ces événements, aux dires de ses proches collaborateur·trices.

Du côté des publications, mentionnons d’abord qu’il est l’un des quatre fondateurs de la revue interdisciplinaire Nouvelles perspectives en sciences sociales (NPSS), revue internationale de sciences humaines et sociales traitant de systémique complexe et d’études relationnelles. De plus, il a fondé et dirigé une autre revue interdisciplinaire, la Revue du Nouvel-Ontario, dont les thèmes explorent l’Ontario français dans toutes ses dimensions et dans toute sa complexité. Cette revue scientifique traite des réalités propres à cette communauté sous des angles littéraires, didactiques, sociolinguistiques, historiques, sociologiques, économiques et politiques, et ce, en fonction des expertises des membres de l’équipe. Ali Reguigui a aussi fondé et dirigé une monographie universitaire scientifique, la Série monographique en sciences humaines, une publication canadienne bilingue qui « met l’accent sur les rapports entre la théorie, la pratique et la pédagogie dans les recherches menées en sciences humaines et sociales »1. Depuis 1994, 17 volumes ont été publiés. Si on cumule le travail réalisé par Ali Reguigui à la Revue NPSS, à la Revue du Nouvel-Ontario et à la Série monographique en sciences humaines, on totalise près de 50 volumes.

Un héritage pour la francophonie canadienne minoritaire

Ali Reguigui a largement participé à l’épanouissement de la francophonie, tant à l’échelle provinciale, nationale et internationale. Son engagement pour la promotion de la langue française en contexte minoritaire, par exemple, est immense et mérite d’être soulignée. Il avait toujours à cœur l’intérêt de la communauté franco-ontarienne. Ainsi, ses contributions exceptionnelles à la recherche en français et au français en contexte minoritaire – implication dans la communauté franco-ontarienne, enseignement, direction de mémoires et de thèses, recherches et organisation de multiples événements visant à faire rayonner la langue française – constituent un héritage inestimable et durable.

N’oublions pas cependant qu’à tout ce que vous venez de lire s’ajoute une panoplie d’autres rôles qui sont trop nombreux pour ici être décrits, mais qui ont néanmoins tous pu contribuer positivement à la vitalité de la population francophone en contexte linguistique minoritaire en Ontario, ainsi qu’à celui la relève en recherche.

Ali Reguigui était une perle rare, un grand homme, un grand chercheur.



  • Valérie Gauthier-Fortin
    Université Laurentienne

    Valérie Gauthier-Fortin, doctorante au programme des sciences humaines et interdisciplinarité et chargée de cours à temps partiel à l’Université Laurentienne, prépare une thèse doctorale qui posera un regard sur la langue, sur la communication, sur la sociologie, sur la culture et sur la locution (par exemple : avoir la tête dans les nuages), ainsi que sur leurs diverses intersections. Cette thèse doctorale vise ainsi à mieux appréhender l’influence de la culture dans l’usage et dans la compréhension des locutions.

    Ses études doctorales sont précédées d’une maîtrise en sociologie (avec mémoire, « Les variations linguistiques à l’intérieur des locutions contenant le mot “tête” », sous la direction d’Amélie Hien et de Simon Laflamme) et d’une spécialisation en études françaises (avec essai de spécialisation, « Morphosyntaxe et sémantique de quelques locutions contenant le mot “tête” dans les canadianismes », sous la direction d’Amélie Hien et d’Ali Reguigui).

    Elle siège au Conseil administratif de l’Acfas-Nouvel-Ontario (anciennement connue sous le nom de l’Acfas-Sudbury). Elle a d’abord été conseillère (2019 à 2022) au sein de ce CA et, depuis 2022, elle est présidente de cette association.

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