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12 septembre 2014
Pierre Noreau
UdeM - Université de Montréal
Rubrique:

Il n’a jamais abordé la vie comme un lieu qu’on habite ou un bien (un don) que chacun possède en propre, mais comme un bien commun qu’on partage.

La communauté facultaire apprenait avec tristesse, au mois de juin dernier, le décès de Roderick A. Macdonald, professeur de la Faculté de droit de l’Université McGill, grand ami de notre Faculté de droit de l’Université de Montréal, qui lui décernait un Doctorat honoris causa en 2010; et, depuis plus de 25 ans, chercheur au Centre de recherche en droit public.

L’auteur d’une œuvre

Le Professeur Roderick A. Macdonald, professeur à la Faculté de droit de l’Université McGill a consacré sa carrière à comprendre le phénomène juridique. La thèse essentielle de Roderick A. Macdonald a consisté à démontrer et à documenter l’idée que le droit dépasse largement les seules limites de la loi. Que par sa nature même le droit se compose et se reconstruit perpétuellement, se combinant à bien d’autres formes de normativité, parfois implicites, parfois inférentielles. Il a démontré que chacun de nous apprend spontanément à faire jouer entre elles ces différentes normativités et que cette diversité des formes de la normativité est une condition de la légitimité du droit.

Sa thèse essentielle : le droit dépasse largement les seules limites de la loi.

Le Professeur Macdonald a largement fait la preuve que dans tous les espaces sociaux que nous traversons, les habitudes, les diverses formes d’autorité, les traditions non écrites, font que nous ne nous référons pas constamment à la loi pour établir les orientations et les raisons de notre conduite personnelle. Dans la perspective développée par Roderick A. Macdonald, chacun de nous est, par conséquent, le siège de son propre ordre juridique. Certaines règles non écrites sont ainsi plus importantes que plusieurs des lois fondamentales de notre pays. Pourquoi faisons-nous la file au cinéma? Pourquoi nous assoyons-nous toujours à la même place à table? Pourquoi, en classe, alors que nous étions étudiants, nous sentons-nous indisposés lorsqu’un collègue occupait le pupitre où nous avions pris l’habitude de nous asseoir?

C’est en scrutant les replis de la vie quotidienne que Roderick A. Macdonald a tenté de comprendre les contours du phénomène juridique et, après lui, plus aucun juriste n’a pu aborder le droit comme un simple ensemble d’énoncés couchés sur le papier par un législateur impersonnel. Le droit est le produit d’un mouvement continu entre ce que nous nommons la loi et ce que nous en faisons... Elle trouve appui sur mille autres références normatives et idéelles. C’est la perspective ambitieuse développée par Macdonald : le droit est une forme particulière de la vie sociale.

C’est la perspective ambitieuse développée par Macdonald : le droit est une forme particulière de la vie sociale.

Par sa simplicité même, la description qui précède témoigne de ce que Roderick A. Macdonald est réellement l’auteur d’une œuvre. On reconnaît d’ailleurs la valeur de cette œuvre à sa stabilité, à sa cohérence et à sa longévité. Elle tire sa pérennité de ce qu’une fois qu’on y a eu accès, on ne peut plus s’en passer. Roderick A. Macdonald est un des principaux penseurs de la théorie contemporaine du droit. Il a cependant tiré l’essentiel de ses propositions d’une très fine analyse de la société québécoise, qu’il a su traduire dans des perspectives dont la portée est quasi universelle.

La modestie et l’audace

Sur le plan de la personnalité, deux grands traits ont traversé la vie et l’œuvre de Roderick A. Macdonald : la modestie et l’audace. Modeste, Roderick A. Macdonald n’ayant jamais fait grand étalage de sa véritable contribution au développement du droit contemporain, c’est à nous qu’il revient de le faire aujourd’hui. On lui doit en effet la conduite de plusieurs dizaines de recherches, et la publication de centaines d’articles, de livres et chapitres de livres, la tenue d’un nombre incalculable de conférences scientifiques et d’autant de conférences publiques, toujours écrites dans un style accessible qui a fait sa réputation de grand communicateur.  Au plan institutionnel, il a été Doyen de sa Faculté; il a présidé le Comité de travail sur l’Accès à la justice (dit Comité Macdonald) qui devait conduire, en 1992, à la tenue du Sommet sur la justice; il fut Président fondateur de la Commission du droit du Canada. Il aura présidé le comité des experts dont le rapport allait conduire à l’adoption, au Québec, de la première loi canadienne sur les poursuites baillons et œuvrait encore quelques jours avant son décès, comme Commissaire au sein de la Commission Charbonneau. Il aura agi sur le comité-conseil de la Commission Bouchard Taylor sur les accommodements raisonnables. Il a présidé la Société royale du Canada. Dans son esprit cependant, sa contribution la plus importante aura été d’accompagner les centaines d’étudiants qui ont eu le très grand privilège de le connaître comme professeur, à tous les cycles de la formation universitaire et dans plusieurs universités.

Il aura présidé le comité des experts dont le rapport allait conduire à l’adoption, au Québec, de la première loi canadienne sur les poursuites baillons et œuvrait encore quelques jours avant son décès, comme Commissaire au sein de la Commission Charbonneau.

Au plan intellectuel comme sur le plan de sa production universitaire, Roderick A. Macdonald a par ailleurs fait constamment preuve d’une grande originalité et d’une grande audace. Cette audace s’est exprimée tant sur le plan de l’écriture que sur le plan de l’inspiration. Mais ce goût pour l’originalité n’a jamais été gratuit. Il a toujours servi la nécessité de transmettre une idée : trouver la forme pédagogique qui fait comprendre. Faut-il inventer un conte, écrire une nouvelle, un poème, une chanson, un article scientifique, l’important a toujours été de savoir communiquer sa compréhension des choses.L’œuvre de Roderick A. Macdonald est elle-même fondée sur une certaine vision du monde. Il n’a jamais abordé la vie comme un lieu qu’on habite ou un bien (un don) que chacun possède en propre, mais comme un bien commun qu’on partage. On comprend immédiatement que cette conception du monde suppose une certaine éthique de la relation. Il a toujours d’ailleurs entretenu avec ses étudiants et les autres membres de la communauté intellectuelle et juridique des rapports simples et égalitaires et, pourrions-nous dire, presque « fraternels ». Cette qualité de relation a traversé toute sa vie intellectuelle, une vie intellectuelle qui n’a eu de sens qu’en tant que forme particulière de sa vie personnelle.

Une conception fondamentalement démocratique du débat public

Il m’apparaît impératif de rappeler la contribution de Roderick A. Macdonald au développement de notre collectivité. Le Professeur Macdonald fait partie de ces personnalités exceptionnelles qui vivent la situation paradoxale de participer intimement et de transcender en même temps leur propre société. Engagé de multiples façons dans le débat collectif, il a toujours défendu l’idée que les collectivités devaient trouver dans leur réalité leur propre mouvement. Aussi s’est-il constamment défini comme un membre actif de sa propre communauté. Il a toujours fait fondamentalement confiance au mouvement social, à la société civile dans son ensemble et au sens civique de ses concitoyens.

Il a toujours fait fondamentalement confiance au mouvement social, à la société civile dans son ensemble et au sens civique de ses concitoyens.

Parallèlement à ses projets universitaires et aux engagements importants qu’il a souvent accepté de prendre au plan québécois comme au plan canadien, il a toujours lui-même participé au développement d’organisations plus petites, acceptant souvent de prendre des responsabilités au sein d’organisations communautaires ou d’organisations municipales ou régionales diverses, notamment dans le domaine de la santé et des services sociaux. Aussi, malgré son immense contribution au développement du droit québécois, il a constamment été engagé au plan communautaire en faveur de l’accès à la justice et en faveur d’une approche plus humaine des services publics. Il n’a jamais hésité à prendre publiquement parti en faveur de ce qui lui apparaissait juste, même lorsque son point de vue tranchait avec celui de la majorité. Ce faisant, il a toujours témoigné d’une conception fondamentalement démocratique du débat public et de la participation civique. Tous ceux qui ont côtoyé Roderick A. Macdonald peuvent témoigner qu’ils ont rencontré, au moins une fois au cours de leur vie, un véritable humaniste, et chacun d’eux a pu avoir le sentiment d’être devenu un instant, parfois au détour d’un échange furtif, la personne la plus importante du monde. Je rappelle ici ces faits avec la plus grande simplicité, car elle correspond à la façon unique dont Roderick A. Macdonald a toujours su exprimer aux autres ce qu’Aristote appelait : l’amitié civique.

Un grand Québécois

Je veux conclure cet hommage simple sur une dernière dimension, qui m’apparaît au moins aussi importante que toutes les autres. Roderick A. Macdonald a été toute sa vie un grand Québécois. Au-delà de l’immense réputation qu’il connaît dans toutes les universités canadiennes, le Professeur Macdonald a surtout été l’un des principaux artisans du rapprochement entre les communautés universitaires de langue anglaise et de langue française, et entre la Faculté de droit de McGill et de la Faculté de droit de l’Université de Montréal. Il a été de toutes les initiatives qui ont permis qu’avec les années, une véritable tradition intellectuelle émerge au sein de la communauté juridique québécoise, de l’interaction entre deux traditions juridiques et partant entre deux modes de pensée. C’est ainsi que Roderick A. Macdonald peut être considéré comme un des pères du transsystémisme au Québec.

Sa grande maîtrise du français et sa très grande compétence juridique en a fait à sa façon un spécialiste du Québec et du droit québécois (particulièrement du droit civil) au Canada et à l’étranger. Dans ce sens, il a extraordinairement servi le rayonnement du Québec et du droit civil, tant au plan canadien qu’au plan international, où il a souvent agi comme expert dans différents domaines : partant du droit des sûretés jusqu’au droit constitutionnel. Plus encore, il a formé une nouvelle génération de juristes qu’on retrouve aujourd’hui dans un très grand nombre d’universités, partout dans le monde. Ils poursuivent des idéaux qu’il a lui-même servis.C’est parfois un honneur pour un individu d’en honorer un autre. Roderick A. Macdonald a été un homme de son temps, profondément engagé dans sa société et inspiré par elle. Il nous a rendus tous plus fiers de ce que nous sommes et de ce que nous tentons de réaliser ensemble dans le domaine juridique et dans le domaine académique, et dans ce sens, il fait partie des quelques individus qui, au Québec, doivent nous servir de modèle. Les hommes et les femmes comme lui fixent à la fois l’instant et l’avenir de cette société.

Il fait partie des quelques individus qui, au Québec, doivent nous servir de modèle. Les hommes et les femmes comme lui fixent à la fois l’instant et l’avenir de cette société.

Note :

Auteur(e)

  • Pierre Noreau
    Professeur-e- d’université
    UdeM - Université de Montréal

    Pierre Noreau est professeur titulaire au Centre de recherche en droit public de l’Université de Montréal où il œuvre depuis 1998. Il est politologue et juriste de formation. Il a été président de l’Acfas de 2008 à 2012.

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