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14 juin 2021
Martin Fournier
Chercheur en histoire

Quatrième tome de la série Les Aventures de Radisson, le titre Le Castor ou la vie nous plonge à une nouvelle époque de la vie du coureur des bois Pierre-Esprit Radisson. Martin Fournier, historien et romancier, nous livre ici sa réflexion sur le comment la fiction peut venir densifier la science historique.

Martin Fournier
Le Castor ou la vie, Martin Fournier, roman, Éditions du Septentrion, Québec, 2021, 395 pages

Du roman

De 1661 à 1670, avec son beau-frère Des Groseilliers, Radisson multiplie les tentatives pour atteindre la baie d’Hudson et y faire le commerce des fourrures avec la Première Nation Cri. Pour réussir cet exploit qui donnera naissance à la Compagnie de la Baie d’Hudson, ils quittent la Nouvelle-France, passent par l’Acadie, s’associent à des marchands de Boston puis aboutir en Angleterre où ils obtiennent l’appui du roi. Les deux beaux-frères ne ont pourtant pas au bout de leurs peines, car entre 1664 et 1668 une série d’épreuves s’abat sur l’Angleterre : épidémie de peste, grand incendie de Londres, crise économique et cuisantes défaites navales aux mains des Hollandais. À travers ces difficultés, Radisson et Des Groseilliers conservent la confiance d’influents membres de l’élite anglaise et font preuve d’une exceptionnelle détermination pour arriver à leurs fins.

Voilà en quelques traits, la matière du roman Le Castor ou la vie qui raconte une importante tranche de la vie du célèbre coureur des bois du 17e siècle qu'est Pierre-Esprit Radisson.

De la science 

Le Castor ou la vie, qui amorce la carrière internationale de Radisson, est indépendant des trois tomes précédents des Aventures de Radisson qui eux exposent pour leur part la période proprement autochtone et nord-américaine de son parcours.

Tous ces romans reposent sur six années d’études de maîtrise et de doctorat en histoire, au terme desquelles j’ai publié la biographie de Radisson qui fait autorité auprès des historiens1. Qu’ajoutent mes romans aux résultats scientifiques? Pourquoi les ai-je écrit? D’abord, j’attache une grande d’importance à la diffusion des connaissances scientifiques que facilite grandement le roman. Ensuite, j’estime que le recours à cette pratique transdisciplinaire enrichit la science historique.  

Des limites de la science historique

De nos jours, les historiennes et historiens appliquent rigoureusement la méthode scientifique. Les sujets sont problématisés; les hypothèses de recherche vérifiées, nuancées ou invalidées par la documentation que d’autres chercheurs consultent et discutent. Les spéculations nébuleuses sont proscrites. La science historique repose sur des faits avérés. Ses conclusions sont solidement argumentées.

Ce faisant, malgré les avantages de cette pratique rigoureuse, un pan fondamental des réalités humaines que j’aime qualifier de « dimensions floues » est généralement laissé de côté. Tous les acteurs historiques sont pourtant traversés de sentiments et de désirs, de vices et de vertus, difficiles à cerner longtemps après leur décès. La science historique rechigne donc à prendre en compte ce riche substrat humain et néglige cette part essentielle de la réalité historique. Or, le roman permet d’explorer à fond ces dimensions. C’est même sa vocation première. Le romancier met en scène des personnages sensibles et les fait réagir avec émotion pour captiver les lecteurs, comme il doit aussi le faire avec rigueur et cohérence pour rester crédible. Il construit sa fiction à partir de faits documentés.

Tous les acteurs historiques sont pourtant traversés de sentiments et de désirs, de vices et de vertus, difficiles à cerner longtemps après leur décès. La science historique rechigne donc à prendre en compte ce riche substrat humain et néglige cette part essentielle de la réalité historique. Or, le roman permet d’explorer à fond ces dimensions.

De mon approche

Plusieurs auteurs de romans historiques n’ont d’autres prétentions que d’introduire le lecteur à un personnage, un événement ou une période de l’histoire. S’ils sont bien documentés et font preuve d’honnêteté, ils atteignent en général ce noble objectif. Mais certains romanciers, dont je suis, poursuivent des objectifs plus ambitieux. Je cherche dans mes fictions à reconstituer le plus complètement et le plus fidèlement possible les événements que vivent mes personnages.

En tant qu’historien « spécialiste » de l’habile et courageux coureur des bois qu’est Radisson, j’essaie d’approfondir ma connaissance en testant des hypothèses que la science écartait faute de données probantes. Comme je respecte la convention habituelle du roman, qui consiste à convaincre le lecteur qu’il assiste à une véritable tranche de vie, Les Aventures de Radisson me poussent à explorer toutes les dimensions d’une réalité historique que je peux reconstituer avec assurance puisque j’en ai moi-même démontré les paramètres. Ainsi, comme romancier, j’explore plus avant la vraisemblance de certains aspects de la vie de Radisson. Je ne prétends pas établir de certitudes. Ce n’est pas le but de la fiction. Par contre, les reconstitutions que je met en scène me permettent d'approfondir ma réflexion sur ce que Radisson a réellement vécu. 

Ma démarche se compare à celle de l’archéologie expérimentale qui reconstitue des outils anciens et les utilise dans un contexte semblable au contexte d’origine, afin d’approfondir des connaissances autrement difficiles à accumuler. Comme romancier, j’effectue le même genre de test en reconstituant des dimensions intangibles de l’existence humaine, sur la base de données fiables, afin d’accroître l’acuité de ma réflexion sur la globalité de l’expérience historique. 

Ma démarche se compare à celle de l’archéologie expérimentale qui reconstitue des outils anciens et les utilise dans un contexte semblable au contexte d’origine, afin d’approfondir des connaissances autrement difficiles à accumuler.

Du plaisir de la connaissance 

Dans les trois premiers tomes des Aventures de Radisson, j’ai respecté rigoureusement les faits connus, en y ajoutant une couche complémentaire et vraisemblable de fiction, dans le but de reconstituer une trame de vie presque complète de Radisson. Ces romans constituent alors une solide introduction à l’histoire des relations entre les Français et les Premiers Peuples durant la décennie charnière 1650-1660, en Nouvelle-France, ainsi qu’une bonne introduction à la culture traditionnelle de ces Premiers Peuples et à l’existence de Radisson. 

Dans Le Castor ou la vie, j’ai fait un pas supplémentaire, car la documentation était plus abondante sur la période où Radisson et Des Groseilliers séjournent en Angleterre. J’ai précisé ma démarche de reconstitution au point d’exposer des stratégies, des relations interpersonnelles et des expériences que j’estime très vraisemblables. Par le biais du roman, j’atteins un plus haut niveau de pertinence sur le vécu de Radisson et Des Groseilliers que ce à quoi j’en étais arrivé lors de mes recherches de doctorat. Ce sont les couches additionnelles propres au roman, et les réflexions qu’elles suscitent, qui procurent cet avantage (j’explique le processus dans la postface du Castor ou la vie). Ce minutieux travail de reconstitution ajoute bien sûr au plaisir de lire un roman qui plonge le lecteur au cœur des réalités tangibles du 17e siècle dans les milieux fréquentés par Radisson, mais il m’a aussi révélé une féconde piste de recherche que les historiens devraient considérer avec attention.

Mon double chapeau d’historien et de romancier me convainc que ceux et celles qui pratiquent la science historique auraient intérêt à collaborer à l’occasion avec des auteurs de fiction pour explorer plus globalement la réalité sociale dans toute sa complexité. De telles collaborations ne conduiraient pas à des découvertes indéniables, mais elles enrichiraient notre compréhension du passé. Selon moi, à l’exemple du Castor ou la vie et des autres tomes des Aventures de Radisson, les romans historiques gagneraient en profondeur et la science historique, en acuité. 

Mon double chapeau d’historien et de romancier me convainc que ceux et celles qui pratiquent la science historique auraient intérêt à collaborer à l’occasion avec des auteurs de fiction pour explorer plus globalement la réalité sociale dans toute sa complexité.

  • 1. Pierre-Esprit Radisson, aventurier et commerçant, 1636-1710, Septentrion, Québec, 2001, 314 pages

Auteur(e)

  • Martin Fournier
    Chercheur en histoire

    L’historien Martin Fournier (Ph.D.) est un spécialiste de l’histoire de la Nouvelle-France et du coureur des bois Pierre-Esprit Radisson. Il a enseigné à l’Université du Québec à Rimouski et publié quatre essais et quatre romans historiques. Très actif en diffusion de l’histoire et du patrimoine, il a coordonné plusieurs projets majeurs tels l’Encyclopédie du patrimoine culturel de l’Amérique française et le Corridor patrimonial, culturel et touristique francophone canadien. Son roman L’enfer ne brûle pas, premier tome des Aventures de Radisson, a obtenu l’un des prix littéraires du Gouverneur général du Canada en 2011 et en 2017, le deuxième prix d’Excellence des professionnels de recherche du Québec, Fonds Société et culture, lui a été décerné pour son travail scientifique.

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